‹ La vie de marianeChapitre 70 sur 76 · TROISIÈME PARTIE 1 Sg · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE 1 Sg

m'humilie pourtant, mais dont je subis humblement la petite humiliation, parce qu'en effet cet événement-ci a quelque chose d'admirable ; oui, la fin de vos malheurs en dépendoit : il est certain que, sans ce penchant imprévu, je ne vous aurois pas assez secourue ; je n'aurois été qu'un homme de bien envers vous, qu'un bon cœur, comme on l'est à l'ordinaire; et cela ne vous auroit pas suffi. Vous aviez besoin que je fusse quelque chose de plus. Il falloit que je vous aimasse, que je sentisse de l'amour pour vous, je dis un amour d'inclination; il falloit que je ne pusse le vaincre, et que, forcé d'y céder, je me fisse du moins un devoir de racheter ma foiblesse et de l'expier en vous sauvant de tous les inconvéniens de votre état; c'est aussi ce que j'ai résolu, ma fille, et j'espère que vous ne vous y opposerez pas; je comptç même que vous ne serez pas ingrate. Il y a beaucoup de différence de votre âge au mien, je Tavoue; mais prenez garde : dans le fond, je ne suis vieux que par com.paraison. et parce que vous êtes bien jeune : car, avec toute autre qu'avec vous, je serois d'un âge fort supportable , ajouta-t-il du ton d'un homme qui se sent encore assez benne mine. Ainsi, voyons, convenons de nos mesures avant que la Dutour arrive. Je crois que vous ne songez plus à être lingère ; d'un autre côté, voici Valville qui est une tête folie, à qui vous avez dit où vous demeuriez, et qui infailliblement cherchera à vous revoir : il s'agit donc d'échapper à sa poursuite, et de lui

dérober nos liaisons, qu'il n'ignoreroit pas longtemps si vous restiez chez cette femme-ci; de sorte que l'unique parti qu'il y a à prendre, c'est de disparoître dès demain de ce quartier, et de vous loger ailleurs, ce qui ne sera pas difficile. Je connois un honnête homme que je charge quelquefois du soin de mes affaires, qui est ce qu'on appelle un solliciteur de procès, dont la femme est très raisonnable, et qui a une petite maison fort jolie, où il y a un appartement que vient de quitter un homme de province à qui il le loucit; et cet appartement, j'irai dès ce soir le retenir pour vous : vous serez là on ne peut pas mieux, surtout venant de ma part. Ce sont de bonnes gens qui serant charmés de vous avoir, qui s'en tiendront honorés, d'autant plus que vous y paroîtrez d'une manière convenable, et qui vous y fera respecter : vous y arriverez sous le titre d'une de mes parentes, qui n'a plus ni père ni mère, que j'ai retirée de la campagne, et dont je veux prendre soin; ce qui, joint à la forte pension que vous y payerez (car vous mangerez avec eux), à la parure qu'ils vous verront, à l'ameublement que vous aurez dans deux jours, aux maîtres que je vous donnerai : maître de danse, de musique, de clavecin, comme il vous plaira; ce qui joint, dis-je, à la façon dont j'en agirai avec vous quand j'irai vous voir, achèvera de vous rendre totalement la maîtresse chez eux, n'est-il pas vrai? Il n'y a point à hésiter, ne perdons point de temps, Marianne; et, pour préparer la Dutour à votre

sortie, dites-lui ce soir que vous ne vous sentez pas propre à son négoce, et que vous allez dans un couvent où, demain matin, on doit vous mener sur les dix heures; en conformité de quoi je vous enverrai la femme de l'homme en question, qui viendra en effet vous prendre avec un carrosse, et qui vous conduira chez elle, où vous me trouverez. N'en êtes-vous pas d'accord, dites? et ne voulezvous pas bien aussi que, pour vous encourager, pour vous prouver la sincérité de mes intentions (car je ne veux pas que vous ayez le scrupule de m'en croire totalement sur ma parole), ne voulez-vous pas bien, dis-je, qu'en attendant mieux je vous apporte demain un petit contrat de cinq cents livres de rente? Parlez, ma belle enfant, serez-vous prête demain? viendra-t-on ? oui, n'est-ce pas? »

D'abord je ne répondis rien : une indignité si déclarée me confondoit, me coupoit la parole, et je restois immobile, les yeux baissés et mouillés de larmes.

« A quoi rêvez-vous donc, ma chère Marianne? me dit-il : le temps nous presse, la Dutour va rentrer; en est-ce fait? en parlerai-je ce soir à mon homme? »

A ces mots, revenant à m.oi : « A\\\ Monsieur, m'écriai-je, on ne vous connoît donc pas! ce religieux qui m'a menée à vous m'avoit dit que vous étiez un si honnête homme! »

Mes pleurs et mes soupirs m'empêchèrent d'en dire davantage. « Eh! ma chère enfant, me répon-

dit-il, quelle fausse idée vous faites-vous des choses? Hélas! lui-même, s'il savoit mon amour, n'en seroit point si surpris que vous vous le figurez, et n'en estimeroit pas moins mon caractère : il vous diroit que ce sont là de ces mouvemens involontaires qui peuvent arriver aux plus honnêtes gens, aux plus raisonnables, aux plus pieux; il vous diroit que, tout religieux qu'il est, il n'oseroit pas jurer de s'en garantir; qu'il n'y a point de faute si pardonnable qu'une sensibilité comme la mienne. Ne vous en faites donc point un monstre, Marianne, ajouta-t-il en pliant imperceptiblem.ent un genou devant moi; ne m'en croyez pas le cœur moins vrai, moins digne de votre confiance, parce que je l'ai tendre. Ceci ne touche point à la probité, je vous l'ai déjà dit, c'est une foiblesse; et non pas un crime, et une foiblesse à laquelle les meilleurs cœurs sont les plus sujets; votre expérience vous l'apprendra. Ce religieux, dites-vous, a prétendu vous adresser à un homme vertueux : aussi l'ai-je été jusqu'ici ; aussi le suis-je encore, et, si je l'étois moins, je ne vous aimerois peut-être pas. Ce sont vos malheurs et mes vertus naturelles qui ont contribué au penchant que j'ai pour vous; c'est pour avoir été généreux, pour vous avoir trop plainte, que je vous aime; et vous me le reprochez! vous que d'autres aimeront qui ne me vaudront pas! vous qui le voudrez bien sans que votre fortune y gagne! et vous me rebutez, moi par qui vous allez être quitte de toutes les langueurs, de tous les

opprobres qui menacent vos jours! moi dont la tendresse (et je vous le dis sans en être plus fier) est un présent que le hasard vous fait! moi dont !e Ciel, qui se sert de tout, va se servir aujourd'hui pour changer votre sort! »

Il en étoit là de son discours, quand le Ciel, qu'il osoit pour ainsi dire faire son complice, le punit subitement par l'arrivée de Valviile, qui, comme je l'ai déjà marqué, connoissoit M^e Dutour, et qui, de la boutique, où il entra, passa dans la salle où nous étions, et trouva mon homme dans la même posture où, deux ou trois heures auparavant, l'avoit surpris M. de Climal, je veux dire à genoux devant moi, tenant ma main qu'il baisoit, et que je m'efforçois de retirer; en un mot, !a revanche étoit complète.

Je fus la première à apercevoir Valviile; et, à un geste d'étonnement que je fis, M. de Climal retourna la tête et le vit à son tour.

Jugez de ce qu'il devint à cette vision : elle le pétrifia la bouche ouverte; elle le fixa dans son attitude : il étoit à genoux, il y resta; plus d'action, plus de présence d'esprit, plus de parole; jamais hypocrite confondu ne fit moins mystère de sa honte, ne la laissa contenipler plus à l'aise, ne plia de meilleure grâce sous le poids de son iniquité, et n'avoua plus franchement qu'il étoit un misérable : j'ai beau appuyer là-dessus. Je ne peindrai pas ce qui en étoit.

Pour moi, qui n'avois rien à me reprocher, il me

semble que je fus plus fâchée qu'interdite de cet événement, et j'allois dire quelque chose, quand Valville, qui avoit d'abord jeté un regard assez dédaigneux sur moi et qui ensuite s'étoit mis froidement à contempler la confusion de son oncle, me dit d'un air tranquille et méprisant : « Voilà qui est fort joli, Mademoiselle! Adieu, Monsieur, je vous demande pardon de mon indiscrétion. » Et là-dessus il partit en me lançant encore un regard aussi cavalier que le premier, et au m.oment que M. de Climal se relevoit.

« Que voulez-vous dire avec ce voilà qui est joli^ lui criai-je en me levant aussi avec précipitation : arrêtez. Monsieur, arrêtez ; vous vous trompez, vous me faites tort, vous ne me rendez pas justice. »

J'eus beau crier, il ne revint point, v Courez donc après, Monsieur, dis-je alors à l'oncle, qui, tout palpitant encore et d'une main tremblante, ramenoit son manteau sur ses épaules (car il en avoit un); courez donc, Monsieur; voulez-vous que je sois la victime de ceci? Que va-t-il penser de moi? pour qui me prendra-t-il? Mon Dieu, que je suis malheureuse! » Ce que je disois la larme à l'œil, et si outrée que j'allois moi-même rappeler le neveu qui étoit déjà dans la rue.

Mais l'oncle, m'empêchant de passer : « Qu'allez-vous faire? me dit-il; restez. Mademoiselle; ne vous inquiétez pas; je sais la tournure qu'il faut donner à ce qui vient d'arriver. Est-il question

d'ailleurs de ce que pense un petit sot que vous ne verrez plus, si vous voulez?

— Comment! s'il en est question! repris-je avec emportement, lui qui connoît M™e Dutour, à qui il dira ce qu'il en pense! lui avec qui j'ai eu un entretien de plus d'une heure, et qui par conséquent me reconnoîtra! Monsieur, ne peut-il pas me rencontrer tous les jours? peut-être demain? ne me méprisera-t-il pas? ne me regardera-t-il pas comme une indigne à cause de vous, moi qui suis sage, qui aimerois mieux mourir que de ne pas l'être, qui ne possède rien que ma sagesse qu'on s'imaginera que j'aurai perdue? Non, Monsieur, je suis désolée, je suis au désespoir de vous connoître ; c'est le plus grand malheur qui pouvoit m'arriver. Laissez-moi passer, je veux absolument parler à votre neveu, et lui dire, à quelque prix que ce soit, mon innocence. I! n'est pas juste que vous vous ménagiez à mes dépens. Pourquoi contrefaire le dévot, si vous ne l'êtes pas? J'ai bien affaire de toutes ces hypocrisies-là, moi!

— Petite ingrate que vous êtes, me répondit-il en pâlissant, est-ce là comme vous payez mes bienfaits? A propos de quoi parlez-vous de votre innocence? où avez-vous pris qu'on songe à l'attaquer? Vous ai-je dit autre chose, sinon que j'avois quelque inclination pour vous, à la vérité, mais qu'en même temps je me la reprochois, que j'en étois fâché, que je m'en sentois humilié, que je la regardois comme une faute dont je m'accusois, et

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que je voulois l'effacer en la tournant à votre profit sans rien exiger de vous qu'un peu de reconnoissance? Ne sont-ce pas là mes termes? et y a-t-il rien à tout cela qui n'ait dû vous rendre mon procédé respectable?

— Eh bien! Monsieur, lui dis-je, puisque ce sont là vos desseins, et que vous avez tant de religion, ne souffrez donc pas que cet accident-ci me fasse tort; menez-moi à votre neveu; allons tout à l'heure lui dire ce qui en est, pour empêcher qu'il ne juge mal aussi bien de vous que de moi. Vous teniez ma main quand il est entré, je crois même que vous la baisiez malgré moi; vous étiez à genoux: comment voulez-vous qu'il prenne cela pour de la piété, et qu'il ne s'imagine pas que vous êtes mon amant et que je suis votre maîtresse, à moins que vous ne vous donniez la peine de le détromper? Il faut donc absolument que vous lui parliez, quand ce ce seroit qu'à cause de moi ; vous y êtes obligé pour ma réputation, et même Dour ôter le scandale ; autrement ce seroit offenser Dieu; et puis vous verrez que j'ai le meilleur cœur du monde, qu'il n'y aura personne qui vous chérira, qui vous respectera tant que moi, ni qui soit née si reconnoissante; vous me ferez aussi tout le bien qu'il vous plaira. J'irai où vous voudrez, je vous obéirai en tout : je serai trop heureuse que vous preniez soin de moi, que vous ayez la charité de ne me peint abandonner, pourvu qu'à présent vous ne fassiez plus mystère de cette charité à la-

quelle je me soumets, et que, sans tarder davantage, vous veniez dire à M. Valville : « Mon « neveu, vous ne devez point avoir mauvaise opi- « nion de cette fille ; c'est une pauvre orpheline « que j'ai la bonté de secourir en bon chrétien « que je suis; et, si tantôt j'ai fait semblant de ne « la pas connoître chez vous, c'est que je ne vou- « lois pas qu'on sût mon action pieuse. » Voilà tout ce que je vous demande, Monsieur, en vous priant de me pardonner les mots que j'ai dits sans attention, qui vous ont déplu, et que je réparerai par toute la soumission possible. Ainsi, dès que Mme Dutour sera rentrée, nous n'avons qu'à partir; aussi bien, quand vous n'iriez pas, je vous avertis que j'irai moi-même.

— Allez, petite fille, allez, me répondit-il en homme sans pudeur, qui ne se soucioit plus de mon estime et qui vouloit bien que je le méprisasse autant qu'il le méritoit; je ne vous crains point : vous n'êtes pas capable de me nuire, et vous qui me menacez, craignez à votre tour que je ne me fâche, entendez-vous? Je ne vous en dis pas davantage; mais on se repent quelquefois d'avoir trop parlé : adieu; ne comptez plus sur moi, je retire mes charités; il y a d'autres gens dans la peine, qui ont le cœur meilleur que vous, et à qui il est juste de donner la préférence. Il vous restera encore de quoi vous ressouvenir de moi; vous avez des habits, du linge et de l'argent, que je vous laisse.

— Non, lui dis-je, ou plutôt lui criai-je, il ne me restera rien, car je prétends vous rendre tout, et je commence par votre argent, que j'ai heureusement sur moi : le voici, ajoutai-je en le jetant sur une table avec une action vive et rapide qui exprimoit bien les mouvemens d'un jeune petit cœur fier, vertueux et insulté; il n'y a plus que l'habit et le linge dont je vais tout à l'heure faire un paquet que vous emporterez dans votre carrosse, Monsieur; et, comme j'ai sur moi quelquesunes de ces hardes-là, dont j'ai autant d'horreur que de vous, je ne veux que le temps d'aller me déshabiller dans ma chambre, et je suis à vous dans l'instant; attendez-moi, sinon je vous promets de jeter le tout par la fenêtre. »

Et, pendant que je lui tenois ce discours, vous remarquerez que je détachois mes épingles et que je me décoiffois, parce que la cornette que je portois venoit de lui, de façon qu'en un moment elle fut ôtée et que je restai nu-tête avec ces beaux cheveux dont je vous ai parlé, qui me descendoient jusqu'à la ceinture.

Ce spectacle le démonta : j'étois dans un transport étourdi qui ne ménageoit rien; j"'élevois ma voix, j'étois échevelée, et le tout ensemble jetoit dans cette scène un fracas, une indécence qui l'alarmoit, et qui auroit pu dégénérer en avanie pour lui.

Je voulois le quitter pour aller faire ce paquet dans ma chambre ; il me retenoit à cause de mon

impétuosité et balbutioit, avec des lèvres pâles, quelques mots quejen'écoutois point: a Mais rêvezvous? à quoi bon ce bruit-là?... Quelle folie !... mais laissez donc; prenez garde. » M^e Dutour arriva là-dessus.

« Oh ! oh ! me dit-elle, en me voyant dans le désordre où j'étois; eh! qu'est-ce que c'est que tout cela? qu'est-ce donc? Sainte Vierge! comme elle est faite! A qui en a-t-elle, Monsieur? où a-t-elle mis sa cornette ? Je crois qu'elle est à terre. Dieu me pardonne ! Eh ! mon Dieu ! est-ce qu'on l'a battue ? »

Ce qu'elle demandoit avec plus de bruit que nous n'en avions fait.

« Non, non, dit M. de Clim.al, qui se hâta de répondre de peur que je n'en vinsse à une explication. Je vous dirai de quoi il est question : ce n'est qu'un malentendu de sa part qui m'a fâché, et qui ne me permet plus de rien faire pour elle; je vous payerai pour le peu de temps qu'elle a passé ici ; mais de celui qu'elle y passera à présent, je n'en réponds plus.

— Quoi! lui dit M^^ Dutour d'un air inquiet, vous ne continuez pas la pension de cette pauvre fille ? eh ! comment voulez-vous donc que je la garde?

— Eh ! Madame, n'en soyez point en peine, je ne serai point à votre charge ; et Dieu me préserve d'être à la sienne ! » dis-je à mon tour, d'un fauteuil où je m'éiois assise sans savoir ce que je

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faisois, et où je pleurois sans les regarder ni l'un ni l'autre. Quant à lui, il s'esquivoit pendant que je parlois ainsi, et je restai seule tête à tête avec la Dutour, qui, toute déconfortée, se croisoit les mains d'étonnement, et disoit : « Quel charivari! » Et puis, s'asseyant: ( N'est-ce pas là de la belle besogne que vous avez faite, Marianne? Plus d'argent, plus de pension, plus d'entretien ! accommode-toi, te voilà sur le pavé, n'est-ce pas ? Le beau coup d'État ! la belle équipée ! Oui, pleurez à cette heure, pleurez; vous voilà bien avancée! Quelle tête à l'envers !

— Eh ! laissez-moi, Madame, laissez-moi, lui disje: vous parlez sans savoir de quoi il s'agit. — Oui, je t'en réponds, sans savoir ! ne sais-je pas que vous n'avez rien? n'est-ce pas en savoir assez ? Qu'est-ce qu'elle veut dire avec sa science ? Demandez-moi où elle iraà présent ; c'est là ce qui mechagrine. Moi, je parle par amitié; et puis c'est tout : car, si j'avois le moyen de vous nourrir, pardi 1 on s'embarrasseroit beaucoup de M. de Climal. Eh ! merci de ma vie, je vous dirois: « Ma fille, tu n'as rien; « eh bien! moi, j'ai plus qu'il ne faut : va, laisse-le « aller, et ne t'inquiète pas ; qui en a pour quatre « en a pour cinq. » Mais oui-da, on a beau avoir un bon cœur, on va bien loin avec cela, n'est-ce pas ? Le temps est mauvais, on ne vend rien, les loyers sont chers, et c'est tout ce qu'on peut faire que de vivre et d'attraper le bout de l'an; encore faut-il bien tirer pour y aller.

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— Soyez tranquille, lui répondis-je en jetant un soupir: je vous assure que j'en sortirai demain, à quelque prix que ce soit ; je ne suis pas sans argent, et je vous donnerai ce que vous voudrez pour la dépense que je ferai encore chez vous.

— Quelle pitié! me répondit-elle; eh! mais, Marianne, d'où est-elle donc venue cette misérable querelle ? Je vous avois tant prêché, tant recommandé de ménager cet homme !

— Ne m'en parlez plus, lui dis-je. C'est un indigne; il vouloit que je vous quittasse, et que j'allasse loger loin d'ici chez un homme de sa connoissance, qui apparemment ne vaut pas mieux que lui, et dont la femme devoit me venir prendre demain matin. Ainsi, quand je n'aurois pas rompu avec lui, quand j'aurois fait semblant de consentir à ses sentimens, comme vous le dites, je n'en aurois pas demeuré plus longtemps chez vous. Madame Dutour.

— Ah ! ah ! s'écria-t-elle, c'étoit donc là son intention ? Vous retirer de chez moi pour vous mettre en chambre avec quelque canaille ; ah ! pardi, celle-là est bonne IVoyez-vousce vieux fou, ce vieux pénard avec sa mine d'apôtre! aie voir, on le mettroit volontiers dans une niche ; et pourtant il me fourboit aussi. Mais à propos de quoi vous aller planter ailleurs? Est-ce qu'il ne pouvoit pas vous voir ici? Qui est-ce qui Ten empéchoit? Il étoit le maître; il m'avoit dit qu'il prenoit soin de vous, que c'étoit une bonne oeuvre qu'il faisoit. Eh !

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tant mieux, je l'avois pris au mot, moi : 'est-ce qu'on trouble une bonne œuvre ? Au contraire, on est bien aise d'y avoir part; va-t-on éplucher si elle est mauvaise ? Il n'y a que Dieu qui sache la conscience des gens, et il veut qu'on pense bien de son prochain. De quoi avoit-il peur? Il n'avoit qu'à venir et aller son train : dès qu'il dit qu'il est homm.e de bien, lui aurois-je dit: « Tu en as « menti ? » N'avez-vous pas votre chambre? Y auroisje été \o\ï ce qu'il vous disoit ? Que lui falloit-il donc? Je ne comprends pas la fantaisie qu'il a eue. Pourquoi vous changer de lieu, dites-moi?

— C'est, repris-je négligemment, qu'il ne vouloit pas que M. de Valville, chez qui on m'a portée, et à qui j'ai dit où je demeurois, vînt me voir ici. — Ah! nous y voilà, dit-elle; oui, j'entends: vraiment je ne m'étonne pas; c'est que l'autre est son neveu, qui n'auroit pas pris la bonne œuvre pour argent comptant, et qui lui auroit dit: « Qu'est-ce que vous faites de cette fille ? » Mais est-ce qu'il est venu, ce neveu ? — Il n'y a qu'un moment qu'il vient de sortir, lui dis-je sans entrer dans un plus grand détail ; et c'est après qu'il a été parti que M. de Climal s'est fâché de ce que je refusois de me retirer demain où il me disoit, et qu'il m'a reproché ce que j'ai reçu de lui; ce qui a fait que j'ai voulu lui rendre le tout, même jusqu'à la cornette quej'avois, et que j'ai ôtée.

— Quel train que tout cela! s'écria-t-elle. Allez, vous avez eu bien du guignon de vous laisser choir

justement auprès de la maison de ce M. de Valville. Eh ! mon Dieu ! comment est-ce que le pied vous a glissé ? ne faut-il pas prendre garde où l'on marche, Marianne [Voyez ce que c'est que d'être étourdie ! Et puis, en second lieu, pourquoi aller dire à ce neveu oîi vous demeurez ? Est-ce qu'une fille donne son adresse à un homme? Et ne sauroit-on avoir le pied foulé sans dire oîi on loge ? Car il n'y a que cela qui vous nuit aujourd'hui. »

Je ne faisois pas grande attention à ce qu'elle me disoit, et ne lui répondois m.ême que par complaisance.

« Enfin, ma fille, continua-t-elle, de remède, je n'y en vois point ; voyez, avisez-vous : car, après ce qui est arrivé, il faut bien prendre votre parti, et le plus tôt sera le mieux. Je ne veux point d'esclandre dans ma maison : ni moi ni Toinon n'en avons que faire. Je sais bien que ce n'est pas votre faute; mais il n'importe, on prend tout à rebours dans ce monde, chacun juge et ne sait ce qu'il dit ; les caquets viennent : « Et qui est-il ? et « qui est-elle Pet où est-ce que c'est? où est-ce que « ce n'est pas ? » Cela n'est pas agréable ; sans compter que nous ne vous sommes de rien, ni vous de rien à nous : pour une parente, pour la moindre petite cousine, encore passe; mais vous ne l'êtes ni de près ni de loin, ni à nous ni à personne.

— Vous m'afliigez. Madame, lui repartis-je vivement; ne vous ai-je pas dit que je m'en irois demain ? Est-ce que vous voulez que je m'en

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aille aujourd'hui? Ce sera comme il vous plaira. — Non, ma fille, non, me répondit-elle; j'entends raison, je ne suis pas une femme si étrange; et, si vous saviez la pitié que vous me faites, assurément vous ne vous plaindriez pas de moi. Non, vous coucherez ici; vous y souperez : ce qu'il y aura, nous le mangerons; de votre argent, je n'en veux point; et, si par hasard il y a occasion de vous rendre quelque service par le moyen de mes connoissances, ne m'épargnez pas. Au surplus, je vous conseille une chose; c'est de vous défaire de cette robe que M. de Climal vous a donnée. Vous ne pourriez plus honnêtement la porter à cette heure que vous allez être pauvre et sans ressource; elle seroit trop belle pour vous, aussi bien que ce linge si fin, qui ne serviroit qu'à faire demander où vous l'avez pris. Croyez-moi, quand on est gentille et à votre âge, pauvreté et bravoure n'ont pas bon air ensemble: on ne sait qu'en dire. Ainsi "point d'ajustement, c'est mon avis; ne gardez que les bardes que vous aviez quand vous êtes entrée ici, et vendez le reste. Je vous l'achèterai même si vous voulez, non pas que je m'en soucie beaucoup ; mais j'avois dessein de m'habiller, et, pour vous faire plaisir, tenez, je m'accommoderai de votre robe. Je suis un peu plus grasse que vous, mais vous êtes un peu plus grande; et, comme elle est ample, j'ajusterai cela, je tâcherai qu'elle me serve; à l'égard du linge, ou je vous le payerai, ou je vous en donnerai d'autre.

— Non, Madame, lui dis-je froidement: je ne vendrai rien, parce que j'ai résolu, et même promis, de remettre tout à M. de Climal,

— A lui! reprit-elle : vous êtes donc folle? Je le lui remettrois comme je danse, pas plus à lui qu'à Jean de Vert : il n'en verroit pas seulement une rognure, ni petite ni grosse. Vous vous moquez; n'est-ce pas une aumône qu'il vous a faite ? Et ce qu'on a remis, savez-vous bien qu'on ne l'a plus, ma fille ? »

Elle n'en seroit pas restée là sans doute, et se seroit efforcée, quoique inutilement, de me convertir là-dessus, sans une vieille femme qui arriva et qui avoit affaire à elle; et, dès qu'elle m'eut quittée, je montai dans notre chambre : je dis la nôtre, parce que je la partageois avec Toinon.

De mes sentimens à l'égard de M. de Climal, je ne vous en parlerai plus; je n'aurois pu tenir à lui que par la reconnoissance, il n'en méritoit plus de ma part, je le détestois ; je le regardois comme un monstre; et ce monstre m'étoit indifférent, je n'avois point de regret que c'en fût un. Il étoit bien arrêté que je lui rendrois ses présens, que je ne le reverrois jamais; cela me suffisoit, et je ne songeai presque plus à lui. Voyons ce que je fis dans ma chambre.

L'objet qui m'occupa d'abord, vous allez croire que ce fut la malheureuse situation où je restois : non, cette situation ne regardoit que ma vie ; et ce qui m'occupa me regardoit, moi.

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Vous direz que je rêve de distinguer cela; point du tout : notre vie, pour ainsi dire, nous est moins chère que nous, que nos passions. A voir quelquefois ce qui se passe dans notre instinct là-dessus, on diroit que, pour être, il n'est pas nécessaire de vivre ; que ce n'est que par accident que nous vivons, mais que c'est naturellement que nous sommes. On diroit que, lorsqu'un homme se tue, par exemple, il ne quitte la vie que pour se sauver, que pour se débarrasser d'une chose incommode; ce n'est pas de lui dont il ne veut plus, mais bien du fardeau qu'il porte.

Je n'allonge mon récit de cette réflexion que pour justifier ce que je vous disois, qui est que je pensai à un article qui m'intéressoit plus que mon état, et cet article, c'étoit Valville, autrement dit, les affaires de mon cœur.

Vous vous ressouvenez que ce neveu, en me surprenant avec M. de Climal, m'avoit dit : «Voilà qui est joli. Mademoiselle! » Et ce neveu, vous savez que je l'aimois; jugez combien ce petit discours devoit m'être sensible 1

Premièrement, j'avois de la vertu; Valville ne m'en croyoit plus, et Valville étoit mon amant. Un amant. Madame, ah ! qu'on le hait en pareil cas ! mais qu'il est douloureux de le haïr ! Et puis, sans doute qu'il ne m'aimeroit plus. Ah! l'indigne! Oui; mais avoit-il tant de tort? Ce Climal est un homme âgé, un homme riche; il le voit à genoux devant moi ; je lui ai caché que

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