‹ La vie de marianeChapitre 62 sur 76 · DEUXIEME PARTIE IO · texte numérisé non relu

DEUXIEME PARTIE IO

mélange de plaisir et de confusion, voilà mon état. Ce sont de ces choses dont on ne peut dire que la moitié de ce qu'elles sont.

Malgré cet air de froideur dont je vous ai parlé, Valville, après avoir satisfait à la question de la dame, vint à moi pour m'aider à me lever, et me prit par-dessous les bras; mais, comme il vit que M. de Climal s'avançoit aussi : « Non, Monsieur, dit-il, ne vous en mêlez pas; vous ne seriez pas assez fort pour soutenir mademoiselle, et je doute qu'elle puisse poser le pied à terre; il vaut mieux appeler quelqu'un. » M. de Climal se retira; on a si peu d'assurance, quand on n'a pas la conscience bien nette ! et là-dessus il sonne. Deux de ses gens arrivent. « Approchez, leur dit-il, et tâchez de porter mademoiselle jusqu'à son carrosse. »

Je crois que je n'avois pas besoin de cette cérémonie-là, et qu'avec le secours de deux bras je me serois aisément soutenue ; mais j''étois si étourdie, si déconcertée, que je me laissai mener comme on vouloit et comme je ne voulois pas.

M. de Climal et la dame, qui s'en retournoient ensemble, me suivirent, et Valville marchoit le dernier en nous suivant aussi.

Quand nous traversâmes la cour, je le vis du coin de l'œil qui parloit à l'oreille d'un laquais.

Et puis me voilà arrivée à mon carrosse, où la dame, avant que de monter dans le sien, voulut obligeamment m/arranger elle-même. Je l'en re-

merciai : mon compliment fut un peu confus. Ce que je dis à Valville le fut encore davantage : je crois qu'il n'y répondit que par une révérence qu'il accompagna d'un coup d'œil où il y avoit bien des choses que j'entendis toutes, mais que je ne saurois rendre, et dont la principale signifîoit : « Que faut-il que je pense ? «

Ensuite je partis interdite, sans savoir ce que je pensois moi-même, sans avoir ni joie, ni tristesse, ni peine, ni plaisir. On me menoit, et j'allois. « Qu'est-ce que tout cela deviendra ? Que vient-il de se passer ? » Voilà tout ce que je me disois dans un étonnement qui ne me laissoit nul exercice d'esprit, et pendant lequel je jetai pourtant un grand soupir qui échappa plus à mon instinct qu'à ma pensée.

Ce fut dans cet état que j'arrivai chez M^^^ Dutour. Elle étoit assise à l'entrée de sa boutique qui s'impatientoit à m'attendre, parce que son dîner étoit prêt.

Je l'aperçus de loin qui me regardoit dans le carrosse où j'étois, et qui m'y voyoit, non comme Marianne, mais comme une personne qui lui ressembloit tant qu'elle en étoit surprise ; et mon carrosse étoit déjà arrêté à la porte qu'elle ne s'avisoit pas encore de croire que ce fût moi : c'est qu'à son compte je ne devois arriver qu'à pied.

A la fin pourtant il fallut bien me reconnoître. « Ah ! ah ! Marianne, eh ! c'est vous, s'écria-t-elle. Eh ! pourquoi donc en fiacre ? Est-ce que vous

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