‹ La vie de marianeChapitre 65 sur 76 · DEUXIÈME PARTIE Il · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE Il

s'amuser de ce qui se passe, ni comme qui diroit pour s'en réjouir; non, il n'a pas cette maligne espièglerie-là : il ne va pas rire, car il pleurera peut-être, et ce sera tant mieux pour lui ; il va voir, il va ouvrir des yeux stupidement avides; il va jouir bien sérieusement de ce qu'il verra. En un mot, alors il n'est ni polisson ni méchant, et c'est en quoi j'ai dit qu'il étoit moins canaille : il est seulement curieux, d'une curiosité sotte et brutale, qui ne veut ni bien ni mal à personne, qui n'y entend point d'autre finesse que de venir se repaître de ce qui arrivera. Ce sont des émotions d'âme que ce peuple demande; les plus fortes sont les meilleures ; il cherche à vous plaindre si on vous outrage, à s'attendrir pour vous si on vous blesse, à frémir pour votre vie si on la menace : voilà ses délices; et, si votre ennemi n'avoit pas assez de place pour vous battre, il lui en feroit lui-même, sans être plusmalintentionné, et lui diroitvolontiers : « Tenez, faites à votre aise, et ne nous retranchez rien du plaisir que nous avons à frémir pour ce malheureux. » Ce n'est pourtant pas les choses cruelles qu'il aime, il en a peur, au contraire ; mais il aime l'effroi qu'elles lui donnent : cela remue son âme qui ne sait jamais rien, qui n'a jamais rien vu, qui est toujours neuve.

Tel est le peuple de Paris, à ce que j'ai remarqué dans l'occasion. Vous ne vous seriez peut-être pas trop souciée de le connoître ; m.ais une définition de plus ou de moins, quand elle vient à propos, ne

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gâte rien dans une histoire : ainsi laissons celle-là, puisqu'elle y est.

Vous jugez bien, suivant le portrait que j'ai fait de ce peuple, que M^^ Dutour n'avoit point de secours à en espérer.

Le moyen qu'aucun des assistans eût voulu renoncer à voir le progrès d'une querelle qui promettoit tant ! à tout moment on touchoit à la catastrophe. M^^ Dutour n'avoit qu'à pouvoir parvenir à frapper le cocher de l'aune qu'elle tenoit, voyez ce qu'il en seroit arrivé avec un fiacre !

De mon côté, j'étois désolée; je ne cessois de crier à M^^ Dutour : « Arrêtez-vous ! » Le cocher s'enrouoit à prouver qu'on ne lui donnoit pas son compte, qu'on vouloit avoir sa course pour rien, témoin les douze sols qui n'alloient jamais sans avoir leur épithète; et des épithètes d'un cocher, on en soupçonne l'incivile élégance.

Le seul intérêt des bonnes mœurs devoit engager Mme Dutour à composer avec ce misérable : il n'étoit pas honnête à elle de soutenir l'énergie de ses expressions ; mais elle en dévoroit le scandale en faveur de la rage qu'elle avoit d'y répondre; elle étoit trop fâchée pour avoir les oreilles délicates.

« Oui, malotru 1 oui, douze sols, tu n'en auras pas davantage, disoit-elle. — Et moi, je ne les prendrai pas, douze diablesses, répondoit le cocher. — Encore ne les vaux-tu pas,continuoit-elle; n'estu pas honteux, fripon? quoi ' pour venir d'auprès

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