MIRABEAU ET LA POLITIQUE ÉTRANGÈRE
La polUiqae étpangère était pour la majorité de l'Assemblée nationale un terrain inconnu. S'il s'agissait des relations de la France avec les puissances d'Europe, la plupart se décidaient moins par de claires réflexions que par des sensations obscures. Dans ces hommes dominaient, en un merveilleux mélange, l'enthousiasme cosmopolite et Torgueil national, la croyance inébranlable en la prochaine fraternisation des peuples et la haine ardente pour les gouvernants ennemie de la liberté, le noble désir de préparer une ère de paix perpétuelle et l'instinct héréditaire d'agir et de dominer. Il n'était pas douteux qu'il ne dût résulter de là une contradiction entre les paroles et les actes. On renonçait solennellement à toute conquête, et cependant on désirait avec ardeur l'extension du domaine de la puissance française. On condamnait sans retour la « raison d'État », qui jusqu'alors avait été tour à tour la ruine et le fondement des États, mais on s'en référait au
* La traduction de ce chapitre avait été donnée précédemment par M. Aulard dans le fascicule du ii novembre 1890 de la Révolution française (iO^ finnée^ n° 5, p. 385-406). M. Aulard ayant bien voulu nous autoriser à faire usage de sa traduction, c'est celle-ci que nous reproduisons textuellement. — H. B.
CilAP. XU. — MHIAREAII ET LA rOLITltfUfi àOù
Dit naturel », qui permettait de délivrer de la tyrannie de leurs maîtres les voisins opprimés. La propagande révolutionnaire semblait un devoir sacré. Elle rencontrait chez ceux qu'elle menaçait une opposition qu'encourageait encore la tentation d'utiliser à leur profit les troubles de France : c'est ainsi qu'on s'approchait toujours davantage de la perspective d'une guerre.
Mirabeau avait depuis longtemps compris cela. Ce qui manquait à la plupart de ses collègues était, de l'aveu de l'archevêque de Toulouse, sa « partie brillante y. Il avait sur beaucoup de ses collègues de l'Assemblée nationale l'avantage d'avoir jeté un coup d'œil dans les coulisses de la scène du monde. 11 connaissait les détours de la diplomatie, et ce n'est pas en vain qu'il avait étudié en Hollande, en Angleterre, en Allemagne, le génie, les intérêts, le gouvernement des peuples étrangers. Surtout, il ne se faisait pas illusion surle caractère de sa propre nation. Dans un de ses mémoires, envoyé par La Marck à l'empereur Léopold, on lit: H Burke a dit que la France n'offrait plus au politique qu'un grand vide. Burke a dit une grande sottise, car ce vide est un volcan, dont on ne saurait sans imprudence perdre de vue un moment ni les agitations souterraines, ni les prochaines éruptions'. » il parlait ainsi, non pour effrayer, mais pour avertir. Car si la lave pouvait se répandre sur les pays voisins, jusqu'alors paisibles, il en résulterait a des secousses incalculables a, dont les premières entraîneraient a. leur suite n des conséquences sans nombre ».
' Àrclt. étrang., Msa frumjaia, 537. Ca texLe eat celui qu'a donné Locas »k Montlgmy, Mémoires 153 156. La date du 10 mai 179i) ajoulée au m. Comme cela ressort de l'ouvrage de ST.eoTi-BR 11,
ÏBsl en septembre 17'JD que Li Marck envoya eu ;
Stern, Mirabeau lE.
rois B, Il avait exprimé la nroyance que le peuple sa'vé vrail partout l'exemple de la France et poursuivrait li triomphe de l'idée démocratique. Mais il avait également demandé que Ton ne s'occupiit que de soi-mètB et que l'on n'eût d'autre but que « d'alTermir la consti tutton sur des bases inébranlables ». IJuport désap vait au plus haut point cette attitude « défensive u, U* déclarait qu'elle encouragerait les gouvernements voisins à chercher à anéantir l'œuvre de la Révolution en France même. Le meilleur remède à cela lui semblait l'oircnsive, ne consistât-elle d'abord qu'à pousser les sujets des rois à la révolte par une propagante écrite et orale. 11 énumérait les pays où l'on pouvait compter au plus tôt sur les sympathies des peuples et sur l'arfaiblissement des autorités. Il parlait des « cruelles chimères », des « hypothèses aussi ridicules que fausses » du comti de Mirabeau. Il laissa même tomber ce mot : s 11 m'esH impossible de croire à la léthargie des rois en ce mo-J ment, et, quand j'entends ici vous assurer qu'elle eaf réelle, je crois seulement que nous avons des traître^ parmi nous '. »
' Ces détails n'onl jamais éli; aignalcs, que js Bâche : ja lei prunLe à l'imiirimé ialltulâ ; Discours ■prononcé au eomilé de la pro-i pagn-ide par il. DupoH, le 21 mai 1790 ; Paria. 17fl0, in-S de 27 p P. 17-27, il y a une u lisLe des honorables mambres qui composeatl le club de la propagande, lequel s'assamble rue de Richelieu, a" 2S,.Ï à PriHs. •! (Bibliothèque de la ville de Zuricb, Mélanges Ueloétiquef,-f t. XVI, Gai. XVlll, 11)22). Qu'il faille Entendre, p^ir Giuii de la pro-1 pagaide, le Club de ITS'J, ceU n'est pas douteux. L'emploi decoS sobriquet de Club de la propagande prouve, entre aatrea cbosAs'if qu'il ne s'agit pas d'une publioatton ofricielli: de la Sjoiéts de 1789^ C'est ce qui explique que, dans cet imprimË, le commBncemeDt de j la Sociélâ esl reporté à une date fausse, conanie le montre cetLe phrase, p. 17 : . Le 23 mars 1790, il y livait en cniaae 150,000 liv Le discours de Duport se trouve aussi dans l'écrit intitulé : BénoneiaLioi à loules les puUsaices de l'Eiirops d'un plan de conjuralion coiilre salranquiltité généi-ale. suioie d'u-i discoara prononcé ait CUb de lai-rapagiinde te 21 mai 1790, imprimé dans le HUIiynsches majaita de Spiltler nt M.!iners, t. VU. i= parlie. p. 7I5-7aJ.
Pour comprendre ces expressions acerbes de du Port, on doit se rappeler que, précisément à eetle dale du 21 mai 1790 où, au Comité du Club de 1789, eut lieu son duel de parole avec Mirabeau, celui-ci avait essuyé dans l'Assemblée nationale une redoutable attaque de l'ami de Duport, Barnave, à l'occasion du débat sur le droit de paix et de guerre. Depuis lors, l'attitude de Mirabeau vis-à-vis de l'étranger fut suspecte. On lui reprochait d'abandonner la cause des Belges, qui «'étaient cru en droit de compter sur le secours de la .France contre Léopoid. On répandait que Mirabeau,
l'ami intime de La M.irck, avait reçu du comte de Mercy 100,000 thalers n, pour travailler au profit de l'Autriche contre l'intervention française. Il y eut des pamphlétaires qui se fourvoyèrent au point de lo présenter comme un stipendié de William Pitt, Depuis longtemps, il s'était attaché deux hommes, Dûment et du Roveray, qu'on représentait comme des « pension- .aaires de l'Angleterre» '. 11 était connu comme un dversaire déterminé de la traite des nègres, et on 'accusait de travailler n pour de l'or w en faveur des nglais à la ruine des colonies françaises '.
Il pouvait sourire de ces enfantines manifestations de
Tesprit de parti. Mais elles l'avertissaient d'être cir-
inspect. Depuis le grand débat sur le droit de paix et
* liéuotuHona de Franre, n" H, p. 545-550; n" 72, p. .T^O. Lettre \x eommellanls du comte de Mirabeau, p. 5S.
* Il y a beHucoup d'allusions à cela, par eiempje dans une Jcflre Ese Miraheaii à WilbeHorce et dans l'esquissâ d'un grand discours
auqupl Glarkson a collaboré et qui se trouve dans Lucas de Mon- TiGxY, Vir, I0:J-209. Cf. Courrier de Provence, CLXX, CCV, CCVIII: Oa sait que Minibeau a purlé sur ce sujet su Club des Jacobins. (V. AutARD, t(i Société des Jacobins, 1, 17, 74.) — Voir la correspondance de Mirabeau avsc Clarkson dans le livre do celui-ci intitulé : Hûlory of ihe abolUicn oftheslave trade, cf. Lecky, Hiilory of England tn Ihe eighteenik uentunj, VI, 293. Cuilial ii, 488 sqq.— -Tu ne voulais ^.t'abolit ion de la traite des Ei>grcE... que parce qu'on t'avait promis Hâe l'or. » [Trakison découverte du comte de ilirnlieau, p. 5t,
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de guerre, l'irritation contre l'étranger n'avait Tait qnd croître. A peine avait-OD appris, à la fin de juillet 1790j| qu'une troupe autrichienne devait passer par le terri-* loire frnnçnîs pour marcher contre les insurgés dvf. Belgique, que l'orage avait éclalé, Xon seulement les ministres avaient eu à entendre des paroles ambres au sujet de leur propre conduite, mais les puissances étrangères Turent accusées des plus noirs desseins. A l'Assemblée. d'Aiguillon fil un tableau efTrayantdes intrigues secrètes de l'Angleterre, de l'Espagne, de 1» Sardaigne, de l'Autriche et de la Prusse « contre Itrf Révolution ». Dans les clubs comme dans la presse, i fut un lieu commun de dénoncer l'accord des tyrans" couronnés contre le libre peuple français. Mirabeau avait alors cherché à calmer par une diversion les esprits surexcités. 11 avait signalé comme un acte de haute trahison un manifeste du prince de Condé émigré i demandé que ses biens fussent confisqués si, dan»1 l'espace de trois semaines, il n'avait pas désavoué la paternité de ce manifeste. Jlais il n'atteignit pas sot» but. La majorité fut de l'avis de iHobespierre, qu'il fallait sorgerau moyen de combattre l'ensemble de la « ligue des ennemis », avant de frapper un de ce» ennemis isolément.
Cependant les débats d'alors avaient donné lieu à la formation d'un Comité diplomatique, dans lequel on ne voulut pas se passer de Mirabeau. L'Empereur, en demandant à la France de ne pas s'opposer au passage de ses troupes, s'était appuyé sur d'anciens traités. Il y avait encore, à ce qu'on disait, d'autres traités de cette sorte. On ne voulut pas rester plus longtemps dans l'obscurité sur la question de savoir jusqu'à quel poiat la France avait des obligations envers les puissances étrangères et réciproquement. Déjà le 24 mai l"90, dans la conclusion du débat sur le droit de pai-K etde guerre, Mirabeau avait signalé la nécessité d'un tel