‹ La vie de marianeChapitre 72 sur 76 · TROISIEME PARTIE ibl · texte numérisé non relu

TROISIEME PARTIE ibl

hasard jeter les yeux sur ma cornette, qui étoit à côté de moi.

« Bon ! dis-je alors, je croyois avoir tout mis dans le paquet, et la voilà encore; je ne songe pas seulement à en tirer une de ma cassette pour me recoiffer, et je suis nu-tête : quelle peine que tout cela ! A Et puis, passant insensiblement d'une idée à une autre, mon religieux me revint dans l'esprit, a Hélas ! le pauvre homme î me dis-je, il sera bien étonné quand il saura tout ceci. »

Et tout de suite je pensai que je devois l'aller voir; qu'il n'y avoit point de temps à perdre ; que c'étoit le plus pressé à cause de ma situation; que je renverrois bien le paquet le lendemain. Pardi ! je suis bien sotte de m'inquiéter tant aujourd'hui de ces vilaines bardes (je disois vilaines pour me faire accroire que je ne les aimois pas) : il vaut encore mieux les envoyer demain matin; Valville sera chez lui alors, il n'y a pas d'apparence qu'il y soit à présent; laissons là le paquet, je l'achèverai tantôt, quand je serai revenuede chez ce religieux : mon pied ne me fait presque plus de mal; j'irai bien tout doucement jusqu'à son couvent, que vous remarquerez qu'il m'avoit enseigné la dernière fois qu'il étoit venu me voir.

Oui; mais quelle cornette mettrai-je? Quelle cornette, eh! celle que j'avois ôtée, et qui étoit à côté de moi. C'étoit bien la peine d'aller fouiller dans ma cassette pour en tirer une autre, puisque j'avois celle-ci toute prête!

La Vie de Marianne. I, ai

Et d'ailleurs, comme elle valoit beaucoup plus que la mienne, il étoit même à propos que je m/en servisse, afin de la montrer à ce religieux, qui jugeroit, en la voyant, que celui qui me Tavoit donnée y avoit entendu finesse, et que ce ne pouvoit pas être par charité qu'on en achetât de si belles : car j'avois dessein de conter toute mon aventure à ce bon moine, qui m'avoit paru un vrai homme de bien ; or cette cornette seroit une preuve sensible de ce que je lui dirois.

Et la robe que j'avois sur moi, eh ! vraiment, il ne falloii pas Tôter non plus : il est nécessaire qu'il la voie, elle sera une preuve encore plus forte.

Je la gardai donc et sans scrupule, j'y étois autorisée par la raison même : l'art imperceptible de mes petits raisonnemens m'avoit conduite jusque-là, et je repris courage jusqu'à nouvel ordre.

« Allons, recoiffons-nous » : ce qui fut bientôt fait, et je descendis pour sortir.

Mme Dutour étoit en bas avec sa voisine. « Où allez-vous, Marianne? me dit-elle. — A l'église», lui répondis-je, et je ne mentois presque pas : une église et un couvent sont à peu près la même chose. « Tant mieux, ma fille, reprit-elle, tant mieux; recommandez-vous à la sainte volonté de Dieu. Nous parlions de vous, ma voisine et moi; je lui disois que je ferai dire demain une messe à votre intention. »

Et, pendant qu'elle me tenoit ce discours, cette voisine, qui m'avoit déjà vue deux ou trois fois, et

qui jusque-là ne m'avoit pas trop regardée, ouvroit alors les yeux sur moi, me considéroit avec une curiosité populaire, dont de temps en temps le résultat étoit de lever les épaules, et de dire : « La pauvre enfant! cela fait compassion; à la voir, il n'y a personne qui ne croie que c'est une fille de famille. » Façon de s'attendrir qui n'étoit ni de bon goût, ni intéressante : aussi ne l'en remerciaije pas, et je quittai bien vite mes deux commères.

Depuis le départ de M. de Climal jusqu'à ce moment oii je sortis, je n'avois, à vrai dire, pensé à rien de raisonnable. Je ne m'étois amusée qu'à mépriser M. de Climal, qu'à me plaindre de Valville, qu'à l'aimer, qu'à méditer des projets de tendresse et de fierté contre lui, et qu'à regretter mes bardes : et, de mon état, pas un mot : il n'en avoit pas été question, je n'y avois pas pris garde.

Mais le fracas des rues écarta toutes ces idées frivoles et me fit rentrer en moi-même.

Plus je voyois de monde et de mouvement dans cetie prodigieuse ville de Paris, plus j'y trouvois de silence et de solitude pour moi : une forêt m'auroit paru moins déserte; je m'y serois sentie moins seule, moins égarée. De cette forêt, j'aurois pu m'en tirer; mais comment sortir du désert où je me trouvois ? Tout l'univers en étoit un pour moi, puisque je n'y tenois par aucun lien à personne.

La foule de ces hommes qui m'entouroient, qui

se parloient, le bruit qu'ils faisoient, celui des équipages, la vue même de tant de maisons habitées, tout cela ne servoit qu'à me consterner davantage.

« Rien de tout ce que je vois ici ne me concerne » , me disois-je ; et un moment après : « Que ces gens-là sont heureux ! disois-je; chacun d'eux a sa place et son asile. La nuit viendra, et ils ne seront plus ici, ils seront retirés chez eux ; et moi, je ne sais où aller, on ne m'attend nulle part, personne ne s'apercevra que je lui manque ; je n'ai du moins plus de retraite que pour aujourd'hui, et je n'en aurai plus demain. »

C'étoit pourtant trop dire, puisqu'il me restoit encore quelque argent, et qu'en attendant que le Ciel me secourût, je pouvois me mettre dans une chambre ; mais qui n'a de retraite que pour quelques jours peut bien dire qu'il n'en a point.

Je vous rapporte à peu près tout ce qui me passoit dans l'esprit en marchant.

Je ne pleurois pourtant point alors, et je n'en étois pas mieux; je recueillois de quoi pleurer; mon âme s'instruisoit de tout ce qui pouvoit l'affliger, elle se mettoit au fait de ses malheurs ; et ce n'est pas là l'heure des larmes : on n'en verse qu'après que la tristesse est prise, et presque jamais pendant qu'on la prend ; aussi pleurerai-je bientôt. Suivez-moi chez mon religieux; j'ai le cœur serré ; je suis aussi parée que je l'étois ce matin; mais je n'y songe pas, ou, si j'y songe, je

n'y prends plus de plaisir. Nombre de personnes me regardent en passant, je le remarque sans m'en applaudir; j'entends quelquefois dire à d'autres: « Voilà une belle fille » ; et ce discours m'oblige sans me réjouir : je n'ai pas la force de me prêter à la douceur que j'y sens.

Quelquefois aussi je pense à Valville, mais c'est pour me dire qu'il seroit ridicule d'y penser davantage; et en effet ma situation décourage le penchant que j'ai pour lui.

C'est bien à moi à avoir de l'amour! il auroit bonne grâce , il seroit bien placé dans une aussi malheureuse créature que moi, qui erre inconnue sur la terre, où j'ai la honte de vivre pour y être l'objet ou du rebut ou de la compassion des autres !

J'arrive enfin dansun abattementque je ne saurois exprimer; je demande le religieux, et on me mène dans une salle en dehors où l'on me dit qu'il est avec une autre personne; et cette personne (Madame, admirez ce coup du hasard;, c'est M. de Climal , qui rougit et pâlit tour à tour en me voyant, et sur lequel je ne jetai non plus les yeux que si je ne Tavois jamais vu.

« Ah ! c'est vous, Mademoiselle, me dit le religieux; approchez, je suis bien aise que vous arriviez dans ce moment : c'est de vous dont nous nous entretenons; mettez-vous là.

— Non, mon père, reprit aussitôt M. de Climal en prenant congé du religieux; souffrez que je

VOUS quitte. Après ce qui est arrivé, ii seroit indécent que je restasse : ce n'est pas assurément que je sois fâché contre mademoiselle; le Ciel m'en préserve, je lui pardonne de tout mon cœur; et, bien loin de me ressentir de ce qu'elle a pensé de moi, je vous jure, mon père, que je lui veux plus de bien que jamais, et que je rends grâce à Dieu de la mortification que j'ai essuyée dans l'exercice de ma charité pour elle; mais je crois que la prudence et la religion même ne me permettent plus de la voir. »

Et, cela dit, mon homme salua le père, et, qui pis est, me salua moi-même les yeux modestement baissés , pendant que de mon côté je baissois la tête; et il alloit se retirer quand le religieux, l'arrêtant par le bras : « Non, mon cher Monsieur, non, lui dit-il, ne vous en allez pas, je vous conjure, écoutez-moi. Oui, vos dispositions sont très louables, très édifiantes; vous lui pardonnez, vous lui souhaitez du bien , voilà qui est à merveille ; mais remarquez que vous ne vous proposez plus de lui en faire , que vous l'abandonnez malgré le besoin qu'elle a de voire secours, malgré son offense qui rendroit ce secours si méritoire , malgré cette charité que vous croyez encore sentir pour elle, et que vous vous dispensez pourtant d'exercer : prenez-y garde , craignez qu'elle ne soit éteinte. Vous remerciez Dieu, dites-vous, de la petite mortification qu'il vous a envoyée; eh bien! voulez-vous la mériter, cette mortification qui est

en effet une faveur? voulez-vous en être digne? redoublez vos soins pour cette pauvre enfant orpheline qui reconnoîtra sa faute, qui d'ailleurs est jeune, sans expérience, à qui on aura peut-être dit qu'elle avoit quelques agrémens, et qui, par vanité, par timidité, par vertu même, aura pu se tromper à votre égard. N'est-il pas vrai, ma fille ? ne sentez-vous pas le tort que vous avez eu avec monsieur, à qui vous devez tant, et qui , bien loin de vous regarder autrement que selon Dieu , n'a voulu, par les saintes affections qu'il vous a témoignées, par ses douces et pieuses invitations, que vous engager vous-même à fuir ce qui pouvoit vous égarer ? Dieu soit béni mille fois de vous avoir aujourd'hui conduite ici. C'est à vous à qui il la ramène, mon cher Monsieur, vous le voyez bien. Allons, ma fille, avouez votre faute; repentez-vousen dans l'abondance de votre cœur, et promettez de la réparer à force de respect, de confiance et de reconnoissance. Avancez, ajouta-t-il, parce que je me tenois éloignée de M. de Climal.

— Eh! Monsieur, m'écriai-je alors en adressant la parole à ce faux dévot, est-ce que c'est moi qui ai tort? comment pouvez-vous me l'entendre dire? Hélas! Dieu sait tout: qu'il nous rende justice; je n'ai pu m'y tromper, vous le savez bien aussi. » Et je fondis en larmes en finissant ce discours.

M. de Climal, tout intrépide tartufe qu'il étoit, ne put le soutenir. Je vis l'embarras se peindre sur son visage, il ne put pas même le dissimuler; et,

l68 LA VIE DE MARIANNE

dans la crainte que le religieux ne le remarquât et n'en conçût quelque soupçon contre lui, il prit son parti en habile homme : ce fut de paroître naïvement embarrassé, et d'avouer qu'il Tétoit.

a Ceci me déconcerte, dit-il avec un air de confusion pudique, je ne sais que répondre. Quelle avanie! Ah! mon père, aidez-moi à supporter cette épreuve ; cela va se répandre , cette pauvre enfant le dira partout; elle ne m'épargnera pas. Hélas ! ma fille, vous serez pourtant bien injuste; mais Dieu lèvent. Adieu, mon père; parlezlui, tâchez de lui ôter cette idée-là, s'il est possible : il est vrai que je lui ai marqué de la tendresse, elle ne l'a pas comprise; c'étoit son âme que j'aimois , que j'aime encore, et qui mérite d'être aimée : oui, mon père, mademoiselle a de la vertu, je lui ai découvert mille qualités; et je vous la recommande, puisqu'il n'y a pas moyen de me mêler de ce qui la regarde. »

Après ces mots, il se retira, et ne salua cette fois-ci que le religieux, qui, en lui rendant son salut, avoit l'air incertain de ce qu'il devoit faire, qui le conduisit des yeux jusqu'à sa sortie de la salle, et qui, se retournant ensuite de mon côté, me dit presque la larme à l'œil : « Ma fille, vous me fâchez, je ne suis point content de vous; vous n'avez ni docilité ni reconnoissance ; vous n'en croyez que votre petite tête , et voilà ce qui en arrive. Ah! l'honnête homme! quelle perte vous faites! Que me demandez-vous à présent? Il est

inutile de vous adresser à moi davantage , très inutile : quel servi<:e voulez-vous que je vous rende? J'ai fait ce que j'ai pu; si vous n'en avez pas profité, ce n'est pas ma faute, ni celle de cet homme de bien que je vous avois trouvé, et qui vous a traitée comme si vous aviez été sa propre fille : car il m'a tout dit : habits, linge, argent, il vous a fournie de tout, vous payoit une pension, alioit vous la payer encore, et avoit même dessein de vous établir, à ce qu'il m'a assuré; et, parce qu'il n'approuve pas que vous voyiez son neveu, qui est un jeune homme étourdi et débauché, parce qu'il veut vous mettre à l'abri d'une connoissance qui vous est très dangereuse, et que vous avez envie d'entretenir, vous vous imaginez par dépit qu'un homme si pieux et si vertueux vous aime, et qu'il est jaloux : cela n'est-il pas bien étrange, bien épouvantable ? Lui jaloux, lui vous aimer! Dieu vous punira de cette pensée-là, ma fille; vous ne l'avez prise que dans la malice de votre cœur, et Dieu vous en punira, vous dis-je. »

Je pleurois pendant qu'il parloit. « Écoutezmoi, mon père, lui repartis-je en sanglotant; de grâce, écoutez-moi.

— Eh bien ! que me direz-vous ? réponditil ; qu'aviez-vous affaire de ce jeune homme? pourquoi vous obstiner à le voir? Quelle conduite! Passe encore pour cette folie-là, pourtant; mais porter la mauvaise humeur et la rancune jusqu'à être ingra>e et méchante envers un homme si res-

yo LA VIE DE MARIANNE

pectable, et à qui vous devez tant, que deviendrezvous avec de pareils défauts ? Quel malheur qu'uQ esprit comme le vôtre ! Oh ! en vérité , votre procédé me scandalise. Voyez, vous voilà d'une propreté admirable; qui est-ce qui diroit que vous n'avez point de parens? et, quand vous en auriez et qu'ils seroient riches, seriez-vous mieux accommodée que vous l'êtes? peut-être pas si bien, et tout cela vient de lui apparemment. Seigneur ! que je vous plains ! il ne vous a rien épargné... — Eh ! monpère, vous avez raison, m'écriai-je encore une fois; mais ne me condamnez pas sans m'entendre : je ne connois point son neveu , je ne l'ai vu qu'une fois par hasard, et ne me soucie point de le revoir; je n'y songe pas; quelle liaison aurois-je avec lui? Je ne suis point folle, et M. de Climal vous abuse; ce n'est point à cause de cela que je romps avec lui , ne vous prévenez point. Vous parlez de meshardes, elles ne sont que trop belles; j'en ai été étonnée, et elles vous surprennent vous-même; tenez, mon père, approchez, considérez la finesse de ce linge; je ne le voulois pas si fin au moins; j'avois de la peine à le prendre, surtout à cause des manières qu'il avoit eues avec moi auparavant; mais j'ai eu beau lui dire : « Je n'en veux point » , il s'est moqué de moi, et m'a toujours répondu : « Allez vous regarder dans un miroir, et voyez après si ce linge est trop beau pour vous. » Oh! à ma place, qu'auriez-vous pensé de ce discours-là, mon père? Dites la vérité:

si M. de Ciirnal est si dévot, si vertueux, qu'a-t-il besoin de prendre garde à mon visage ? que je l'aie beau ou laid, de quoi s'embarrasse-t-il ? d'où vient aussi qu'en badinant il m'a appelée friponne dans son carrosse, en m'ajoutant à l'oreille d'avoir le cœur plus facile, et qu'il me laissoit le sien pour m'y encourager ? Qu'est-ce que cela signifie ? Quand on n'est que pieux , parle-t-on du cœur d'une fille, et lui laisse-t-on le sien? lui donnet-on des baisers comme il a encore tâché de m'en donner un dans ce carrosse?

— Un baiser , ma fille , reprit le religieux , un baiser! vous n'y songez pas : comment donc ! savez-vous bien qu'il ne faut jamais dire cela, parce que cela n'est point? Qui est-ce qui vous croira? Allez, ma fille, vous vous trompez, il n'en est rien, il n^est pas possible ; un baiser! quelle vision! ce pauvre homme ! C'est qu'on est cahoté dans un carrosse, et que quelque mouvement lui aura fait pencher sa tête sur la vôtre; voilà tout ce que ce peut être, et ce que , dans votre chagrin contre lui, vous aurez pris pour un baiser : quand on hait les gens, on voit tout de travers à leur égard.

— Eh ! m.on père , en vertu de quoi l'aurois-je haï alors? répondis-je : je n'avois point encore vu son neveu, qui est, dit-il, la cause que je suis fâchée contre lui; je ne l'avois point vu; et puis^ si je m'étois trompée sur ce baiser que vous ne croyez point, M. de Climal , dans la suite, ne m'auroit pas confirmée dans ma pensée; il n'auroit pas

recommencé chez M^^ Dutour, ni tant manié, tant loué mes cheveux dans ma chambre, où il étoit toujours à me tenir la main qu'il approchoit à chaque instant de sa bouche, en me faisant des complimens dont j'étois toute honteuse.

— Mais,... mais que me venez-vous conter, Mademoiselle? Doucement donc^ doucement, me dit-il d'un air plus surpris qu'incrédule : des cheveux qu'il touchoit, qu'il louoit; M. de Climal, lui ! je n'y comprends rien; à quoi rêvoit-il donc? Il est vrai qu'il auroit pu se passer de ces façons-là; ce sont de ces distractions qui ne sont pas convenables, je l'avoue; on ne touche point aux cheveux d'une fille : il ne savoit pas ce qu'il faisoit; mais n'importe, c'est un geste qui ne vaut rien.

— Et ma main qu'il portoit à sa bouche , répondis-je,mon père, est-ce encore une distraction?

— Oh! votre main, reprit-il, votre main, je ne sais pas ce que c'est : il y a mille gens qui vous prennent par la main quand ils vous parlent, et c'est peut-être une habitude qu'il a aussi; je suis sûr qu'à moi-même il m'est arrivé mille fois d'en faire autant.

— A labonne heure, mon père, repris-je; mais, quand vous prenez la main d'une fille, vous ne la baisez pas je ne sais combien de fois; vous ne lui dites pas qu'elle l'a belle, vous ne vous mettez pas à genoux devant elle, en lui parlant d'amour.

— Ah ! mon Dieu ! s'écria-t-il, ah! mon Dieu ! petite langue de serpent que vous êtes, taisez-

vous; ce que vous dites es: horrible; c'est le démon qui vous inspire, oui, le démon; retirezvous, allez-vous-en, je ne vous écoute plus; je ne crois plus rien, ni les cheveux, ni la main, ni les discours; faussetés que tout cela! laissez-moi. Ah ! la dangereuse petite créature ! elle me fait frayeur, voyez ce que c'est! dire que M. de Climal, qui mène une vie toute pénitente, qui est un homme tout en Dieu, s'est mis à genoux devant elle pour lui tenir des propos d'amour! Ah! Seigneur, où en sommes-nous! »

Ce qu'il disoit joignant les mains en homme épouvanté de mon discours, et qui éloignoit tant qu'il pouvoit une pareille idée, dans la crainte d'être tenté d'examiner la chose.

— En vérité, mon père, lui répondis-je tout en larmes et excédée de sa prévention, vous me traitez bien mal, et il est bien affligeant pour moi de ne trouver que des injures où je venois chercher de la consolation et du secours. Vous avez connu la personne qui m'a amenée à Paris, et qui m'a élevée; vous m'avez dit vous-même que vous l'estimiez beaucoup, que sa vertu vous avoit édifié: c'est à vous qu'elle s'est confessée à sa mort; elle ne vous aura pas parlé contre sa conscience, et vous savez ce qu'elle vous a dit de moi; vous pouvez vous en ressouvenir : il n'y a pas si longtemps que Dieu me l'a ôtée, et je ne crois pas, depuis qu'elle est morte, que j'aie rien fait qui puisse vous avoir donné une aussi mauvaise opi-

]y4 LAVIE DE MARIANNE

nion de moi que vous l'avez : au contraire, mon innocence et mon peu d'expérience vous ont fait compassion , aussi bien que l'épouvante oîi vous m'avez vue; et cependant vous voulez que tout d'un coup je sois devenue une misérable, une scélérate, et la plus indigne, la plus épouvantable fille du monde! Vous voulez que, dans la douleur et dans les extrémités où je suis, un homme avec qui je n'ai été qu'une heure par accident, et que je ne verrai jamais, m'ait rendue si amoureuse de lui et si passionnée que j'en aie perdu tout bon sens et toute conscience, et que j'aie le courage et même l'esprit d'inventer des choses qui font frémir, et de forger des impostures affreuses pour lui, contre un autre homme qui m'aideroit à vivre, qui pourroit me faire tant de bien, et que je serois si intéressée à conserver, si ce n'étoit pas un libertin qui fait semblant d'être dévot, et qui ne me donne rien que dans l'intention de me rendre en secret une malhonnête fille!

— Ah! juste Ciel, comme elle s'emporte! Que dit-elle là? qui a jamais rien ouï de pareil? » criat-il en baissant la tête, mais sans m'interrompre. Et je continuai.

« Oui, mon père, il ne tâche qu'à cela : voilà pourquoi il m'habille si bien; qu'il vous conte ce qu'il lui plaira, notre querelle ne roule que là-dessus; et si j'avois consenti à sortir de l'endroit où je suis, et à me laisser mener dans une maison qu'il devoit meubler magnifiquement , et où il prétendoit me

Page 1