‹ La vie de marianeChapitre 69 sur 76 · TROISIEME PARTIE ijl · texte numérisé non relu

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bler : voilà un événement bien fâcheux, et qui aura les plus malheureuses suites du monde, si vous ne les prévenez pas ; il vous perdra, ma fille : je n'exagère rien, et je ne saurois me lasser de le dire. Hélas ! quel dommage qu'avec les grâces et la beauté que vous avez vous devinssiez la proie d'un jeune homme qui ne vous aimera point : car ces jeunes fous-là savent-ils aimer? ontils un cœur? ont-ils des sentimens, de l'honneur, un caractère? Ils n'ont que des vices, surtout avec une fille de votre état, que mon neveu croira fort au-dessous de lui, qu'il regardera comme une jolie grisette, dont il va tâcher de faire une bonne fortune, et à qui il se promet bien de tourner la tête ; ne vous attendez pas à autre chose. De petites galanteries, de petits présens, qui vous amuseront ; les protestations les plus tendres, que vous croirez; un étalage de sa fausse passion, qui vous séduira ; un éloge éternel de vos charmes ; enfin, de petits rendez-vous que vous refuserez d'abord, que vous accorderez après, et qui cesseront tout d'un coup par l'inconstance et par les dégoûts du jeune homme: voilà tout ce qui en arrivera. Voyez, cela vous convient-il? je vous le demande, est-ce là ce qu'il vous faut? Vous avez de l'esprit et de la raison, et il n'est pas possible que vous ne considériez quelquefois le cas où vous êtes, que vous n'en soyez inquiète, effrayée. On a beau être jeune, distraite, imprudente, tout ce qu'il vous plaira ; on ne sauroit pourtant oublier son état.

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quand il est aussi triste, aussi déplorable que le vôtre; et je ne dis rien de trop, vous le savez, Marianne : vous êtes une orpheline, et une orpheline inconnue à tout le monde, qui ne tient à qui que ce soit sur la terre, dont qui que ce soit ne s'inquiète et ne se soucie, ignorée pour jamais de votre famille, que vous ignorez de même, sans parens, sans bien, sans ami, moi seul excepté, que vous n'avez connu que par hasard, qui suis le seul qui s'intéresse à vous, et qui, à la vérité, vous suis tendrement attaché, comme vous le voyez bien par la manière dont je vous parle, et comme il ne tiendra qu'à vous de le voir infiniment plus dans la suite : car je suis riche, soit dit en passant; et je puis vous être d'un grand secours, pourvu que vous entendiez vos véritables intérêts et que j'aie lieu de me louer de votre conduite : quand je dis de votre conduite, c'est de la prudence que j'entends, et non pas une certaine austérité de mœurs. Il n'est pas question ici d'une vie rigide et sévère qu'il vous seroit difficile, et peut-être impossible de mener; vous n'êtes pas même en situation de regarder de trop près à vous là-dessus. Dans le fond, je vous parle ici en homme du monde, entendez-vous ? en homme qui, après tout, songe qu'il faut vivre, et que la nécessité est une chose terrible : ainsi , quelque ennemi que je vous paroisse de ce qu'on appelle amour, ce n'est pas contre toutes sortes d'engagemens que je me déclare; je ne vous dis pas de les

fuir tous : il y en a d'utiles et de raisonnables, de même qu'il y en a de ruineux et d'insensés, comme le seroit celui que vous prendriez avec mon neveu, dont l'amour n'aboutiroii à rien qu'à vous ravir tout le fruit du seul avantage que je vous connoisse, qui est d'être aimable. Vous ne voudriez pas perdre votre temps à être la maîtresse d'un jeune étourdi que vous aimeriez tendrement et de bonne foi, à la vérité, ce qui seroit un plaisir, mais un plaisir bien malheureux, puisque le petit libertin ne vous ainveroit pas de même, et qu'au premier jour il vous laisseroit dans une indigence, dans une misère dont vous auriez plus de peine à sortir que jamais : je dis une misère, parce qu'il s'agit de vous éclairer, et non pas d'adoucir les termes; et c'est à tout cela que j'ai songé depuis que je vous ai quittée : voilà ce qui m'a fait sortir de si bonne heure de la maison où j'ai dîné; car j'ai bien des choses à vous dire, Marianne. Je suis dans de bons sentimens pour vous; vous vous en êtes sans doute aperçue ?

— Oui, Monsieur, lui répondis-je les larmes aux yeux, confuse et même aigrie de la triste peinture qu'il venoit de faire de mon état, et scandalisée du vilain intérêt qu'il avoit à m'efîrayer tant; oui, parlez, je me fais un devoir de suivre en tout les conseils d'un homme aussi pieux que vous.

— Laissons là ma piété , vous dis-je, reprit-il en s'approchant d'un air badin pour me prendre la main. Je vous ai déjà dit dans quel esprit je

VOUS parle. Encore une fois, je mets ici la religion à part; je ne vous prêche point, ma fille, je vous parle raison; je ne fais ici auprès de vous que le personnage d'un homme de bon sens qui voit que vous n'avez rien, et qu'il faut pourvoir aux besoins de la vie, à moins que vous ne vous déterminiez à servir; ce dont vous m'avez paru fort éloignée, et ce qui effectivemenc ne vous convient pas.

— Non, Monsieur, lui dis-je en rougissant de colère; j'espère que je ne serai pas obligée d'en venir là.

— Ce seroit une triste ressource, me dit-il; je ne saurcis moi-même y penser sans douleur : car je vous aime, ma chère enfant, et je vous aime beaucoup.

— J'en suis persuadée, lui dis-je ; je compte sur votre amitié. Monsieur, et sur la vertu dont vous faites profession, » ajoutai-je pour lui ôter la hardiesse de s'expliquer plus clairement. Mais je n'y gagnai rien. « Eh! Marianne, me répondit-il, je ne fais profession de rien que d'être foible, et plus foible qu'un autre; et vous savez fort bien ce que je veux dire par le mot d'amitié; mais vous êtes une petite malicieuse, qui vous divertissez, et qui feignez de ne pas m'entendre : oui, je vous aime, vous le savez; vous y avez pris garde, et je ne vous apprends rien de nouveau. Je vous aime comme une belle et charmante fille que vous êtes. Ce n'est pas de l'amitié que j'ai pour vous, Mademoiselle;

j'ai cru d'abord que ce n'étoit que cela; mais je me trompois, c'est de l'amour et du plus tendre. M'entendez-vous à présent? de l'amour, et vous ne perdez rien au change; votre fortune n'en ira pas plus mal : il n'y a point d'ami qui vaille un amant comme rnoi.

— Vous, mon amant! m'écriai-je en baissant les yeux; vous, Monsieur! Je ne m'y attendois pas.

— Hélas! ni moi non plus, reprit-il; ceci est une affaire de surprise, ma fille. Vous êtes dans une grande infortune; je n'ai rien vu de si à plaindre que vous, de si digne d'être secouru; je suis né avec un cœur sensible aux malheurs d'autrui, et je m'imaginois n'être que généreux en vous secourant, que compatissant, que pieux même, puisque vous me regardez aussi comme tel; et il est vrai que je suis dans l'habitude de faire tout le bien qu'il m'est possible. J'ai cru d'abord que c'étoit de même avec vous; j'en ai agi imprudemment dans cette confiance, et il en est arrivé ce que je méritois; c'est que ma confiance a été confondue: car je ne prétends pas m'excuser, j'ai tort; il auroit été mieux de ne vous pas aimer, j'en serois plus louable, assurément; il falloit vous craindre, vous fuir, vous laisser là; mais, d'un autre côté, si j'avois été si prudent, où en seriez-vous, Marianne? dans quelles affreuses extrémités alliez-vous vous trouver ? Voyez combien ma petite foiblesse ou mon amour (comme il vous plaira de l'appeler) vient à

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propos pour vous. Ne vous semble-t-il pas que c'est la Providence qui permet que je vous aime et qui vous tire d'embarras âmes dépens ? Si j'avois pris garde à moi, vous n'aviez point d'asile, et c'est cette réflexion-là qui me console quelquefois des sentimens que j'ai pour vous; je me les reproche moins parce qu'ils m'étoient nécessaires, et que d'ailleurs ils m'humilient. C'est un petit mal qui fait un grand bien, un bien infini : vous n'imaginez pas jusqu'où il va. Je ne vous ai parlé que de cette indigence où vous resteriez au premier jour, si vous écoutiez mon neveu, lui ou tout autre , et ne vous ai rien dit de l'opprobre qui la suivroit, et que voici : c'est que la plupart des hommes, et surtout des jeunes gens, ne ménagent pas une fille comme vous quand ils la quittent; c'est qu'ils se vantent d'avoir réussi auprès d'elle; c'est qu'ils sont indiscrets, impudens et moqueurs sur son compte; c'est qu'ils l'indiquent, qu'ils la montrent, qu'ils disent aux autres : cf La voilà! » Oh ! jugez quelle aventure ce seroit là pour vous, qui êtes la plus aimable personne de votre sexe, et qui, par conséquent, seriez aussi la plus déshonorée : car, dans un pareil cas, c'est ce qu'il y a de plus beau qui est le plus méprisé, parce que c'est ce qu'on est le plus fâché de trouver méprisable; non pas qu'on exige qu'une belle fille n'ait point d'amans ; au contraire, n'en eût-elle point, on lui en soupçonne, et il lui sied mieux d'en avoir qu'à une autre, pourvu que rien n'éclate et qu'on puisse

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toujours penser, en !a voyant, que c'est un grand bonheur que d'être bien venu d'elle : or, ce n'en est plus un quand elle est décriée, et vous ne risquez rien de tout cela avec moi. Vous sentez bien, du caractère dont je suis, que votre réputation ne court aucun hasard; je ne serois pas curieux qu'on sache que je vous aime, ni que vous y répondez. C'est dans le secret que je prétends réparer vos malheurs, et vous assurer sourdement une petite fortune qui vous mette pour jamais en état devons passer du secours de gens qui ne me ressernbleroient pas, qui seroient plus ou moins riches, mais tous avares, tous amoureux sans tendresse, qui ne vous donneroient qu'une aisance médiocre et passagère, et dont vous seriez pourtant obligée de souffrir l'amour, même en restant chez M™^ autour. »

A ce discours, je me sentis saisie d'une douleur si vive, je me fis tant de pitié à moi-même de me voir exposée à l'insolence d'un pareil détail, que je m'écriai en fondant en larmes : « Eh ! mon Dieu, à quoi suis-je réduite! »

Et comme il crut que mon exclamation venoit de l'épouvante qu'il me donnoit : « Doucement, me dit-il d'un air consolant et en me serrant la main; doucement, mon aimable et chère fille; rassurezvous : puisque nous nous sommes rencontrés, vous voilà hors du péril dont je vous parle; il est vrai que vous ne l'éviteriez pas sans moi : car il ne faut pas vous fîatter, vous n'êtes point née pour être

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une lingère : ce n'est point une ressource pour vous que ce métier-là; vous n'y feriez aucun progrès, vous le sentez bien, j'en suis sûr; et, quand vous vous y rendriez habile, il faut de l'argent pour devenir maîtresse, et vous n'en avez pas; vous seriez donc toujours fille de boutique. Oh! je vous prie, gagneriez-vous dans cet état de quoi subvenir à tous vos besoins? et, belle comme vous êtes, manquant de mille choses nécessaires, comment ferezvous, si vous ne consentez pas que les gens en question vous aident ? et, si vous y consentez, quelle horrible situation !

— Eh! Monsieur, lui dis-je en sanglotant, ne m'en entretenez plus, ayez cette considération pour moi et pour ma jeunesse. Vous savez que je sors d'entre les mains d'une fille vertueuse qui ne m'a pas élevée pour entendre de pareils discours; et je ne sais pas comment un homme comme vous est capable de me les tenir, sous prétexte que je suis pauvre.

— Non, ma fille, me répondit-il en me serrant les bras; non, vous ne l'êtes point, vous avez du bien, puisque j'en ai : c'est à moi désormais à vous tenir lieu de vos parens que vous n'avez plus. Tranquillisez-vous, je n'ai voulu, dans ce que je vous ai dit, que vous inspirer un peu de frayeur utile; que vous montrer de quelle conséquence il étoit pour vous, non seulement que nous nous connussions, mais encore que je prisse, sans m'en apercevoir, cette tendre inclination qui m'attache à vous, qui

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