TROISIEME PARTIE I2D
demie; et puis est-ce là tout? Vous croyez qu'on va dîner, n'est-ce pas ? Bon ! n'y avoit-il pas ce maudit fiacre que j'ai voulu payer moi-même pour épargner l'argent de Marianne, qui ne se connoît pas à cela et qui, malgré moi, a été lui donner une fois plus qu'il ne falloit ! J'étois dans une colère ! Aussi je l'aurois battu, si j'avois été assez forte.
— Il y a eu donc bien du bruit? dit M. de Climal.
— Oh ! du bruit, si vous voulez, reprit-elle; je me suis un peu emportée contre lui; mais, au surplus, il n'y a eu que quelques voisins qui se sont assemblés à notre porte , quelques passans par-ci par-là.
— Tant pis, lui dit-il assez froidement : ce sont là de ces scènes qu'il faut éviter le plus qu'on peut, et Marianne, qui l'a payé, a pris le bon parti. Comment va votre pied? ajouta-t-il en s'adressant à moi. — Assez bien, lui dis-je ; je n'y sens presque plus que de la foiblesse, et j'espère que demain il n'y aura rien.
— Avez-vous achevé de dîner? nous dit-il. — Oh! sans doute, reprit M^^^ Dutour; nous causions de choses et d'autres. Ne vous asseyez-vous pas. Monsieur? avez-vous quelque chose à dire à Marianne ? — Oui, dit-il, j'ai à lui parler.
— Eh bien, reprit-elle, ayez donc la bonté de passer dans la salle, vous ne seriez pas bien ici; c'est notre taudis. Venez, Marianne, appuyez-
VOUS sur moi; je vous mènerai jusque-là; attendez, attendez, je m'en vais chercher mon aune, avec quoi vous vous soutiendrez. — Non, non, dit M. de Climal, je l'aiderai; prenez mon bras, Mademoiselle. » Et là-dessus je me lève. Nous rentrâmes dans la boutique pour passer dans cette petite salle, où je crois que j'aurois fort bien été toute seule en me soutenant d'une canne.
a Ah çà ! dit M^^^ Dutour pendant que je m'asseyois dans un fauteuil, puisque vous avez à entretenir Marianne, moi je vais prendre ma coiffe, et sortir pour aller entendre un petit bout de vêpres ; elles seront bien avancées ; mais je ne perdrai pas tout, et j'en aurai toujours peu ou prou. Adieu, Monsieur; excusez si je m'en vais, je vous laisse le gardien de la maison. Marianne, si quelqu'un vient me demander, dites que je ne serai pas longtemps; entendez-vous, ma fille ? Monsieur, je suis votre servante. »
Elle nous quitta alors, sortit un moment après, et ne fit que tirer la porte de la rue sans la fermer, parce qu'il ne pouvoit entrer qui que ce soit dans la boutique sans que nous le vissions de la salle.
Jusque-là M. de CHmal avoit eu l'air sombre et rêveur, ne m'avoit pas dit quatre paroles, et sembloit attendre qu'elle fût partie pour entamer la conversation ; de mon côté, à l'air intrigué que je lui voyois, je me doutois de ce qu'il alloit me dire, et j'en étois dégoûtée d'avance. « Apparemment qu'il va être question de son amour», pensois-je en
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moi-même. Car, avant mon aventure avec Valville, vous vous ress^ouvenez bien que j'avois déjà conclu que M. de Climal m'aimoit, et j'en étois encore plus sûre depuis ce qui s'étoit passé chez son neveu : un dévot qui avoit rougi de m'y rencontrer, qui avoit feint de ne m'y pas connoître, ne pouvoit y avoir été si confus et si dissimulé que parce que le fond de sa conscience sur mon chapitre ne lui faisoit pas honneur : on appelle cela rougir devant son péché, et vous ne sauriez croire combien alors ce vieux pécheur me paroissoit laid, combien sa présence m'étoit à charge.
Trois jours auparavant, en découvrant qu'il m'aimoit, je m'étois contentée de penser que c'étoit un hypocrite, que je n'avois qu'à laisser être ce qu'il voudroit, et qu'il n'y gagneroit rien: mais à présent je n'en restois pas là; je ne me contenois plus pour lui dans cette tranquille indifférence. Ses sentimens me scandalisoient, m'indignoient ; le cœur m'en soulevoit. En un mot, ce n'étoit plus le même homme à mes yeux : les tendresses du neveu, jeune, aimable et galant, m'avoient appris à voir l'oncle tel qu'il étoit et tel qu'il méritoit d'être vu; elles l'avoient flétri et m'éclairoient sur son âge , sur ses rides et sur toute la laideur de son caractère.
Quelle folle et ridicule figure n'a-t-il pas été obligé de faire chez Valville I Que va-t-il me dire avec son vilain amour qui offense Dieu ? Va-t-il m'exhorter à ne valoir pas mieux que lui sous pré-
texte des services qu'il me rendra? me disois-je. Ah ! qu'il est haïssable ! comment un homme à cet âge-là ne se trouve-t-il pas lui-même horrible ! Être aussi vieux qu'il est, avoir l'air dévot, passer pour un bon chrétien, et ensuite venir dire en secret à une jeune fille : « Ne prenez pas garde à cela; je ne suis qu'un fourbe, je trompe tout le monde, et je vous aime en débauché honteux qui voudroit bien aussi vous rendre libertine ! » Ne voilà-t-il pas un amant bien ragoûtant !
C'étoient là à peu près les petites idées dont je m'occupois pendani qu'il gardoit le sileace en attendant que la Dutour fût partie.
Enfin, nous restâmes seuls dans la maison. « Que cette femme est babillarde ! me dit-il en levant les épaules; j'ai cru que nous ne pourrions nous en défaire. — Oui, lui répondis-je, elle aime assez à parler; d'ailleurs, elle ne s'imagine pas que vous ayez rien de si secret à me dire.
— Que pensez-vous de notre rencontre chez mon neveu? reprit-il en souriant. — Rien, dis-je, sinon que c'est un coup de hasard. — Vous avez très sagement fait de ne me pas connoître, me ditil. — C'est qu'il m'a paru que vous le souhaitiez ainsi, répondis-je; et à propos de cela. Monsieur, d'où vient que vous êtes bien aise que je ne vous aie pas nommé, et que vous avez fait semblant de ne m'avoir jamais vue ?
— C'est, me répondit-il d'un air insinuant et doux, qu'il vaut mieux, et pour vous et pour moi,
qu'on ignore les liaisons que nous avons ensemble, qui dureront plus d'un jour, et sur lesquelles il n'est pas nécessaire qu'on glose, ma chère fille; vous êtes si aimable qu'on ne manqueroit pas de croire que je vous aime.
— Oh ! il n'y a rien à appréhender, repris-je d'un ton ingénu; on sait que vous êtes un si honnête homme! — Oui, oui, dit-il comme en badinant, on le sait, et on a raison de le croire ; mais, Marianne, on n'en est pas moins honnête homme pour aimer une jolie fille.
— Quand je dis un honnête homme, répondisje, j'entends un homme de bien, pieux et plein de religion; ce qui, je crois, empêche qu'on n'ait de l'amour, à moins que ce ne soit pour sa femme.
— Mais, ma chère enfant, me dit-il, vous me prenez donc pour un saint? Ne me regardez point sur ce pied-là : vraiment, vous me faites trop d'honneur, je ne le suis point; et un saint même auroit bien de la peine à l'être auprès de vous ; oui, bien de la peine : jugez des autres; et puis, je ne suis point marié, je n'ai plus de femme à qui je doive mon cœur, moi; il ne m'est point défendu d'aimer, je suis libre; mais nous parlerons de cela : revenons à votre accident.
« Vous êtes tombée; il a fallu vous porter chez mon neveu, qui est un étourdi et qui aura débuté par vous dire des galanteries, n'est-il pas vrai? Il vous en contoit, du moins, quand nous sommes entrés, cette dame et moi; et il n'y a rien là d'é-
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tonnant : il vous a trouvée ce que vous êtes, c'està-dire belle, aimable, charmante, en un mot, ce que tout le monde vous trouvera ; mais, comme je suis assurément le meilleur ami que vous ayez dans le monde (et c'est de quoi j'espère bien vous donner des preuves], dites-moi, ma belle enfant, n'auriez-vous pas quelque penchant à l'écouter ? Il m'a semblé vous voir un air assez satisfait auprès de lui; me suis-je trompé?
— Moi, Monsieur! répondis-je : je l'écoutois, parce que j'étois chez lui ; je ne pouvois pas faire autrement ; mais il ne me disoit rien que de fort poli et de fort honnête.
— De fort honnête, dit-il en répétant ce mot : prenez garde, Marianne; ceci pourroit déjà bien venir d'un peu de prévention. Hélas! que je vous plaindrois, dans la situation où vous êtes, si vous étiez tentée de prêter l'oreille à de pareilles cajoleries ! Ah ! mon Dieu, que ce seroit dommage ! et que deviendriez-vous ? Mais, dites-moi, vous a-t-il demandé où vous demeuriez ?
— Je crois qu'oui. Monsieur, répondis-je en rougissant. — Et vous, qui n'en saviez pas les conséquences, vous le lui avez sans doute appris? ajouta-t-il. — Je n'en ai point fait difficulté, repris-je ; aussi bien l'auroit-il su quand je serois montée dans le fiacre, puisque avant que de partir il faut bien dire où l'on va.
— Vous me faites trembler pour vous, s'écriat-il d'un air sérieux et compatissant ; oui, trem-