DEUXIEME PARTIE IO
venez de si loin? — Non, Madame, lui dis-je; mais je me suis blessée en tombant, et il m'étoit impossible de marcher; je vous conterai mon accident quand je serai rentrée. Ayez à présent la bonté de m' aider avec le cocher à descendre. »
Le cocher ouvroit la portière pendant que je parlois. « Allez, allez, me dit-il, arrivez; ne vous embarrassez pas, Mademoiselle ; pardi ! je vous descendrai bien tout seul. Une belle enfant comme vous, qu'est-ce que cela pèse? C'est le plaisir. Venez, venez; jetez-vous hardiment : je vous porterois encore plus loin que vous n'iriez sur vos jambes. »
En effet, il me prit entre ses bras, et me transporta comme une plume jusqu'à la boutique, où je m'assis tout d'un coup.
Il est bon de vous dire que dans l'intervalle du transport je jetai les yeux dans la rue du côté d'où je venois, et que je vis à trente ou quarante pas de là un des gens de Valville qui étoit arrêté, et qui avoit tout l'air d'avoir couru pour me suivre; et c'étoit apparemment là le résultat de ce qu'il avoit dit à ce laquais, quand je l'avois vu lui parler à l'oreille.
La vue de ce domestique aposté réveilla toute ma sensibilité sur mon aventure, et me fit encore rougir; c'étoit un témoin de plus de la petitesse de mon état; et ce garçon, quoiqu'il n'eût fait que me voir chez Valville, ne se seroit pas, j'en suis sûre, imaginé que je dusse entrer chez moi par
IlO LA VIE DE MARIANNE
une boutique; c'est une réflexion que je fis : n'en étoit-ce pas assez pour être fâchée de le trouver là? Il est vrai que ce n'étoit qu'un laquais; mais, quand on est glorieuse, on n'aime à perdre dans Tesprit de personne; il n'y a point de petit mal pour l'orgueil, point de minutie, rien ne lui est indifférent ; et enfin ce valet me mortifia : d'ailleurs, il n'étoit là que par l'ordre de Valville, il n'y avoit pas à en douter. « C'étoit bien la peine que mon maître fît tant de façons avec cette petite fille-là ! » pouvoit-il dire en lui-même d'après ce qu'il voyoit. Car ces gens-là sont plus moqueurs que d'autres; c'est le régal de leur bassesse, que de mépriser ce qu'ils ont respecté par méprise; et je craignois que cet homme-ci, dans son rapport à Valville, ne glissât sur mon compte quelque tournure insultante ; qu'il ne se régalât un peu aux dépens de mon domicile, et n'achevât de rebuter la délicatesse de son maître. Je n'avois déjà que trop baissé de prix à ses yeux. Il n'osoit déjà plus faire tant de cas de l'honneur qu'il y auroit à me plaire ; et adieu le plaisir d'avoir de l'amour, quand la vanité d'en inspirer nous quitte; et Valville étoit presque dans ce cas-là. Voyez le tort que m'eut fait alors le moindre trait railleur jeté sur moi : car on ne sauroit croire la force de certaines bagatelles sur nous, quand elles sont placées; et la vérité est que les dégoûts de Valville, provenus de là, m'auroient plus fâchée que la certitude de ne le plus voir.
DEUXIExME PARTIE III
A peine fus-je assise que je tirai de l'argent pour payer le cocher; mais M^^e Dutour, en femme d'expérience, crut devoir me conduire là-dessus, et me trouva trop jeune pour m'abandonner ce petit détail, « Laissez-moi faire, me dit-elle, je vais le payer. Où vous a-t-il prise ? — Auprès de la paroisse, lui dis-je. — Eh 1 c'est tout près d'ici, répliqua-t-elle en comptant quelque monnoie. Tenez, mon enfant, voilà ce qu'il vous faut.
— Ce qu'il me faut ! cela ! dit le cocher, qui lui rendit sa monnoie avec un dédain brutal; oh ! que nenni : cela ne se mesure pas à l'aune. — Mais que veut-il dire avec son aune, cet homme ? répliqua gravement M°^e Dutour : vous devez être content; on sait peut-être bien ce que c'est qu'un carrosse, ce n'est pas d'aujourd'hui qu'on en paye.
— Eh ! quand ce seroit demain, dit le cocher, qu'est-ce que cela avance ? Donnez-moi mon affaire, et ne crions pas tant; voyez de quoi elle se mêle ! Est-ce vous que j'ai menée ? Est-ce qu'on vous demande quelque chose ? Quelle diable de femme avec ses douze sous ! Elle marchande cela comme des bottes d'herbes. »
Mme Dutour étoit fîère, parée, et, qui plus est, assez jolie; ce qui lui donnoit encore une autre espèce de gloire.
Les femmes d'un certain état s'imaginent en avoir plus de dignité, quand elles ont un joli visage ; elles regardent cet avantage-là comme un
rang. La vanité s'aide de tout, et remplace ce qui lui manque avec ce qu'elle peut. M^^^^ Dutour donc se sentit offensée de l'apostrophe ignoble du cocher (je vous raconte cela pour vous divertir) ; la botte d'herbes sonna mal à ses oreilles. Comment ce jargon-là pouvoit-il venir à la bouche de quelqu'un qui la voyoit ? Y avoit-il rien dans son air qui fît penser à pareille chose? « En vérité, mon ami, il faut avouer que vous êtes bien impertinent, et il me convient bien d'écouter vos sottises ! ditelle. Allons, retirez-vous. Voilà votre argent; prenez ou laissez : qu'est-ce que cela signifie ? Si j'appelle un voisin, on vous apprendra à parler aux bourgeois plus honnêtement que vous ne faites.
— Eh bien ! qu'est-ce que me vient conter cette chiffonnière ? répliqua l'autre en vrai fiacre. Gare ! prenez garde à elle ; elle a son fichu des dimanches. Ne semble-t-il pas qu'il faille tant de cérémonies pour parler à madame? On parle bien à Perrette. Eh ! palsambleu ! payez-moi. Quand vous seriez encore quatre fois plus bourgeoise que vous n'êtes, qu'est-ce que cela me fait ? Faut-il pas que mes chevaux vivent ? Avec quoi dîneriez-vous, vous qui parlez, si on ne vous payoit pas votre toile? Auriez-vous la face si large? Fi ! que cela est vilain d'être crasseuse ! ))
Le mauvais exemple débauche. M°ie Dutour, qui s'étoit maintenue jusque-là dans les bornes d'une assez digne fierté, ne put résister à cette