TROISIÈME PARTIE Iy
mettre en pension chez un homme à lui, qui est, dit-il, un solliciteur de procès, et à qui il auroit fait accroire que j'étois sa parente arrivée de la campagne: voyez ce que c'est, et la belle dévo-
tion
— Hem! comment? reprit alors le religieux en m'arrêtant, un solliciteur de procès, dites-vous? Est-il marié?
— Oui, mon père, il l'est, répondis-je; un solliciteur de procès qui n'est pas riche, chez qui j'aurois appris à danser, à chanter, à jouer sur le clavecin; chez qui j'aurois été comme la maîtresse par le respect qu'on m'auroit fait rendre, et dont la femme me seroit venue prendre demain où je demeure; et, si j'avois voulu la suivre, et que je n'eusse point refusé de recevoir, pas plus tard que demain aussi, je ne sais combien de rentes, cinq ou six cents francs, je pense, par un contrat, seulement pour commencer; si je ne lui avois pas témoigné que toutes ses propositions étoient horribles, il ne m'auroit pas reproché, comme il a fait, et les louis d'or qu'il m'a donnés, que je lui rendrai, et ces hardes que je suis honteuse d'avoir sur moi, et dont je ne veux pas profiter'. Dieu m'en préserve! Il ne vous dira pas non plus que je l'ai menacé de venir vous apprendre son amour malhonnête et ses desseins; à quoi il a eu le front de me répondre que, quand même vous les sauriez, vous regarderiez cela comme rien, comme une bagatelle qui arrivoit à tout le monde, qui vous arriveroit peut-
être à vous-même au premier jour; et que vous n'oseriez assurer que non, parce qu'il n'y avoit pas d'homme de bien qui ne fût sujet à être amoureux, ni qui pût s'en empêcher : voyez si j'ai inventé ce que je vous dis là, mon père.
— Mon bon Sauveur! dit-il alors tout ém.u; ah! Seigneur! voilà un furieux récit : que faut-il que j'en pense? et qu'est-ce que nous, bonté divine? Vous me tentez, ma fille : ce rapporteur de procès m'embarrasse, il m'étonne ; je ne saurois le nier : car je le connois, je l'ai vu avec lui (dit-il comme à part), et cette jeune enfant n'aura pas été deviner que M. de Climal se servoit de lui, et qu'il est marié. C'est un homme de mauvaise mine, n'est-ce pas? ajouta-t-il.
— Eh ! mon père, je n'en sais rien, lui dis-je. M. de Climal n'a fait que m'en parler, et je ne l'ai vu ni lui ni sa femme. — Tant mieux, reprit-il, tant mieux. Oui, j'entends bien; vous deviez seulement aller chez eux. Le mari est un homme qui ne m'a jamais plu. Mais, ma fille, voilà qui est étrange; si vous dites vrai, à qui se fiera-t-on?
— Si je dis vrai, mon père! eh! pourquoi mentirois-je? seroit-ce à cause de ce neveu? Eh! qu'on me mette dans un couvent, afin que je ne le voie ni ne le rencontre jamais.
— Fort bien, dit-il alors, fort bien : cela est bon, on ne sauroit mieux parler. — Et puis, mon père, ajoutai-je, demandez à la marchande chez qui M. de Climal m'a mise ce qu'elle pense de lui,