‹ La vie de marianeChapitre 67 sur 76 · DEUXIEME PARTIE I I · texte numérisé non relu

DEUXIEME PARTIE I I

qu'on a bien voulu me donner, et j'aime encore mieux j renoncer, n'avoir rien et sortir de chez vous, que d'y demeurer exposée à des discours aussi désobligeans. — Tenez, dit-elle, où va-t-elle chercher que je la raille? A cause que je lui dis qu'on lui donne? Eh ! pardi ! oui, on vous donne, et vous prenez, comme de raison : à bien donné, bien pris. Ce qui est donné n'est pas fait pour resterlà, peut-être ;etquand on voudra, je prendrai ; voilà tout le mal que j'y sache, et je prie Dieu qu'il m'arrive. On ne me donne rien, je ne prends rien, et c'est tant pis ; voyez de quoi elle se fâche! Allons, allons, dînons; cela devroit être fait : il faut aller à vêpres. » Et tout de suite elle alla se mettre à table. Je me levai pour en faire autant en me soutenant sur cette aune que M^^ Dutour avoit remise sur le comptoir, et je n'en avois pas trop besoin.

Il me faudroit un chapitre exprès, si je voulois rapporter l'entretien que nous eûmes en mangeant.

Je ne disois mot et je boudois; M^i^ Dutour, comme je crois l'avoir déjà dit, étoit une bonne femme dans le fond, se fâchant souvent au delà de ce qu'elle étoit fâchée; c'est-à-dire que, de toute la colère qu'elle montroit dans l'occasion, il y en avoit bien la moitié dont elle auroit pu se passer, et qui n'étoit là que pour représenter : c'est qu'elle s'imaginoit que plus on se fàchoit, plus on faisoit figure; et d'ailleurs elle s'animoit elle-même du bruit de sa voix : son ton, quand il étoit brusque.

engageoit son esprit à l'être aussi. Et c'étoit de tout cela ensemble que me vint cette enfilade de duretés que j'essuyai de sa part; et ce que je dis là d'elle n'annonce pas des mouvemens de mauvaise humeur bien opiniâtres ni bien sérieux : ce sont des bêtises ou des enfances dont il n'y a que de bonnes gens qui soient capables ; de bonnes gens de peu d'esprit, à la vérité, qui n'ont que de la foiblesse pour tout caractère; ce qui leur donne une bonté habituelle avec de petits défauts, de petites vertus qui ne sont que des copies de ce qu'ils ont vu faire aux autres.

Et telle étoitMme Dutour, que je vous peins par hasard en passant. Ce fut donc par cette bonté habituelle qu'elle fut touchée démon silence.

Peut-être aussi s'en inquiéta-t-elle à cause de la menace que je lui avois faite de sortir de chez elle, si elle me chagrinoit davantage : ma pension étoit bonne à conserver.

« A qui en avez-vous donc ? me dit-elle ; comme vous voilà muette et pensive ! Est-ce que vous avez du chagrin? — Oui, Madame! vous m'avez mortifiée, lui répondis-je sans la regarder.

— Quoi ! vous songez encore à cela ? reprit-elle ; eh 1 mon Dieu, Marianne, que vous êtes enfant! Qu'est-ce donc que je vous ai dit? Je ne m'en souviens plus; est-ce que vous croyez, quand on est en colère, qu'on va éplucher ses paroles? Eh pardi ! ce n'est pas pour s'épiloguer qu'on vit ensemble. Eh bien ! j'ai parlé un petit brin de

M. de Climal ; est-ce cela qui vous fâche, à cause que c'est lui qui prend soin de vous et qui fait votre dépense? Est-ce là tout? Gageons, parce que vous n'avez ni père ni mère, que vous avez cru encore que je pensois à cela? car vous êtes d'un caractère soupçonneux, Marianne ; vous avez toujours l'esprit au guet : Toinon me l'a bien dit; et, sous prétexte que vous ne connoissez point vos parens, vous allez toujours vous imaginant qu'on n'a que cela dans la tête. Par hasard, hier, avec notre voisine, nous parlions d'un enfant trouvé qu'on avoit pris dans une allée ; vous étiez dans la salle, vous nous entendîtes : n'allâtes-vouspas croire que c'étoit vous que nous disions ? Je le vis bien à la mine que vous fîtes ei> venant ; et voilà que vous recommencez encore aujourd'hui ! Eh ! je prie Dieu que ce soit là mon dernier morceau, si j'ai non plus pensé à père et mère que s'il n'y en avoit jam.ais eu pour personne ! Au surplus, les enfans trouvés, les enfans qui ne le sont point, tout cela se ressemble; et^ si on mettoit là tous ceux qui sont comme vous, sans qu'on le sache ; s'il falloit que le commissaire les em.portât, où diantre les mettroit-il? Dans le monde, on est ce qu'on peut, et non pas ce qu'on veut. Vous voilà grande et bien faite, et puis Dieu est le père de ceux qui n'en ont point ; charité n'est pas morte. Par exemple, n'est- ce pas une providence que ce M. de Climal ? Il est vrai qu'il ne va pas droit dans ce qu'il fait pour vous; mais qu'importe? Dieu mène tout à bien; si

l'homme n'en vaut rien, l'argent en est bon, et encore meilleur que d'un bon chrétien, qui ne donneroit pas la moitié tant. Demeurez en repos, mon enfant ; je ne vous recommande que le ménage. On ne vous dit point d'être avaricieuse. Voilà que ma fête arrive; quandce viendra la vôtre, celle de Toinon, dépensez alors, qu'on se régale; à la bonne heure, chacun en profite; mais hors cela, et dans les jours de carnaval, où tout le monde se réjouit, gardez-moi votre petit fait. »

Elle en étoit là de ses leçons, dont elle ne se lassoit pas, et dont une partie me scandalisoit plus que ses brusqueries, quand on frappa à la porte. Nous verrons qui c'étoit dans la suite ; c'est ici que mes aventures vont devenir nombreuses et intéressantes : je n'ai pas encore deux jours à demeurer chez Mme Dutour, et je vous promets aussi moins de réflexions, si elles vous fâchent ; vous m'en direz votre sentiment.

ur, Madame, vous avez raison, il y a trop longtemps que vous attendez la suite de mon histoire ; je vous en demande pardon ; je ne m'excuserai point, j'ai tort et je commence.

Je vous ai dit qu'on frappa à la porte pendant que Mn^e Dutour me prêchoit une économie dont elle approuvoit pourtant que je me dispensasse à son profit, c'est-à-dire à sa fête, à celle de Toinon, à la mienne, et h de certains jours de réjouissance où ce seroit fort bien fait de dépenser mon argent pour la régaler, elle et sa maison.

C'étoit donc là à peu près ce qu'elle me disoit, quand le bruit qu'on fît à la porte l'interrompit. « Qui est là? cria-t~elle tout de suite et sans se lever ; qui est-ce qui frappe ? « Je venois d'entendre arrêter un carrosse; et, comme on répondit au qui est là de M"^e Dutour, il me sembla reconnoître la voix de la personne qui répondoit. « Je pense que c'est M. de Climal, lui dis-je. —

Croyez-vous? » me dit-elle en courant vite. Et je ne me trompois point, c'étoit lui-même.

« Eh ! mon Dieu, Monsieur, je vous fais bien excuse; vraiment je me serois bien plus pressée, si j'avois cru que c'étoit vous, lui dit-elle. Tenez, Marianne et moi nous étions encore à table, il n*y a que nous deux ici. Jeannot (c'étoit son fils) est avec sa tante, qui doit le mener tantôt à la foire : car il faut toujours que cet enfant soit fourré chez elle, surtout les fêtes. Madelon (c'étoit la servante) est à la noce d'un cousin qu'elle a, et je lui ai dit : « Va-t'en » ; cela n'arrive pas tous les jours, et en voilà pour longtemps. D'un autre côté, Toinon est allée voir sa mère, qui ne la voit pas souvent, la pauvre femme ; elle demeure si loin ! c'est au faubourg Saint-Marceau ; imaginez-vous s'il y a à trotter ! et tant mieux, j'en suis bien aise, moi ; cela fait que la fille ne sort guère : de sorte que je suis restée seule en attendant Marianne, qui, par-dessus le marché, s'est avisée de tomber en venant de l'église, et qui s'est fait mal à un pied; ce qui est cause qu'elle n'a pu marcher, et qu'il a fallu la porter près de là dans une maison pour accommoder son pied, pour avoir un chirurgien qui ne se trouve pas là à point nommé; il faut qu'il vienne, qu'il voie ce que c'est, qu'on déchausse une fille, qu'on la rechausse, qu'elle se repose; ensuite un fiacre dont elle a eu besoin, et qui me l'a ramenée ici tout éclopée , pour ma peine de l'avoir attendue jusqu'à une heure et

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