DEUXIEME PARTIE II
de !a paroisse ici ? quand ce seroit pour un carrosse d'ambassadeur. Tiens, jarni de ma vie ! un denier avec, tu ne l'aurois pas : j'aimerois mieux te voir mort, il n'yauroitpas grande perte; et souviens-toi seulement que c'est aujourd'hui la Saint-Mathieu : bon jour, bonne œuvre; ne l'oublie pas. Et laisse venir demain ; tu verras comme il sera fait. C'est moi qui te le dis, qui ne suis pas une chiffonnière, mais bel et bien M™^ Dutour, madame pour toi, madame pour les autres, et madame tant que je serai au monde, entends-tu ? »
Tout ceci ne se disoit pas sans tâcher d'arracher le bâton des mains du cocher qui le tenoit, et qui, à la grimace et au geste que je lui vis faire, me parut prêt à traiter M™^ Dutour comme un homme.
Je crois que c'était fait de la pauvre femme : un gros poing de mauvaise volonté, levé sur elle, alloit lui apprendre à badiner avec la modération d'un fiacre, sije ne m'étois pas hâtée de tirer environ vingt sols et de les lui donner.
11 les prit sur-le-champ, secoua Faune entre les mains de M^^e Dutour assez violemment pour l'en arracher, la jeta dans son arrière-boutique, enfonça son chapeau, en me disant: « Grand merci, mignonne », sortit de là, et traversa la foule qui s'ouvrit alors, tant pour le laisser sortir que pour livrer passage à M^^ Dutour, qui vouloit courir après lui, que j'en empêchai, et qui me disoit que, « jour de Dieu ! je n'étois qu'une petite sotte.
Il8 LA VIE DE MARIANNE
Vous voyez bien ces vingt sols-là, Marianne, je ne vous les pardonnerai jamais, ni à la vie, ni à la mort : ne m'arrêtez pas, car je vous battrois. Vous êtes encore bien plaisante, avec vos vingt sols, pendant que c'est votre argent que j'épargne ! Et mes douze sols, s'il vous plaît, qui est-ce qui me les rendra (car l'intérêt chez M^e Dutour ne s'étourdissoit de rien)? Les emporte-t-il aussi. Mademoiselle? Il falloit donc lui donner toute la boutique.
— Eh ! Madame, lui dis-je, votre monnoie esta terre, et je vous la rendrai, si on ne la trouve pas» ; ce que je disois en fermant la porte d'une main, pendant que je tenois M^^ Dutour de l'autre.
a Le beau carillon! dit-elle, quand elle vit la porte fermée; ne nous voilà pas mal! Ah çà ! voyons donc cette monnoie qui est à terre, ajoutât-elle en la ramassant avec autant de sang-froid que s'il ne s'étoit rien passé. Le coquin est bien heureux que Toinon n'ait pas été ici : elle vous auroit bien empêchée de jeter l'argent par les fenêtres; mais il faut justement que cette bégueule-là ait été dîner chez sa mère. Malepeste ! elle est un peu meilleure ménagère. Aussi n'a-t-elle que ce qu'elle gagne, et les autres ce qu'on leur donne; au lieu que vous. Dieu merci, vous êtes si riche, vous avez un si bon trésorier, pourvu qu'il dure !
— Eh! Madame, lui dis-je avec quelque impatience, ne plaisantons point là-dessus, je vous prie : je sais bien que je suis pauvre; mais il n'est pas nécessaire de m'en railler, non plus que des secours