‹ La vie de MirabeauChapitre 46 sur 51 · CIIAP. XI!. — MIRABEAU ET LA POLITIQUE · texte numérisé non relu

CIIAP. XI!. — MIRABEAU ET LA POLITIQUE

ainsi écarté, un menaçant nuage de guerre était en train de fondre sur l'Est.

Quand Léopold de Toscane prit possession de l'hériage de son frère Joseph, une rupture semblait imminente entre la cour impériale et la Prusse unie à ses ^clients les Polonais, les Turcs et les Suédois. Léopoid déclara aux puissances maritimes que, si on le forçait ■à la guerre, il achèterait l'alliance de la France parla .cession d'une pai-lie de la Belgique. D'autre part, le .ministre de Prusse à Paris faisait tous ses efforts pour contrecarrer les projets de Léopuld, et il y était aidé ,par la haine profonde df!S Frani;ais pour la politique .des Habsbourg. Toutefois, le premier coup de canon ilifé, il était fort douteux que la France piît rester ijieutPB. Cependant la tension disparut à la suite des pourparlers de Keichenbach, Frédéric-Guillaume II .remit l'épée au fourreau et les plans d'agrandissement ■ de Hertzberg s'évanouirent. Le résultat le plus immédiat ;fut que laTLirquie vit un de ses adversaires quitter le champ, que la Suède fut forcée à la condescendance vis-à-vis de la Russie et que Lcopold eut les mains libres en Belgique comme en Hongrie. De ce côté aussi, il n'y avait pour le moment à craindre aucune rupture .de la paix.

Si ce résultat faisait présager un triomphe de l'Autriche, et si Mirabeau désirait ardemment que le feu pût être éteint à l'Est comme à l'Ouest, il n'était néanmoins rien moins qu'un partisan de l'Autriche. Sans doute, on ne pouvait plus revenir à l'époque où il avait giné entre la France, la Prusse et l'Angleterre une alliance dont la pointe serait tournée contre la maison fde Habsbourg. Mais c'était méconnaître entièrement 'Mirabeau, que de le compter parmi les « plus chauds ^iéfenseurs » de l'alliance avec l'Autriche. Lo comte 'Mercys'y croyait autorisé, et était très content que Mirabeau appartint au comité diplomatique. « Je sais,

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rapportaïL-il à KaantLz, qa'il remarque, chez la pin-' part de aea naUègatis, la plus grande ignorance en mntiêre de dratt public géoéral et les pins pemicieui prej'igés contre notre système d'alliance, et qa'il travaille en tout zèle à les convertir et les ramener peu à peu â de plus saines maximes politiques ', « Ln seule « saine maxime • de politique étrangère que Mirabeau cher-baità faire reconnaître était d'éviter toute cause de connit. Si douloureuse ment qu'il ressentît l'isolement de la France, i! ne voulait à aucun prix la voir se . lancer dans les hasarda d'une aventure guerrière. ■

Ses mémoires secrets pour la cour, à partir de l'étâfl et delaritomne de ITiX), roulèrent sur ce thème. La guerre, écrit-il le 1*' septembre, absorberait peut-être les biens nationaux et amènerait certainement la baoqueroote. Ce qui est nécessaire avant tout, déclarait-il le 28 octobre, c'est le maintien de la paix avec l'étranger. « H la faut aux auteurs de la révolution, car rien ne s'achève pendant la guerre, et, tant que le cercle, n'est pas fermé, leur honneur et leur sûreté sont ettl péril. Il la f.iut au roi, car la guerre étant précisémei la crise des sociétés oii un gouvernement est le plu^ nécessaire, et te gouvernement n'existant pas et néw pouvant pas exister, que l'ouvrage ou l'ébauche (commet on voudra le nommer) du corps constituant ne soit achevé, ceux qui devraient et ne peuvent pas gouverner, seront, en cas de revers, l'objet de toutes les méliances, la victime de tous les partis, b Marie-Antoinette doit avoir très mal compris Mirabeau, le jour oîi elle crut remarquer qu'il ne tenait pas pour désastreuse-l une immixtion de la Prusse et de l'Autriche dans li aiïaires françaises '. Mirabeau s'attacha plutôt à dé^

' mercy à A'nunilï, 20 aoûl 1790. ArehioBs de Vienn,\

' C'e»l co lue romarque auaai M. Gbfpboy, C-jsUh h propos (le U letiro de Mario-.^iiloinetle à Mcrcy, i pabtiùa (Hit Aeineti!. p. 130.

UHAP. Xl[. — MIRAeSAtT ET LA POLITIQUE âl»

truipe toutes les apparences qui étaient défavorables au maintien de la paix, et, s'il se produisait des Irottcinents entre la France et l'étranger, il conseillait de les supprimer à l'amiable.

Sa conduite publique était d'accord avec ces idées. Seulement il lui parut prudent de payer çà et là un innocent tribut oratoire à l'anaour-propre national et au courroux révolutionnaire. Une occasion s'en offrit par exemple le 18 septembre 1790, quand une a députation du peuple liégeois » se présenta à l'Assemblée nationale pour lui demander du secours. Même à Liège, où on avait compté sur le secours de la Prusse dans la guerre contre le déloyal évèque, on dut craindre le contrecoup des accords de Ueichenbach. Les troupes autrichiennes menacèrent de venir de Belgique et de tirer vengeance des complices de l'insurrection. Mirabeau était bien éloigné de réclamer, comme maint gazetier furieux et maint orateur de club, l'entrée des Liégeois opprimés dans la grande famille française, dût la guerre en résulter. Mais il se montra extrêmement irrité, quand la droite demanda que la députation exhibât un mandat formel, et il insista pour qu'on entendît les Liégeois en paix. A cette occasion, il dit aussi quelques mots en faveur d'une Société de Suisses qui venait d'envoyer tout récemment une délégation à l'Assemblée nationale. Les chefs de cette Société, pour la plupart proscrits politiques fribourgeois, cherchèrent, d'intelligence avec les principaux Jacobins, à faire une propagande révolutionnaire dans la Confédération et à recruter des adhérents parmi ceux de leurs compatriotes qui servaient dans l'armée française. L'ami de Mirabeau, l'enthousiaste banquier Schweizer, leur fournit de l'argent. Ils crurent même, d'après les paroles de Mirabeau du 18 septembre, pouvoir le compter au nombre de leurs protecteurs '. Combien ils s'abusaient

Voir mon travail, Le clab des palrioiei stiistes li Pm

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sQp soa comple ! Son dix-sepliètne mémoire avait sig-oalé à la cour ces patriotes suisses comme des hommes extrêmement dangereux et exprimé le désir que l'on rassurât sur le cliamp le gouvernement des cantons. Le gouvern«ment français et le comité diplomatique agirent dans ce sens et on évita pour le moment une rupture avec les cantons aristocratiques de ta Confédération, rupture fort désirée d'un certain côté.

Il semblait plus difiicile d'éviter une rupture semblable avec riimpire d'Allemagne. Aux plaintes des] Rtats allemands dont les droits féodaux en Alsace avaient été supprimés par la Révolution, les nouveaux, législateurs de Paris opposaient l'idée de la souveraineté nationale, indépendante des anciens traités. Mirabeau lui-même ne pouvait s'empêcher de défendre cette maxime. Mais son opinion avait été de tout temps qu'on ne devait pas reculer devant la dépense du rachat de ces droits, a pour éviter une guerre ». Sur son avis, l'Assemblés entra dans cette voie, en cûnsidératîon des rapports amiciux qui avaient existé si longtemps entre les deux parties '. Un peu plus tard, comme ou l'a déjà vu, dans la question d'.\vignon, Mirabeau débarrassa la route d'une autre pierre d'achoppement. « J'ai muselé sur cela cette Assemblée vorace, " écrivît-il triomphant à La Marck. En effet, elle renonça à satisfaire à demande d'annexion de cette enclave papale, if. Mamt appela le résultat atteint par « Hiquetti l'aîné a un trait d'infâme perlidie » ',

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ea graade partie d'après les documsnts des Arckioei tfÈlat de Ugrite et d'après les Archives naiionaUs, dan^ la Iteoue hitWique, 1889, XXXIX, 2g2-3i2. On trouTera des détails complémeaiaires daaa VAmi du peuple, n- ZIS, 219. 220, 21i, 2d4. S^l, 335, 333, et dans U , lettre 30 du Véritable père Dackéne.

' Ldca3 ds MoyiiGsr, VIU, 52. Sùnct de l'Aisemblée nationalt^ du 28 ociobre 1790.

* L'Ami dupeupU, n" 283. pHrticulièrement piiguant est I du 2'i décembre 1790, avec ce sommBire : • Développement de^

CHAP. XII, — -MinABEAU ET LA rorjT[t.iui: 321

On le voit : Mirabeau suivit toujours la mpme ligne. Quand il prit la défense du drapeau tpit;olore contre le drapeau blanc, il ne manqua pas d'inculquer ceci dans l'esprit de ses auditeurs : « Los couleurs nationales vogueront sur les mers, elles obtiendront le respect de toutes les contrées, non comme le signe des combats et de la vintoire, mais comme celui de la sainte confraternité des amis de la liberté sur toute la terre. » Quand, sans doute aveo l'aide de Glavière, il développa l'idée d'une réforme du système monétaire, qui s'est réalisée en partie parla suite, il mit en avant l'étroit rapport de cette question avec la politique de tous les peuples, « qui, épara sur le globe, ne peuvent jamais cesser d'être une famille de frères '. » C'est ainsi qu'il s'opposa avec décision à Fréleau, quand celui-ci, à l'insu de ses collègues du comité diplomatique, voulut se servir d'un prétexta insignifiant pour adresser un manifeste à MtoDs les princes de l' l'Europe. Il dut louer tant, bien que ^kial le zèle et les bonnes intentions de Fréteau, mais il Brouta qu'il n'y avait aucun motif d'être inquiet sur les desseins de l'étranger '.

En attendant, il avait formé son concert secret avec Montmorin. Le membre le plus important du comité diplomatique et le ministre des affrtires étrangères poutvaient se donner la main, Montmorin fut très heureux (d'avoir cet appui: il initia Mirabeau au contenu de la t-correspondanee diplomatique et il revendiqua même s conseils pour des questions personnelles, Mirabeau, ! son côté, le protégea de son mieux contre les atta-

jlanB da contre révolution donl l'infArtie Riquetti est l'âme. Sa fuite |fers les conspirateurs rélugié^ àTurin. i>

* Archires pitrlementiiires, XX. iil9, «ppyn'lice il la sésnce du 2 novembre ilW. CL d'urrierile Proweni:e, a" CCKlll, p. 266, ObKervalioni sommaires sur le projet d'une refonte générale dei monnuiei, par , U. Clavièhe.

' Afcliives parlemenlairex, XX, 333, novo:nbre 1790. Cf. ilirabeatt P^ La SSarck, 9 novembre 171)0.

Ster:», ilirabeav, II. 21

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ques des Laraetii, Fréron, Menou et autres, qui, com La Marck s'en plaignait, « créaient des armées coe la France sur les bords du Rhin et sur toutes nos Fn tières, et, après avoir fait des rêves, se plaignaient i le gouvernement n'est pas bien inrormé '. " Il s'uniss à Montmorin pour calmer les esprits surexcités, i accusaient les puissances voisines, et surtout le frère Marie-Antoinette, de nourrir les plus noirs desse contre la France. On apprit qu'il était arrivé une let de Léopold en faveur des pays allemands lésés, et, avi même d'en connaître le contenu qui n'était rien mo que menaçant, on y vit une demi-déclaration de guer On SB murmura à l'oreille des bruits d'assistance donr par l'étranger aux émigrés et on se mit dans la t qu'une invasion de la France était imminente en vue détruire la constitution.

Pour porter la lumière sur l'état des^ choses, comités de surveillance, militaire et diplomatiqt s'étaient réunis et, le 28 janvier 1791, Mirabeau avi à parler au nom de ce dernier. Avant lui, Alexandre LameLli, membre du comité militaire, avait fait i rapport. Lameth repoussait la crainte d'un dang immédiat et conseillait cependant de ne pas s'aba donner au sentiment d'une entière sécurité, mais i mettre la main aussi vite que possible à la réorganis lion de la force militaire. Mirabeau insistait pour qu'i ne se laissât pas effrayer parde pures chimères et qu'( ne se montât pas 3a tète contre l'étranger. Il passa ( revue toutes les puissances et n'en trouva aucune q fût disposée à attaquer la France. 11 ne voulut attribm ni â la cour de Turin, ni aux cantons suisses, nî ai; princes allemands, d'autre dessein que de conserver! paix. Il n'e.x.cepta, et il eut raison, ni Léopold, ni 1 nation anglaise, dont les ministres, alTirmait-il, seraier

' La Mnirk à .l/C'cj

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forcés de suivre l'opinion publique de leur pays. Le pamphlet fanatique de Burlie contre la Révolution française venait de paraître, et on aurait pu le prendre pour une preuve de la mauvaise volonté de l'Angleterre. Mais Mirabeau ne voulut pas admettre cela.

a J'ai recueilli, dit-il, dans des sources authentiques, que la nation anglaise s'est réjouïe quand nous avons proclamé la grande charte de l'humanité, retrouvée dans les décombres de la Bastille. Je no tairai pas que, si quelques-uns de nos décrets ont heurté les préjugés épiscopaux ou politiques des Anglais, ils ont applaudi à notre liberté, parce qu'ils sentent bien que tous les peuples libres forment entre eux une société d'assurance contre les tyrans. » Chez tous les peuples voisins, concluait-il, domine le besoin de la paix. Si on échauiro les esprits par la fantasmagorie d'une guerre menaçante, cela ne peut provenir que de la malveillance des ennemis de la liberté, qui ne veulent pas laisser le peuple tranquille, ou des mauvais desseins d'ambitieux agitateurs, qui n'espèrent pouvoir réaliser leurs plans de destruction que par une excitation fiévreuse des masses crédules.

M Presque partout les fonctionnaires publics, choisis parle peuple, sont à leur poste. Ses droits sont donc e.\ercés : il lui reste à remplir ses devoirs. Qu'en surveillant ses mandataires, il les honore de sa confiance et que la force turbulente de la multitude cède à la puissance plus calme do la loi... Ce n'est point la véritable liberté qui a de vaines terreurs, elle se respecte assez pour ne rien trouver de redoutable. »

Le rapport de Mirabeau avait, comme le Courrier de Provence le déclara, l'importance d'un document historique : aussi l'Assemblée l'écouta-t-elle avec la plus grande attention. Même les propositions que Mirabeau avait à faire étaient sûres d'ctre accueillies. 11 y exprima

LA VIB DE MIKABBAU

le vœu que, si pacifique que fût la situation, aucune mesure de précaution ne fût négligée. Ces mesures consistaient en partie, comme le demandait aussi le comité militaire, a compléter la force armée, mais dans la seule vue d'une « pure défensive ». Elles consistaient aussi à faire des changements dans le corps diplomatique, afin que les futurs envoyés de la France ne se considérassent plus « comme des ageots, du ministre ou des confidents de l'aristocratie, ■■ mais seulement comme des représentants d'un peuple magnanime. Magnanime ei pacifif/ue étaient, dans le jargon du temps des mots synonymes, tout comme les mots despotique e\,ainbilieux.

Chaque phrase de Mirabeau portait l'empreinte du va désir d'éviter toute complication avec l'étranger. Aï vérité, cette attitude dans les questions de la haute politique ne fut pas accueillie sans contestation par la presse radicale. Si Desmoulioa indiqua ironiquement Mirabeau comme le futur plénipotentiaire de la Franoi « qui au congrès général de l'Europe signerait au nodg du peuple français la paix de l'abbé de Saint-Pierre, 4 Fréron se plaignit de ce que, au moment où le pays était menacé par ses ennemis, le comité diplomatique » dormait, garrotté dans les chaînes de Mirabeau » '. Mai* j ces traits rebondissaient sur le bouclier de la popularité de Mirabeau, Et, ce qui était plus important, les agititteurs ne semblaient avoir aucun succès réel. Délivre du souci des affaires extérieures, Mirabeau pouvait concentrer ses forces sur la réalisation de ses plans secrets relatifs à la politique intérieure.

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