AXIONS AVEC LE COMTE DE PROVENCE
La Mapck était parti récemment en voyage. Il avait pris un congé pour so rendre en Belgique, dans sa patrie, où le soulèvement contre Joseph II célébrait alors des triomphes éclatants. Depuis longtemps il avait offert ses services au » Franklin belge, » comme les Brabançons ivres de joie avaient surnommé l'avocat Van der Noot. 11 avait écrit au comité révolutionnaire de Gand que la dernière goutte de son sang appartenait à la Belgique, soit qu'elle voulût reconquérir ses anciennes libertés, soit qu'elle voulût se constituer en république fédérative. Lorsqu'il prit congé de l'Assemblée nationale, il déclara qu'il se ferait toujours une gloire de porter partout ses leçons, ses sentiments et ses principes '. Bientôt après, suftisamment détrompé, il se repentit fort d'avoir pu oublier la fidélité qu'il devait à la maison de Habsbourg, au point de reporter, ne fûtce qu'un moment, ses sympathies sur les meneurs du mouvement belge. Mais pour l'instant il était dominé par l'aversion que lui inspiraient les allures autoritaires de l'empereur. Mirabeau, l'ancien adversaire de la po- ■ litique de Joseph II, i'aiïepmissait dans ces sentiments. C'est avec joie que l'auteur del'opuscule « surla liberté ■de l'Escaut, « voyait arrivei" à un comraenfement de réalisation la prédiction qu'il avait faite relativement à la constitution d'une Belgique indépendante. Camille Desraoulins, te spirituel gamin et journaliste parisien, qui publiait depuis peu le Journal « Révolutions de France et de tïrabflnt, .. el-qui était depuis le mois de septembre un des convives les mieux accueillis à la table si richement servie de Mirabeau, était assuré de son approbation lorsqu'il entonnait des hymnes à la gloire des Belges '.
' Ai-clt. i>arl. X, 574. — l.etlre du Prince d'Aremberg. comte ai La Marck au comité de Gind, 10 décembre 1739, imprimée àaoa !o Courrier <fri Provence, n° LXXVIU.
'Pour les détails retatiTa aux premières relalioas eutre Deamou-
LA VIE ns MIRABEAU
Une partie de la correspondance si active de Mirabeai avec La Marck a trait aux événements qui se dépou laient en Belgique. Mais il y est surtout question de: alîaires de Paris. Mirabeau revient constamment sur le besoin que l'on aurait d'un gouvernement fort. « Un ministère fort et ange» dont lui-même eri' tendait être l'ùme, puisqu'il ne pouvait en faire partie comme membre de l'Assemblée, voilà quel était le dernier but de tous les ellbrts de Mirabeau, Poursuivi par la méfiance de l'Assemblée, brouillé avec Lafayette, irrité de la ténacité avec laquelle Necker se cramponnait à son poste, il pensait pourtant apercevoir une ancre de salut. Depuis les journées d'octobre, sinon depuis une époque plus reculée, le comte de Provence jouait un grand rôle dans ses combinaisons politiques, Par l'intermédiaire du duc de Lévïs, que ses lettres dé' signent du pseudonyme à clef de « l'homme était resté en communication avec le palais du Luxembvjurg, résidence de Monsieur. A coup sûr celui-ci nSn manquait pas d'ambition. Sceptique et égoïste, convaincu de l'incapacité de son frère, habitué à cnbaler contre sa belle-sœur. Monsieur brûlait de mettre à profit leur embarras. Mais il voulait être plus que le premier conseiller de la couronne. Il est difficile d'interpréter autrement, si on l'admet pour authentique, uns lettre que lui adressait Mirabeau, très vraisemblablement à cette époque : h Calmez, calmez, je vous ea. conjure, une impatience qui perdra tout. C'est précisément parce que votre naissance vous a placé si prèB, du trône qu'il vous est difficile de franchir la seul marche qui vous en sépare. Nous ne sommes ni en Orient, ni en Russie, pour traiter les choses si lestement.... En France, on ne se soumettrait pas à une révo-
ur
CIIAP. VI. — IIELATIONB AVEC LE COMTE BE PROVENCE fSff
m de sérail '. » 11 lui conseillait de ne pas entamer inconsidérément des intrigues dont le but lui paraissait pour l'instant hors d'atteinte,
Le plan que Mirabeau jugeait praticable était tout autre : il consistait en substance à contraindre la cour de donner au frère du roi, sous un titre quelconque, une situation qui en eût fait le Richelieu de la Révolution, avec le député d'Aix comme père Joseph dans la coulisBu, a Que le roi, disait-il quelque temps après dans un mémoire destiné au prince, que le roi s'annonce de bonne foi pour adhérera la révolution, à la seule condition d'en être le chef et le modérateur ; qu'il oppose à régoïsme de ses ministres un représentant de sa famille dispersée, qui ne soit pas lui, parce que son métier de roi est et doit être exclusif de l'esprit de famille, mais qui soit tout à la fois la caution de cette famille, et en quelque sorte son otage et l'organe non ministériel de la volonté du chef de la nation ; aussitôt l'on verra la confiance ou du moins l'espoir renaître, le goût de la monarchie reparaître et les partis qui veulent de bonne foi que l'empire français ne se décompose pas ou ne devienne pas, pour un demi-siècle, l'arène des prix sanglants de quelques ambitieux subalternes, ou de quelques démagogues insensés, se rallier autour du Bourbon devenu le conseil du roi et le chef des amis de l'autorité royale, régler et subjuguer l'opinion et dompter les factieux. Le choix de ce Bourbon est indiqué, non seulement par la nature, mais par la nécessité des choses, puisque tous les princes du sang, excepté un seul, sont en conspiration réelle ou pré-, sumée, et regardés comme les ennemis de la nation si universellement, qu'il est douteux qu'ils puissent Lêtre sauvés par l'avènement de Monsieur, mais qu'il
'.Loma Blanc, livre II, chap. VII (Éd. 1852, ill, 163,) d'aprèaleo»tBcrït deSAUQUAiRE SouuGKË, sans iadicatioa de date.
.est certain qu'ils ne peuvent l'être que par
Celui qui fut plus tard Louis XVIII ne montrait toutefois pas trop d'ardeur à se confier à la direction de Mirabeau. Sans doute ce dernier pouvait écrire à La Marck : .i Au Luxembourg on meurt d'envie de se mettre en avant. » Mais il ajoutait : « On tremble, b ou bien : a On a peur d'avoir peur. » Alors se produisit, vers la fin de décembre, un événement qui força Monsieur à s'unir plus étroitement à Mirabeau, pour échapper par SCS conseils à une situation des plus périlleuses. Ce fut l'arrestation du Marquis de Favras, suivie du procès de ce gentilhonnme au Châtelet et de son supplice en place de Grève. Il plane encore de nos jours une certaine obscurité sur ces événements, qui eurent le plus grand retentissement '. Toutefois il ne paraît aucunement certain, comme le pensait l'ambassadeur d'Autriche, « que le comte de Provence ait été simplement mis en avant, comme un instrument utile, par des intrigants sans scrupules, Mirabeau à leur tète '. » Ce fut bien plutôt lui qui sacrifia un instrument utile, tel que s'était ofTert à lui le royaliste exalté Favras, lorsqu'il le vit pris et mis sous les verroux. ICt il hésita d'autant moins que tout Paris parlait de la grande conspiration de Favras et de Monsieur, dont les premières victimes auraient été Lafayette et Bailly. Dans les temps de troubles les accusations les plus violentes sont admises avec la plus grande légèreté. Le comte de Provence fut nétri comme complice d'un monstrueux p]
' Lafayette II, 435, ot Daoz, lit, lOO. Cf. àce sujettes observa lion S de StaEdtler, I, 430.
" V. l'étude approfondie d' Alexis de Valon daas la Reçue 'le» deux ilonde$ (15juin 1851) et de Sepet, Mirabeau et le comte de Proveaci Ûma \a Revue det Questions kistoriques (i&nv\Be 1S95). — Cf. l'ullti- Bion aux rapporta entre Favras ei Monsieur, ainsi qu'au danger de lea voir dévoilés après k neatauraliun. Oa/îiers Bi-icfe an Stucgsmann (éJ. Dorow, ISW) p. 63,
' Mercj' à Kiuniiï, 2B janvier 1790, Arcliwei Vienne.
. VI. — HELATIOKS AVEC LE COSITE DE mOVRNCK 16ï
démarche extraordinaire, une déclaration publique et solennelle parut être nécessaire pour lui rendre son crédit. Ce fut Mirabeau, de concert avec le due de Lévis, qui s'employa dans ce but, U cherchait en même temps à dresser le prince en face de Lafayelte, dont la popularité menaçait d'être accrue encore par les derniers événements.
Le 20 décembre Monsieur parut devant la Commune de
'aris.convoquée tout exprès, et se justifia dans un discours que le Courrier de Provence signala comme un mo* nument précieux de ia Révolution. La louange n'était pas impartiale, car le fondateur du Courrier de Provence luimême avait composé ce discours à l'usage du prince. U le fit parler comme un simple citoyen s'edressant à ses concitoyens pour repousser loin de lui l'accusation de s'être engagé dans une alliance coupable avec Favras, pour rappeler son passé libéral, et pour déclarer solennellement que H l'autorité du roi était la sauvegarde de ia liberté du peuple, que la liberté du peuple était le fondement de l'autorité du roi. »
Le succès fut écrasant. On ne se montra pas moins satisfait d'un écrit dans lequel le prince rendait compte à l'Assemblée de sa démarche, en quelques phrases courtes et dignes. Là encore c'était Mirabeau qui avait secrètement guidé la plume du prince. Appelé comme témoin dans le procès contre Favras, Mirabeau s'était lavé de tout soupçon de complicité avec lui, sans toutefois pouvoir nier qu'il l'eût connu ', Le cours des événements vint encore accroître les espérances du tribun, bien que l'entourage de Lafayette fît jouer toutes les mines contre lui, et que la reine accablât ostensiblement de prévenances hypocrites le beau-frère qu'elle
laissait tant: u Le succès du discours ci-joint qu'encore
«AloniVeur, 1790, IC jantier, 8 février. Journal de Paru, fé^T ^90, p. ICO.
ttl2 LA VIK RE MinABF-Vn
"on a gâté, écrivnit-il h La Mnrk, a été énorme. S'il s) suivre celte ligne il va prendre le plus grand ascendai et 6tre premier ministre pnr te fait, « Il s'exprima d'u manière analogue, lorsque la lettre du prince eut él lue dans l'Assemblée. Au commenrfiment de janvier i] put, en rédigeant le mémoire de Monsieur destiné Louis XVI, motiver la prétention de celui-ci « à devenii îe pilote nominal d'un nouvel équipage sans lequel 1 Vaisseau ne pouvait pUis marcher. »
Mais il ne se dissimulait pas qu'il était encore biei éloigné de son but: " Monsieur, disait-il, a la pureli d'un enfant, mais il en a la faiblesse, et il est extrême ment difficile de lui faire comprendre que s'il se laissait faire seulement 'î\ heures, il serait un second duc d'Orléans... Il mollit et ne se réjouit d'un succès même ■que comme on se félicite d'une bataille gagnée qui nécessite à faire un siège très douteux. » Il estimait qu'on ne lui témoignait pas assez de confiance: voudraient bien trouver pour s'en servir des êtres amphibies, qui, avec le talent d'un homme, eussent l'âme d'un laquais, e II n'était pas toujours satisfait de la con-, duite même du duc de Lévis. L'inévitable Sémonvilli qui ambitionnait une mission diplomatique en Bel^j gique, lui paraissait Hatter les deux partis et travailler tantôt pour Je comte de Provence, tantôt pour. Lafayette. Celui-ci épiait pas à pas les démarches de, Mirabeau, lesquelles restaient si peu secrètes, que des] envoyés étrangers, comme ceux de Suède et d'Amô-' rique, s'en rendaient parfaitement compte.
A la même époque Mirabeau devait faire face à de nouvelles difficultés d'une autre sorte, par suile du départ de plusieurs de ses collaborateurs. Alors qu'une masse énorme de travail pesait sur ses épaules, Du Koveray le quittait pour regagner sa patrie, qui rappelait les bannis ; peu de temps après Dumont se disposa à partir pour aller retrouver ses amis d'Angleterre. Les
DITAi'. \ (. — nKLATiOXS AVKC LB CUMTEf BG TROVEiKC]-; Iti^i
Genevois ne prenaient plus intérêt à la rédaction du Courrier de Présence, et les résultats financiers de l'entreprise n'étaient rien moins que satisfaisants, par suite de la mauvaise administration de Lejay. Mirabeau se trouva même sur le point de quitter celui-ci, sans toutefois rompre complèten:ient avec M"" Lejay. Même avec Pellenc il n'était pas toujours d'accord. C'est que si Mirabeau était d'ordinaire un homme des plus charmants dans les relations journalières, il se laissait parfois aller aux emportements d'une passion méridionale. Son irritabilité se trouvait accrue par son état de santé. Un jour, en efTtt, qu'écliauffé par un discours, il s'était exposé, en sortonî de l'Assemblée, à l'air vif de janvier, il se vit pris par une violente ophthalmie; il lutta héroïquement contre la souIVrance, reparut dans la salle des séances avec les yeux bandés, voulut prononcer un nouveau discours et retomba gravement malade pendant deux jours.
Knfin, le i février, s'engagea une lutte décisive contre le comte de Provence et son conseiller secret, sans que d'ailleurs le nom de l'un ou de l'autre fût prononcé. Le roi parut dans l'Assemblée à l'iraproviste, sans rien de son ancienne pompe, donna lecture d'un discours rempli do louanges et de promesses à l'égard de la constitution, et souleva un enthousiasme indescriptible; sur le champ on prêta un nouveau serment de loyalisme ; les citoyens et citoyennes qui se trouvaient dans les tribunes levèrent aussi la main pour jurer fidélité à la nation, à la loi, au roi. La Commune de Paris suivit l'exemple de l'Assemblée. L'enthousiasme se propagea dans tous les districts de la capitale. On considérait comme définitif le pacte que Louis XVI déclarait avoir onelu avec la Révolution. Une moitié du programme de Mirabeau se trouvait donc remplie; le roi avait donné ouvertement son consentement au mouvement révolutionnaire, à la condition d'être maintenu à la
\Gi
^M tête de ce mouvement. Mais l'autre moitié du pro-
^Ê gramme, selon laquelle le comte de Provence devait
H être oppost; aux ministres comme représentant de la
B« famille royale, se trouvait par le fait éciirtée. Lafayette
H et Necker avaient percé à jour les menées de Mîra-
H beau, s'étaient alliés contre lui, et, forts de leur
^ft union, avaient pu vaincre les hésitations de la cour à
^H l'égard de celte démarche royale qui depuis des se-
^B maines était projetée. « Monsieur, écrivait le gendre de
^B Necker, l'ambassadeur de Suède, Monsieur, qui avait
^M voulu faire une petite intrigue avec M. de Virabeau
^M pour entrer dans le conseil et se faire chef du parti
^M populaire, est mis habilement de côté... M, Necker et
^1 M. de Lafayette, ossez coalisés maintenant, peuvent
^H donc être regardés comme les deux seuls ressorts du
^B gouvernement. »
^1 Les lecteurs du Courrier de Provence purent s'aperce-
V voir de l'irritation de leur journal. 11 ne pouvait nier que la « touchante simplicité » de LoiiisXVI ne méritât des hommages loyalistes. Mais il reprochait aux
^ ministres d'avoir mis en avant le monarque inviolable
^B pouralfermir leur propre situation : « S'ils n'étaient pas
^Ê responsables des discours émanés du trône leur respon-
^1 sabilité ne serait qu'une chimère... Us sanctifieraient
^P toutes leurs opinions en Jes faisant passer par l'organe
^Ê d'un chef qui, aux yeux de la loi, est infaillible. » A La
H Marck Mirabeau parla avec mépris de la « pantomime »
H à laquelle on avait assisté, des « phrases w du roi, de la
H >< pusillanimité de Monsieur n et de la « comédie « que
H jouaient tous les partis.
H C'était encore une conception de son inépuisable
H imagination qui se trouvait réduite à néant. Il n'avait
H plus rien à attendre du comte de Provence. Malgré ses
^1 efforts acharnés pour s'emparer du pouvoir exécutif,
^B fût-ce avec un intermédiaire, Mirabeau était et reslait
^B réduit au seul pouvoir de sa parole dans l'Assemblée
. VI, IIEI.ATI'INS AVEC I.
COMTC DE rilOVE.NCE
Là sons doute les triomphes ne lui manquaient pas. Vaincu le 7 novembre, il n'en demeurait pas moins sans conteste le premier parmi tant de représentants que les lauriers des orateurs antiques empêchaient de dormir. Les fantaisies de Hugo et de Lamartine donnent parfois une idée très fausse du genre oratoire de Mirabeau '. Ce genre ne consistait nullement en une rudesse impétueuse. Tout au contraire Mirabeau n'avait pas son égal pour conserver au milieu des scènes les plus orageuses un calme imperturbable. 1! savait tirer un grand avantage d'une voix expressive et d'une action naturelle. Il faisait tout pour que son aspect extérieur vint renforcer l'impression qu'il voulait produire sur l'Assemblée. Rien n'était négligé dans sa mise. La chevelure était frisée avec art. « Quand je secoue ma terrible hure, disait-il, il n'y a personne qui osât m"interrompre ». Les marques de petite vérole qui crevaient son visage, il ne les considérait pas comme un désavantage: « On ne s'imagine pas, disait-il en badinant, combien est puissante ma laideur. »
De fait, on était dominé par sa forte personnalité, sût-on même ou soupçonnAt-on qu'nn discours dont il donnait lecture — car, de même que la plupart des orateurs de la Constituante, il avait pour règle de lire ses discours — était l'œuvre d'un collaborateur en souaordre- Il avait quelque chose du grand comédien, qui sait d'un rôle faible tirer ptir l'art de la déclamation beaucoup plus que jamais l'auteur même du morceau n'a songea y voir. Il lui arrivait parfois, grâce à sa présence d'esprit, d'intercaler dans un discours un argument nullement prévu que lui fournissaient les circonstances. On remarquait avec étonnement combien, dans le cours d'une harangue, il savait tirer profit de
Cf. IV.wellent travail (I'Aulaiid, Les Orateurs île i'Anscmble'e ci tumtf, Paria, 188-3, I, 171.
iClii I.A VIK l)i: MIHAIIEAI
petits billets que venait lui porter à la tribune tel ou tel de ECS amis. Incomparable lorsqu'il s'agisëail de répon*lire à une nttaque personnelle par une improvisatioa pliMne de pathétique et d'ironie, il n'était inférieur à lui-même que lorsqu'une discussion sérieuse se prolongtîait longuement. II n'eût donc pas disposé de tous ses moyens oratoires dans le Parlement angiais. Mais il est évident que Dumont appuie trop sur eo eôté faible de son (irt ; nous connaissons assez d'exemples qui nous montrent avec quelle puissance il était capable de dominer une discussion pour savoir qu'il n'était pas absolument dépendant de ses collaborateurs.
Dans plusieurs grands discours qu'il prononça durant ces mois d'hiver Mirabeau fit tonner su voix jusqu'au fond des provinces. Combien était-on jadis enflammé pour l'opposition des Parlements à la royauté ! Maintenant Mirabeau sonnait le glas funèbre de ces survie vants de l'Ancien Régime, acclamé par la plus grande partie de ses auditeurs. I! avait trop souffert des Parlements durant toute sa vie pour leur appliquer l'axiome n de mortuis nil nisi bene ». lîxcite par d'ICspréménil, — ie (i Crispin-Cntilina 11 de son Dictionnaire satirique des célébrités politiques, — dont les lamentations de colI(>ge tentaient de sauver le récalcitrant parlement de Rennes, Mirabeau foudroya « ces pygmées qui se raidissent pour faire avorter la plus belle, la plus grande des révolutions,... ces champions d'un système qui var lut à la France deux cents ans d'oppression publique et particulière. » a 11 fut un temps oii le prétexte de défendre des peuples qu'on opprimait fournissait périodiquement des tours oratoires aux faiseurs de remontrances parlementaires, lorsqu'ils voulaient opposer les peuples aux rois en attendant qu'ils pussent opposer les volontés arbitraires des rois aux peuples, mais ce temps n'est plus. La langue des remontrances parlementaires est à jamais abolie. »
i:ilA['. VI. 11I.I.ATI'I>S A\F.t. IV. i:il.\lTF, IlE rUllVKNXli i(i"I
Deux semaines plus lard MiraLieau fil une sortie non moins violente contre le Parlement de Provence, dont l'attitude hostile, prélendail-il, avait été la véritable cause des récents désordres de Marseille. Otte airaire,; dont il s'était précédemment chargé, l'occupa très sérieusement vers la fin lie janvier 1790. Elle était, disaitil, devenue sienne, Une correspondance assidue avec les, magistrats et ?cs amis de Marseille le tenait au courant Il connaissait le terrain sur lequel les événemenla s'étaient déroulés, ainsi que les personnalités des deux partis. 11 voulait tirer vengeance, au nom de sa province originaire etenson propre nom, de ce Parlement qu'un jiroverbe mettait au nombre des Iléaiix du pays, avec lemistralella.Durance.il voulait montrer que les décrets de l'Assemblée avaient été de nouveau foulés aux pieds, avec le consentement tarife des ministres. L'abbé Maury, rapporteur, tenta de le réfuter, mais ses développements soigneusement étudiés ne purent rien contre l'éloquence impétueuse de Mirabeau ',
Dès que celui-ci invoquait la toute-puissante souveraineté nationale contre les vieux pouvoirs corporatifs, il était assuré d'obtenir des applaudissement enthousiastes. On voyait alors en lui, dans le tribun qui s'enflammait pour la liberté, comme la personniOcalion de la Uévolution. C'était elle, c'était la Révolution qui se déchaînait avec la force irrésistible des éléments de la nature lorsque Mirabeau s'écriait : « Ce n'est pas dans tous ces traités frauduleux, où la ruse s'est combinée avec la force pour enchaîner les hommes au char de quelques maîtres orgueilleux, que vous avez été rechercher leurs droits. Vos titres sont plus imposants; anciens comme le temps, ils sont sacrés comme la naiure. »
' Cf. GotBit, U, 10(1-172 {Extraii muniei^alei de Marseiltr'). M. Guibul tiÎBtorrqim du discours de Mirabcai PellGDD.
I drs aicliives défiarUmetdalM el a prouvé (p. 140) que la partie (lu 2G janvier 1700 est duc il
It^iS I.A fis nt HlHAOK-tC
Il n'en allait pas de ui^me lorsque Mirabeau voulait faire adopter certaines on^aarea destinées à contenir les forces partout déchaînées. L'impétueux tribun s'elTaçatl alors pour faire place au calculateur politique, et celuici fort sonvent voyait rAsaeroblée refuser de le suivre. On pn eut un mémorable exemple lorsqu'il fut question de faire des additions à la loi martiale. On ne pouvait Si dissimuler que cette loi restait presque toujours lettre morte, quand il eût fallu recourir à la force. Ou recevait à tout instant la nouvelle de qnelque attentat «ommis dans le^ provinces sur les personnes qu les propriétés. Presque toujours les nombreux magistrats municipaux, par manque de volonté ou de courage, n'osaient réprimer la force par la force. A Bézters la populace déchaînée avait pendu cinq employés de» contributions pour avoir arrêté deux faux-sauniers, et la municipalité ne bougeait pas. Mirabeau ne partageait nullement l'avis de ceux qui voulaient recourir h une dictature. Comme tlobespierre. il manifestait une profonde aversion pour <!ette solution, et s'expliquait d'autant plus violemment sur ce sujet qu'une dictature aurait précisément permi.s aux ministres d'échapper à la responsabilité qu'ils encouraient. Il demandait en revanche qu'à l'avenir tous les magistrats municipaux qui se seraient alistenus, dans les cas prescrits, de proclamer la lui martiale, fussent punis et incarcérés si quelque attentat se trouvait commis. Mais cette disposition pratique no figura pas dans le décret qui fut adopté. On objecta h Mirabeau qu'il ne fallait pas décourager et pousser à la démission ces nouveaux officiers municipaux qui déjà se trouvaient chargés d'une si lourde tâche.
Quant aux dispositions relatives à l'éducation politique de la nation que Mirabeau voulait faire intercaler dans la constitution et dont nous avons parlé précédemment, elles auraient pu avoir une action plus
;HP. VI. — HELATIil-
II'
profonde encore sar la marche de la révolution. Elles visaient à former une élite de candidats capables de rendre des services aux électeurs et au pays, alors que pour l'instant on en était réduit à prendre ces candidats uù on les trouvait. A partir du 1" janvier 1797 nul n'aurait pu devenir membre de l'Assemblée nationale s'il n'eiJt deux fois au moins fait partie d'une assemblée de département ou de district, ou s'il n'eût occupé pendant trois années un emploi public. A partir de l'année 179ô nul n'aurait pu appartenir à une assemblée départementale s'il n'eût pris l'expérience des affaires dans une assemblée de districtou de commune. Pour rendre ce projet acceptable, Mirabeau proposait de fixera vingt-et-un ans l'âge suffisantpour être investi d'un mandat municipal '.
On comprend que Mirabeau ait pensé à ce système d'élections graduelles, si l'on songe que l'ancien régime, se complaisant au rôle de Providence, avait pendant de longues années tenu les citoyens d'un grand peuple à l'écart de tout maniement des airaires publiques^ Mois cette conception très anlipatliique aux idées françaises ne sortait pas du cerveau de Mirabeau. Elle appartenait à Dumont, qui prétendait l'avoir empruntée à son compatriote Rousseau. Cette invocation à Tu immortel auteur du Conlvai Social » ne put d'ailleurs sauver une proposition contre laquelle les partisans de l'égalité à outrance présentaient tant d'objections. En vain Mirabeau s'écria, dans un discours préparé par Dumont, que la politique était une science, que l'administration était une science et un art à la Fois, et que toutes deux réclamaient le secours de l'expérience. En vain chercha-t-il à montrer qu'en adoptant son plan on établirait une sorte de lien entre le plus petit emploi et la plus haute charge, ce qui développerait au plus
' V. DuMi
2H0 el sq^, et Cowr
, N" LXXVIl et
1711 lA Ml. m Mii.Aii'.n:
iiaut puinl l'esiipiL public dans les postes inférieurs, lin parlaiil simplement des Droits de l'homme menacés, Ilarnnve eut iaeiiemeiil raison de la proposition de Mirubeau. Lorsifue dnns une séance ulLcrîourc on rc^prit j h." début ajourné, Uuport se leva des bancs de la gauche pour appuyer Barnave ; " Hans tous les cas il est étoannnl, j'ose le dire, qu'un liomme qut a toujours para j défendre la liberté oublie que c'est le droit de choisir J dons un grand nombre de concurrents qui pssure au ' pouple une bonne représentation», lit de la droite le frère de Mirabeau s'écria: « Quel est le bon citoyen qui doit avoir besoin de l'espoir d'une place supérieure pour occuper celle où il peut être utile à sa patrie ? Ce bon citoyen serait un intrigant. La motion tend à fairç I de toutes les élections des foyers d'intrigue. » Mirnbeatj vit sa motion subir l'aflront d"uii ajournement indéfini, c'est-à-dire d'un enterrement dans les formes ',
Ce sont des échecs de ce genre qui durent déterminer Mirabeau à ne prendre aucune part aux graves délibérations qui eurent lieu sur l'organisation de la nouvelle machine administrative. Il vit où cette organisation tendait. Elle enlevait au gouvernement toute autorité réelle. Elle n'accordait guère au roi que le droit honorifique de laisser exercer en son nom toutes les fonctions administratives. Mirabeau l'a nommée plus lard la «destruction de la monarchie. » I! avait, dans un mémoire secret, mis à nu tous les vices du nouveau système. Si cette organisation ne tint pas tout Cfi que ses auteurs en avaient espéré, Mirabeaudu moins ne l'ut pas parmi les désabusés.
En suivant la marche des événements depuis son dur échec de novembre ; il voyait l'avenir s'assombrir h. ses yeux. 11 sentait approcher la crise de la fièvre révolutionnaire, alors qu'on n'avait pour y remédier 1
.1 de Mural sur celle question, il.ii
CHAP. VI. — RELATIONS AVEC LK COMTii DE PKOVENCK 171
qu un homme sans lumière et sans volonté. La dissolution sociale marchait à grands pas. Il apercevait des signes infaillibles d'une prochaine guerre civile. Et pour sauver la situation, personne à la cour, où Ton ne voyait « qu'un assemblage grotesque de vieilles idées et de nouveaux projets, de petites répugnances et de désirs d'enfants, de. volontés et de non-volontés^ d'amours et de haines avortés, » personne en dehors de la cour, car Necker « ne savait ni ce qu'il pouvait, ni ce qu'il voulait, ni ce qu'il devait, » car Lafayette « n'avait pas la force décomposer un bon ministère, ni le courage d'en former un trop mauvais ! » Quant à lui-même, il trouvait son sort peu enviable : « Toujours réduit à conseiller, écrivait-il à La Marck, ne pouvant jamais agir, j'aurai probablement le sort de Cassandre: Je prédirai toujours vrai et ne serai jamais cru. »