‹ La vie de MirabeauChapitre 17 sur 51 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

TENTATIVES POrR RENVRUSER I.AFAÏETTE ET CONSTITUE^ UN GOUVERNEMENT FORT

Mirabeau n'était pas sorti sans blessures de la grande* bataille qui, durant toute une semaine, s'était livrée a^ sein de rAssemljlée. Il avait dû néder aux triumvirs sitn le point capital, et cherchait, par tous les moyens possM blés, à faire illusion sur son échec. Il avait appris qu'r n'était plus en possession de la faveur populaire, et 19 ne pouvait plus étoulTer les d(''fiances naissantes. Ca-^ mille Desmoulins était à la li'te de ses adversaires, etl l'attaquait par des manœuvres de toute sorte. Les temps* n'étaient plus où, convive assidu à la table de Mirabeau, Desmoulins suivait Tinspiration de son hùte magnifique. Il raillait maintenant ce « divin Mirabeau" dont on connaissait les accointances. Quelques jours après le dernier vote décisif, il y eut à Paris des troubles qui firent quelques malheureuse victimes. Aussitôt Desmoulins signala là un complot destiné iX w détourner les regards trop curieux que le peuple attachait sur certains membres de l'Assemblée, « il donnait à Mirabeau les noms de " déserteur » et de « transfuge. » Alorsi» même qu'il ne pouvait se dispenser de lui apporter lâl tribut de son admiration, il mêlait du fiel à ses louangeaji On avait appris la nouvellf de la mort de Franklin.

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frabeau, à qui Lafayette laissa la parole ', demanda, dans UD discours plein de dignité, que l'Assemblée portât pendant trois jours le douil « du sage qoe deux mondes réclament. » Desmoulins ne manqua pas d'approuver la motion de Mirabeau : « Mais, ajoutait-il, combien il lui faudra de bonnes œuvres semblables pour racheter

»sa grande défaillance du 32 maij s'il veut que les amis ih la liberté portent aussi son deuil ' ! » Prudhomme et Loustalot, les éditeurs des Révolution^; départs, ne voulaient pas croire encore que Mirabeau fût payé par la cour, mais ils pensaient que s'il l'eût élé il ne se fût pas conduit autrement. D'autres allaient plus loin. Marat parlait du a dissipateur ambitieux pour qui rien n'est sacré », du faux patriote qui devait ses triomphes oratoires uniquement à ses " vastes poumons, « et dont la santé était n une vraie calamité publique. » « Mirabeau, Mirabeau, criait Fréron dans VOraleiir du peuple, I moins de talent et plus de vertu, ou gare la lanterne '. o Cette dernière feuille eut bientôt une nouvelle occasion de rendre Mirabeau suspect. Le frère de Mirabeau, que pour sa corpulence et son goût du vin les carlca- .tures et les libelles satiriques avaient affublé du sobriquet de Mirabeau-Tonneau, se permit une des plus folles équipées de son extravagante existence. Soldat dans l'âme comme il était, il avait appris avec rage que l'esprit révolutionnaire avait infecté même le régiment de Touraine. Colonel de ce régiment, avec lequel il avait paru sur les champs de bataille américains, il se tint pour obligé de faire acte d'autorité. Il se rendit à Perpignan

Ivers le commencement de juin, y trouva son régiment, s'attaqua aux rebelles, et punit leur insubordination en

' Ufaïettb, IV, 44.

^ RéioL de France, a" 2D, p. 232.

'Rémi, de Pans, n" M, p. m'i. Cf. n" i?-, p. 587, n" 53, p. 24. ti'Oratcur du peuple, I. I, u" 1, p. |n. L'Ami rf« peuple, n° 112, p. 5, a" H34, p. 7.

emportant, attachées sur sa poitrine, les cravates â< leurs drapeaux. La tihose excita une vive émotion ; oi le poursuivit et on l'arrêta à Cdstelnaudary, sur 1( route de Paris. L'Assemblée nationale eut à s'oecupai de l'incident, et Mirabeau s'entremit avec ohaleur poui ce frère qui, si souvent, lui avait témoigné des senti ments peu fraternels. Il fitappel au décret qui assurai! aux membres de l'Assemblée une protection particulière, bien qu'il n'y eût paa lien de l'appliquer dans le cas présent. Il obtint que son frèpo pût venir se défendre à la tribune de l'Assemblée'. Plus tard, lorsque le fougueux ^| royaliste eût passé dans le camp des émigrés, Mirabeaa^f devait encore noblement s'occuper de lui. Pour cett(||^| fois, dès qu'il eût parlé en faveur de celui qui avait raVt^H leurs cravates aux drapeaux, Mirabeau eut à subid^f les foudres de Fréron : « Il semblait, » put-on lire dans V Orateur du peuple, « que Mirabeau attendait, pour se rapprocher de son frère et lui rendre son amitié, qu'il se fût rendu bien digne de lui par quelque nouvel atr-'^H tentât contre la nation. Mirabeau était non seulement^H le plus âgé mais il avait l'aînesse des crimes»". Les^l meneurs des Jacobins ne pouvaient qu'accueillir avec transport ces attaques contre leur adversaire. La scission se manifestait de jour en Jour davantage entre le .^^ club et Mirabeau. Dans sa lettre aux départementSf^H Mirabeau appelait les Jacobins u faux apôtres de la lî-^H berté u, a corrupteurs du peuple ; h il leur disait en ten^^l mes nets qu'il était enQn temps « de passer d'unéta^^J

' htm Arch. nat. D. XXIX, P. 58, renferment, au sujet de oeltB^^^ alTnire célj^bre, une fuule de documents qui viennent ilu Comité dea rapporlB. Mirabeau-Tonneau a lui-mâme Fait un récit humoristique de son avanlure djns l'opuscule ; foya^e na'ional de Nirabeaa rad-l, 1790. Il mourut à Fribourg en Brlsgau, lo L'a sept. 1792. Pour BOD attitude au milieu de ces belliqueu?( émigrés qui campaient sur le sol allemand, v. les nouvelles rfue coalient la correspondance politique de Cbarles Frédéric de Bade, éditée par EnDMANNSDOERFFBa, ^^ Lt. I, 1888). ^M

* VOralCUr du ijeapie, t. 1, n" 37; cf. l.imi du peuple, a" HQ^^M

CHAP. VIII. — TENTATIVES l'I'l R RKNVLRSKR LAFAYETTU 207

d'insurrection légitime à la paix durable d'un véritable état social. » lU lui répondirent parla bouche de Pétion en lui reprochant d'attiser la llamme de la discorde et d'aigrir les esprits au li-eu de les calmer.

Et d'aulre pari, le club de 1789 lui prêtait peu d'assistance. La principale occupation de ce club était d'organiser des fêtes patriotiques. Le jour anniversaire de la constitution de l'Assemblée nationale fui naturellement célébré par un brillant banquet. Les toasts alternèrent avec les chansons et un orchestre se (H entendre par les fenêtres ouvertes à la foule qui se pressait au dehors. Les femmes de laHalle firent une apparition et n'oublièrent pas de mettre Mirabeau au nombre des citoyens qu'elles assurèrent de leur haute vénération '. Malgré ces tentatives pour contrecarrer les projets du parti radical les modérés du club de 1789 ne faisaient pas ordinairement preuve de leur force. Dans l'Assemblée ils n'osaient pas se présenter en masse compacte. Au dehors ils ne se livraient dans leurs discussions académiques et dans leur journal qu'à une polémique timide. Ce journal cessa de paraître en septembre, et les séances du club, quand elles ne furent pas relevées par des jouissances culinaires, n'eurent plus d'attrait pour un grand nombre de membres. Mirabeau perdit l'espoir qu'il avait eu d'exercer d'une manière durable, par le club de 1789, une influence directrice. Bientôt il s'exprima en termes ^mers au sujet de cette société qui avait tourné en res- .urant et en cabinet de lecture.

Ce qui, à cette époque, excitait surtout son humeur, c'étaitla conduite de Lafayette. Rien n'étaitplus éloigné du général que l'idée d'une alliance durable avec Mirabeau. Ils se rencontrèrent chez un tiers, s'entendirent sur divers points particuliers, mais sans que Lafayette se livrât en toute confiance. Une fois encore Mirabeau

ZlNUEisEN, I, 307 Bqq., tl'après Ferkiëri Phudbomme, Révolutions de Paris, n" 5:^

^^M ' ZlNUEiai ^Bt Phudboi

, qui se sert évidemment

I le supplM ». , .^^

lui reprocha cdtte altUade. L'oe fois encore il le dene passe laisser circonvenir par de* petits hommes de ne pas perdre son autorité dans les détibérations des comités, et d'adopter jour parjour une « marche systématique dont tous les détails fussent en rapport avec un but déferminé ». » Je suis borgne peut-être, s'ecriait-il dans un élan de franchise et d'orgueil, mais borgne dans le royaume des aveugles • . • Vos grandes qualités, ajoLlait-il dans une flatterie peu sincère, ont besoin de mon impulsion ; mon impulsion a besoin de vos grandes qualités ». il demandait qu'on lui permît < d'être le conseil habituel, l'ami, le dictateur enfin dudictateum.

Mais quel droit avait-il de compter sur tant de confiance, lui qui, dans celle mtïme journée du l*' juin 1790 où il sollicitail encore une fois l'amitié de LaTayette, se dévoilait vts-à:vis du roi comme l'ennemi le plus acharné du générar? En fait, ce fut là le sujet principal du premier mémoire à nous connu que Mirabeau ait rédigé pour la cour, et que devaient suivre tant d'autres notes secrètes à l'usage de Louis XVI et de Marie-Antoinette. « J'ai professé, y disait-il, tes principes monarchiques, lorsque je ne voyais dans la cour que sa faiblesse, et que, ne connaissant ni l'àme ni la pensée de la fille de Marie-Thérèse, je ne pouvais pas compter sur cette auguste auxiliaire. J'&i combattu pour les droits du troni lorsque je n'inspirais que de la mofîaDce, et que tout mes démarches, empoisonnées par la malignité, paraissaient autant de pièges. J'ai servi le monarque, lorsque je savais bien que je ne devais attendre d'un roi juste, mais trompé, ni bienfaits, ni récompenses. Que ferai-je, maintenant que la confiance a relevé mon courage, et que la reconnaissance a fait de mes principes, mes devoirs? — Je serai ce que j'ai toujours été : le défenseur du pouvoir monarchique réglé par les lois, et l'apôtre de la liberté garantie par le pouvoir monarchique

L'un des obstacles les plus grands à la constitution,

ne^H

11, — TENTATIVES POUU RENVEBSKR LAFAYGTTE 209

d'un pareil élat île choses était, seloQ lai, la personne de Lafayette « ce prétendu général de la cour, « rival du roi ». La puissance de Lafayette tenait, prétendait-il, .à ce " que le général suivait le torrent de la multitude r.. Craindre et flatter le peuple, partager ses erreurs par lypocrisie et par intérêt ; soutenir, soit qu'il ait tort ou raison, le parti le plus nombreux ; elTrayer la cour par des émotions populaires qu'il aura concertées, ou qu'il fera craindre pour se rendre nécessaire; préférer l'opinion publique de Paris à celle du reste du royaume, parce que sa force ne lui vient pas des provinces ; voilà le cercle souvent coupable et toujours dangereux dont il lui sera impossible de sortir; voilà sa destinée toute entière. Cet homme, quoique sans démagogie, seradonc redoutable au pouvoir royal aussi longtemps que l'opinion publique de Paris, dont il ne peut être que l'instrument, lui en imposera la loi. Or, puisqu'en supposant que le royaume, revienne à des idées plus saines sur la véritable liberté, la ville de Paris, comme la plus exaltée, sera la dernière à changer de principes, M. de l& Fayette est donc celui do tous les citoyens sur lequel roi peut le moins compter, n

Étant données oes prémisses, quine laissaient pas de renfermer une part de vérité intrinsèque, quelles conclusions Mirabeau eu tirait-il? Devait-on plus longtemps pactiser avec le n gardien des rois » ? Devait-on, en cas d'un changement de gouvernement, accepter de sa main un ministre qui voudrait comme lui « que tout le royaume se mît à l'unisson de Paris, au lieu que le seul moyen du salut était de ramener Paris par le royaume " ? .Non, certes. M'aurait été faire de Lafayette (I un premier ministre avec des ministres pourcommis ». 1! ne fallait pas craindre de tenter un eilort pour se délivrer de cette tyrannie. Un ministère qui ne dépendrait pas de Lafayette, mais s'appuierait sur la majorité de "^Assemblée nationale, n'aurait rien à redouter du dic* Stern, Mirabeau, II. 14

tateur, étant données » l'inertie de sa pensée et la nullité de son talent)). Un tel ministère auraiten main tous les moyens pour u conduire l'opinion publique ». Lafayette par contre se verrait privé des sommes qu'il employait actuellement à entretenir •< mille espions dans Paris, des faiseurs de motions dans les places publiques, des spectateurs dans les tribunes de l'Assemblée pour applaudir, des aides de camp, des écrivains ». Aigri, Lafayette abandonnerait peut-être d? lui-même son commandement ;ses;plus chauds admirateurs s'éloigneraient de lui, et le soi-disant héros rentrerait dans son néant.

Cette dernière éventualilé, l'auteur du mémoire l'avait aussi prévue. Pour remplacer Lafayette, il avait les yeux fixés sur le marquis de Bouille, un vaillant soldat d'opinions étroitement monarchiques, qui occupait la haute situation du gouverneur de Metz. Proche parent de Lafayette, Bouille avait souvent pris la liberté de lui faire des reproches. Sanscroire qu'il eût de mauvaises intentions, il se défiait d'une ambition qui, selon lui, n'avait d'autre but que de faire du bruit dans le monde, en soutenant et en défendant la liberté des peuples contre les rois. Mirabeau se trouvait instruit de la tension qui se manifestait dans les relations de ces deux hommes. K M. de Bouille, disait-il, s'il voulait être populaire, le serait bientôt plus que lui». Instruire Bouille, lui donner pour conseiller politique un homme habile, faire lancer en sa faveur des proclamations populaires, d'autre part, combattre Lafayette sans l'aigrir, le caresser sans l'obliger, lui donner confiance lorsqu'il se nuiraita lui-même ; tels étaient les conseils par lesquels Mirabeau terminait son ample mémoire.

Ce mémoire nous fait connaître tout Mirabeau, avec sa profonde connaissance des hommes, son imagination pleine de ressources, son éloquence persuasive, mais aussi avec son goût pour l'intrigue et te cynisme, avec sa prédilection pour les moyens à double face, et s

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