AU SERVICE I
navel. Quelques dêpulés demandaient que de suite on allât aux voix. Mirabeau put obtenir cependant qu'on le laissâlrépliquer le jour suivant. Mais ce jour-là les débats devaient être irrémédiablement clos.
Autant qu'on avait pu s'en rendre compte, les paroles de Barnave avaient produit une impression profonde. Le mouvement se propagea même en dehors de l'Assemblée. Lorsque Barnave quitta la salle des séances, le peuple l'acclama en l'appelant sauveur de la patrie, tandis que Mirabeau était poursuivi des cris « A la lanterne B, et qu'on désignait même, assura-t-il ', l'arbre auquel il devait être pendu. La foule s'était passionnée pour ce début constitutionnel, sans bien saisir toutes les difficultés de la question. Comme jadis elle l'avait fait lors de la discussion sur le Veto, elle s'appropriait aveuglément un mot d'ordre commode, et menaçait d'exercer une pression sur les délibérations. Au matin du 22 mai toutes les places et les rues qui conduisaient à la salle des séances étaient remplies de manifestants. On avait soin d'entretenir l'anxiété de la foule sur l'issue des débats par la distribution de feuilles volantes. On ofl'rait gratis une brochure de huit pages que l'on criait sous le titre de a La trahison découverte du comte de Mirabeau '». C'était un défi en règle lancé au a tribun » par les n véritables amis de la liberté et de la patrie y. « Tes forfaits sont enfin découverts, habile imposteur, ton génie n'imposera plus ! Nous n'avions autrefois que l'admiration et l'hommage de tous les bons citoyens à te présenter,... mais c'était de l'or qu'il te fallait et non des hommages ». Et tandis que Mirabeau était de cette
' Loc^s de MoNTioNv, Vl(, 263. 261 ; Pa'bï, Frochot. 35.
' Feuriêres. Il, 32. Lellre de Mirabeau en réponse à celle qui lui a étéadrcuée par W. Pétition, etc., p. 8.
' Avec la devise : " Quo non morlalia peoiora cogis Auri sncra Famés », et la signature : n Par le Rédacteur des aoloa des Capucins en rôponse aux Actes dea Apôtres de l'imprimerie de Guillaume Ju-
sorte cloué nu pilori, en face se dressait l'apothéose den^ ]' (1 immortel » Barnave. Ou menaçait Mirabeau de laJ vengeance du peuple, on iui rappelait le sort de Foulon. Mirabeau a prétendu que les triumvirs avaient donné 1 leurs encouragements à l'auteur du libelle, un certain j Lacroix, et lui avaient assuré leur protection. Lui-même avait l'intention d'engager un procès pour tirer la chose i au grand jour '. L'auteur paraissait avoir quelque con- ' naissance des intrigues qui se nouaient derrière le théâtre : n Va à Gonstantinople, tâche d'y opérer une révolution, tâche de t'y faire nommer grand Sultan, alors lu boiras de l'or k long trait, peut-être à ce prix . deviendras-tu honnête homme. »
Lorsque Mirabeau parcourut, en entrantdans la salle, un exemplaire du pamphlet, on prétend qu'il prononça 1 les paroles: « On m'emportera de l'Assemblée triomphant 1 ou en lambeaux ». 11 suivit la marche des débats sans ■ laisser soupçonner les mouvements qui l'agitaient, et vit Chapelier se lever pour défendre sa thèse. Sans doute celui-ci, dans une entrevue qu'il avait eu le matin avec Lameth, Duport et Barnave, avait acquis la conviction que le projet de Mirabeau ne pourrait triompher sans quelques amendements. Pourtant la manière dont il rédigea ces amendements ne pouvait satisfaire en aucune façon le triumvirat. On ne se trouvait pas davantage fixé sur la question de savoir si le droitde déclarer la guerre sippartiendrait au corps législatif. Aussitôt Duport demanda des explications sur ce point, tout en admettant pour sa part que l'initiative dût venir du . roi. Le terrain était ainsi déblayé, lorsque Mirabeau prit , la parole.
Comme il gravissait les degrés de la tribune, Volney | lui cria : " Eh bien ! Mirabeau, hier au Capitole, aujour-
' LvcAB de MoNTiONY, vu, 259 ; De Loménie, V, 423431 ; cf. Bévolulions de France, n° 12, p. 310. Pabst, p. 37.
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d'hui à la roche Tarpéienne ' 1 » Selon sa coutume il releva aussitôt le mol, pour en tirer un exorde grandiose : « On répand depuis huit jours que la section de l'Assemblée nationale, qui veut le concours de la volonté royale, dans l'exercice du droit de la paix et de la guerre, est parricide de la liberté publique : on répand les bruits de perfidie, de corruption ; on invoque les vengeances populaires pour soutenir la tyrannie des opinions. .. Et moi aussi, on voulait, il y a peu de jours, me porter en triomphe, et maintenant, on crie dans les rues : La grande trahison du comte de Mirabeau... ie n'avais pas besoin de cette leçon pour savoir qu'il est peu de distance du Capitule à la roche Tarpéienne ; mais l'homme qui combat pour la raison, pour la patrie, ne se tient pas si aisément pour vaincu ». A tous ses ennemis il répondit par la liste des combats qu'il avait livrés depuis vingt ans contre toutes les oppressions. Puis il continua en rejetant bien loin l'accusation d'être un « vil stipendié B, et en se promettant de voir sa gloire unie à jamais à celle de la Révolution. Passant au sujet, il critiqua sans pitié la conception qu'avait développée Barnave relativement b. la séparation des pouvoirs. ■< Pour un homme, dit-il avec un superbe mépris, pour un homme â qui tant d'applaudissements étaient préparés dedans et dehors de cette salle, M. Barnave n'a point du tout abordé la question... Il adéclamé contre ces maux que peuvent faire, et qu'ont fait les rois; et il s'est bien gardé de remarquer que dans notre constitution, le monarque ne peut plus désormais être despote, ni rien faire arbitrairement. Prétendez-vous que des institutions humaines, qu'un gouvernement fait par des hommes, pour des hommes, soit exempt d'inconvénients? Prétendez-vous, parce que la royauté a des dangers, nous faire renoncer aux avantages de la royauté.' Dites-le nettement... Tout
■ Lambtb, II, 321. Oa attribue aussi le mot à Rivaral, v. Lescube, L' BiVABOL, p. 170, d'après l'autorité de Laharpe.
LA Vie ut UinABBAC
peut «e soutenir, exreplé l'iocoDséqueace. Dites-nous 1 f](i'îl ne Taul pas de roi, ne nous dites pas qu'il ne faut qu'un roi impuissant, inutile ».
Aintti se trouvait bien marquée la dilTLTence des deux conceptions. La question était de savoir si l'on n'en viendrait pa», par une conséquence loute naturelle, à écarter la royauté elle-même, une fois que tous ses appuis auraient été détruits ou ébranlés. Mirabeau n'était aucunement résolu à soulever celte question ; mais il lui fallait à tout prix sauver de la monarchie tout ce qu'il J était possible d'en sauver. Avec la plus grande sagesseï il s'était dès la veille ménagé une relraite, en avouant'^ que son projet ne le satisfaisait pas lui-même, et en demandant qu'on y apportât dans le détail des améliorations. C'avait été un acte fort politique de sa part de signaler Sieyès comme l'homme le plus capable de me-J nerâ bien une lâche législative aussi délicate. « Sonï silence est une calamil*^ publique » , avait-il dit, et cesT paroles de regret qu'il avait prononcées sur une modeaJ lie poussée trop loin ou sur une retraite habile deroracl» constilutionnei dont tout bas il se moquait, f?taient uaV compliment irrésistible qui pouvait lui acquérir un cei>M tain nombre de voles '. Mais c'était aussi une exousQd toute prèle pour les amendements que son projet subirJ raif. Il acce|)La sur-le-champ et avec bonne grâce ceuj^ que Chapelier proposait. Lorsqu'il fut manifeste que IêT] majorité ne s'en trouverait pas satisfaite, lorsque Barnave et à sa suite Lameth, Fréteau, Camus, Menou insistèrent pour qu'un décret en formede l'Assemblée fût nécessaire à la déclaration de guerre, Mirabeau, prenant une nouvelle tactique, s'efforça de montrer que telle avait été dès l'origine sa pensée, et que ses ennemis^ seuls l'avaient dénaturée. Il feignit d'avoir été odieuse^ ment méconnu et prétendit n'avoir pas dit un motqity
■ Dsrrèco Fait une erreur, lar^que (JanB ses Mémoires (I, 311) U n porte à une autre occasion ce mot do Mirabeau.
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fût en opposition avec ce décret officiel de décluralioii, sous réserve de l'iniLiative et de la sanction royales. Ainsi prorondément modifié, son projet fut adopté '.
Si, dans la discussion des articles, ce fut son projet que l'on prit pour base, il le dut uniquement à Lafayette. 11 avait clairement désigné le général, lorsque dans la péroraison de son discours il avait parlé des hommes « sans tache, sans intérêt, sans crainte » qui se tenaient à ses côtés, et dont aucun pamphlétaire n'aurait osé ternir la renommée, Lafayette comprit. Lorsque Barnave vint s'opposer à ce que la priorité fût accordée au projet de Mirabeau, modifiée par Cliapeliep. le héros des deux mondes se leva pour conserver à Mirabeau un triomphe si vivement disputé : i. J'ai cru, s'éccia-t-il avec emphase, ne pouvoir mieux payer la dette immense que jai contractée envers le peuple, qu'en ne sacriQant pas à la popularité d'un jour l'avis que je crois lui être le plus utile. "
Telle fut l'issue de cette grande lutte, dont Mirabeau parut sortir vainqueur. Ce fut dans ce sens que le Cotirrier de Provence, qui lui restait encore fidèle, interpréta le résultat ; ce journal défendit Mirabeau contre le reproche d'avoir abandonné la cause du peuple, et proclama que son projet, d'abord peu favorablement accueilli, avait été adopté avec joie dès que l'on avait vu clairement exprimé le principe qui s'y trouvait implicitement renfermé. Dans le camp contraire, les partisans de Barnave se réjouissaient de ce que, grfice aux efforts des vrais amis du peuple, ce principe eût été énoncé. Ils s'efTorçaient de montrer qu'il ne tenait
' Aux Anh, nat. {Muséi A. E. Il, 1175] se trouve encore aujourd'hui le maouscrit du " Dëcrel de Mirabeau smendé par M, Le Chapelier, 22 mai 1790 ". Le 24 mai l'arliclo 9 reçut une réduction encore meilleure, sur la propofiiîon de Mirabeau lui-mi^me et suivant 1k conBoil de Chamfort. CF. une lettre de Chamfort dana la fievue ritros- ■pective, 1836, vu, 213.
aucune place dans le projet prirûiLil' de Mirabeau, ils avaient en cela pleinement raison. Mirabeau avait été d'abord très hostile à l'idée quo la déclaration d& guerre pût sortir d'une décision prise par une assem-J blée nombreuse. Il voulut couvrir à tout prix sa défaili C'est dans ce but qu'il falsifia le teste de son discou du 20 mai, lorsque, peu de temps après, il l'envoya ai: administrations départemenlales, avei; la réplique di Barnave. Malheureusement, chacun pouvait lire dai le Motiileiir \e texte original de ce discours. Le rédacteui de celte feuille affirma à Théodore Laraelh que le manuscrit de Mirabeau avait été suivi mot pour mot, toutes les explications de l'orateur ne purent riei contre cette preuve
Au reste, si Mirabeau avait manifestement opéré un mouvement de retraite, ses adversaires étaient loin d'avoir conservé leurs positions du début. Ils avaient dû laisser inscrire dans la Constitution que toute déclaration de guerre aurait pour point de départ une proposition gouvernementale et devrait être revêtue de la sanction royale. Comme l'avenir le montra, ces concessions n'étaient pas de grande importance. Quelques paragraphes constitutionnels à l'avantage d'une royauté qui ne possédait pas le droit de Veto ne pouvaient avoii aucune signification. Quant à l'initiative gouverni mentale nécessaire pour la déclaration de guerre, les
■ Discours el Rép)i<|ue du comte de Mirabeau dans les séance 20 el SI mai sur celte question : A qui la nation doit-elle dâlé le droit de la paix et de Itt guerre avec uue lettre d'e les adminiatraleurfi des dÉpariements. Paris, Lejaj lils, 1790. — Esamen d'un écrit inUlulô Discours el liépliijtie du comte de Mirabeau, par M. Alexandre Lameth. Paria, de rimprimarie Nationale, 1790, Fascicule àeiaBihi. nationale. L. 29. e, 6G5et687 (oF. A. Lamf.th,!!, 468 BCq.). LeUre de M. Pétion de Villeneuve en réponBe à celle adressée par M. de Mirabeau l'atoé aux administrateurs des départements, 16 juin 1790, dans le Patriote Français, N" 331, 1790. — LeUre de M- de Mirabeau l'alné en réponse à celle qui lui a été adressée par M. PétioD de Villeneuve par la voie de l'impression. Paris, 20 juin 1790. Lejay lils,
CIIAP. Vil. — AV SlîRVICE Dtl ROI, ËTC, 203
Hpuissants du jour l'arracheraient aisément : la Gironde en donna la preuve en 1792. Pour l'instanl., toutefois, le fait seul que le flot antimonarehique n'avait pas détruit toutes les digues paraissait être de la plus haute conséquence. Pour la première fois les Jacobins avaient été arrêtés dans leur marche en avant par une solide phalange, et personne ne pouvait nier que cette phalange n'eût àsa tète les chefs même de la Révolution. Lafayette avait oublié son ressentiment contre Mirak beau. Celui-ci était tout enorgueilli du résultat : « Il a [fallu, écrivait-il à Mauvillon peu de temps après, forrmer, guider, faire triompher un parti vraiment monarchique, et la chose n'était pas aisée chez une nation si ' mobile qui ne fait rien que par émotion et par mode. Or, la mode en ce moment est la licence et l'anarchie. » La question était de savoir si Mirabeau réussirait à consolider un « parti vraiment monarchique, s et I si l'homme qui, secrètement, recevait un salaire de ILouis XVI, pourrait au grand jour se donner pour chef i ce parti.