TROISIÈME PARTIE iSy
je le connoissois, et je suis pauvre: à quoi cela ressemble-t-il? quelle opinion peut-il avoir de moi après cela ? Qu'ai-je à lui reprocher? S'il m'aime, il est naturel qu'il me croie coupable, il a dû me dire ce qu'il m'a dit; et il est bien fâcheux pour lui d'avoir eu tant d'estim.e et de penchant pour une fille qu'il est obligé de mépriser. Oui; mais enfin il me méprise donc actuellement, il m'accuse de tout ce qu'il y a de plus affreux ; il n'a pas hésité un instant à me condamner, pas seulement attendu qu'il m'eût parlé : et je pourrois excuser cet hommelà ! j'aurois encore le courage de le voir ! Il faudroit que je fusse bien lâche, que j'eusse bien peu de cœur. Qu'il eût des soupçons, qu'il fût en colère, qu'il fût outré, à la bonne heure; mais du mépris, du dédain, des outrages ! mais s'en aller, voir que je le rappelle, et ne pas revenir, lui qui m'aimoit, et qui ne m'aime plus apparemment ! Ah! j'ai bien autre chose à faire qu''à songer à un homme qui se trompe si indignement, qui me connoît si mal I Qu'il devienne ce qu'il voudra : Fonde est parti, laissons là le neveu ; l'un est un misérable, et l'autre croit que j'en suis une : ne sont-ce pas là des gens bien regrettables ?
« Mais, à propos, j'ai un paquet à faire, dis-je encore en moi-même en me levant d'un fauteuil où j'avois fait tout le soliloque que je viens de rapporter; à quoi est-ce que je m'amuse, puisque je sors demain? Il faut renvoyer ces hardes aujourd'hui, aussi bien que l'argent que, ces jours passés,
m'a donné Climal. » (Lequel argent étoit resté sur la table où je l'avois jeté, et M^e Dutour me l'avoit par force remis dans ma poche.)
Là-dessus j'ouvris ma cassette pour y prendre d'abord le linge nouvellement acheté. « Oui, Monsieur de Valville, oui, disois-je en le tirant, vous apprendrez à me connoître, à penser de moi com.me vous le devez » ; et cette idée me hâtoit: de sorte que, sans y songer, c'éloit plus à lui qu'à son oncle que je rendois le tout, d'autant plus que le renvoi du linge, de la robe et de l'argent, joint à un billet que j'écrirois, ne manqueroit pas de désabuser Valville et de lui faire regretter ma perte.
Il m'avoit paru avoir l'âme généreuse, et je m'applaudissois d'avance de la douleur qu'il auroit d'avoir outragé une fille aussi respectable que moi : car je me voyois confusément je ne sais combien de titres pour être respectée.
Premièrement, j'avois mon infortune, qui étoit unique; avec cette infortune, j'avois de la vertu, et elles alloient si bien ensemble! et puis j'étois jeune, et puis j'étois belle; que voulez-vous de plus? Quand je me serois faite exprès pour être attendrissante, pour faire soupirer un amant généreux de m'avoir maltraitée, je n'aurois pu y mieux réussir; et, pourvu que j'affligeasse Valville, j'étois contente : après quoi je ne voulois plus entendre parler de lui. Mon petit plan étoit de ne le voir de ma vie ; ce que je trouvois aussi très beau à moi, et très fier : car je l'aimois, et j'étois
même bien aise de l'aimer, parce qu'il s'étoit aperçu de mon amour, et que, me voyant malgré cela rompre avec lui^ il en verroit mieux à quel cœur il avoit eu affaire.
Cependant !e paquet s'avançoit; et ce qui va vous réjouir, c'estqu'au milieu de ces idées si hautes et si courageuses, je ne laissois pas, chemin faisant, que de considérer ce linge en le pliant, et de dire en moi-même (mais si bas, qu'à peine m'entendoisje) : •/ Il est pourtant bien choisi « ; ce qui signifioit : « C'est dommage de le quitter. «
Petit regret qui déshonoroit un peu la fierté de mon dépit ; mais que voulez-vous ? Je me serois parée de ce linge que je renvoyois, et les grandes x actions sont difficiles ; quelque plaisir qu'on y prenne, on se passeroit bien de les faire : il y auroit plus de douceur à les laisser là, soit dit en badinant à mon égard ; mais, en général, il faut se redresser pour être grand : il n'y a qu'à rester com.me on est pour être petit. Revenons. *"
Il n'y avoit plus que ma cornette à plier, et, comme en entrant dans ma chambre je l'avois mise sur un siège près de la porte, je l'oubliois : une fille de mon âge qui va perdre sa parure peut avoir des distractions.
Je ne songeois donc plus qu'à ma robe, qu'il falloit empaqueter aussi ; je dis celle que m'avoit donnée M. de Climal ; et, comme je l'avois sur moi, et qu'apparemment je reculois à l'ôter : « N'y a-t-il plus rien à mettre? disois-je ; est-ce là
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tout ? Non, il y a encore l'argent w ; et cet argent, je le tirai sans aucune peine : je n'étois point avare, je n'étois que vaine ; et voilà pourquoi le courage ne me manquoit que sur la robe.
A la fin pourtant il ne restoit plus qu'elle; comment ferois-je ? « Allons ! avant que d'ôter celle-ci, commençons par détacher l'autre » , ajoutaije, toujours pour gagner du temps sans doute ; et cette autre, c'étoit la vieille dont je parlois, et que je voyois accrochée à la tapisserie.
Je me levai donc pour l'aller prendre ; et, dans le trajet, qui n'étoit que de deux pas, ce cœur si fier s'amollit, mes yeux se mouillèrent, je ne sais comment, et je fis un grand soupir, ou pour moi, ou pour Valville, ou pour la belle robe; je ne sais pour lequel des trois.
Ce qui est de certain, c'est que je décrochai l'ancienne, et qu'en soupirant encore je me laissai tristement aller sur un siège, pour y dire : « Que je suis malheureuse! Eh! mon Dieu ! pourquoi m'avez-vous ôîé mon père et ma mère ? »
Peut-être n'étoit-ce pas là ce que je voulois dire, et ne parlois-je de mes parens que pour rendre le sujet de mon affliction plus honnête: car quelquefois on est glorieux avec soi-même, on fait des lâchetés qu'on ne veut pas savoir, et qu'on se déguise sous d'autres noms; ainsi peut-être ne pleurois-je qu'à cause de mes hardes. Quoi qu'il en soit, après ce court monologue qui, malgré que j'en eusse, auroit fini parme déshabiller, j'allai par