‹ La vie de MirabeauChapitre 47 sur 51 · LES CHEFS DBS JACOBINS · texte numérisé non relu

LES CHEFS DBS JACOBINS

La grande figure de Mirabeau, président'de rAssernblée nationale, se grava en traits ineffaçables dans la mémoire des contemporains. Tous reconnaissaient à Tenvi que personne avant lui n'avait montré dans cette place autant de dignité et de tact. A bien d'autres témoignages se joint celui de Dumont, qui, retournant d'Angleterre à Genève, eut alors Toccasion de passer deux semaines à Paris.

Déjà, sur la route de Calais à Amiens, Dumont avait pu se faire une première idée de Téclat qu'avait acquis depuis peu le nom de Mirabeau. Comme il faisait des reproches au postillon sur son méchant attelage, il reçut cette réponse : « Mes deux chevaux de trait sont mauvais, mais mon Mirabeau est excellent. » C'est ainsi qu'il appelait sa bête du milieu, chargée de la plus dure besogne. Rendu à Paris, Dumont s'étonne de voir comment la maison de Mirabeau, dès les premières heures du jour, est assiégée de monde, et comment la foule se presse pour attraper seulement un regard du grand orateur. Aussi court que fut le séjour de Dumont auprès de Mirabeau, celui-ci sut l'utiliser à son ordinaire. Le passage de son rapport du 28 janvier qui avait trait à l'An-

gleterre élait dû à la j^lume de Diimoiit '. Quelques jonrs plus tard, Uumorit vît Mirnbeau dans l'exerciee de ses fonctions présidentielles. « Il y montra, dit-il, des talents tout nouveaux; il y mit un ordre et une netteté de travail dont on n'avait point d'idée : il ôearinil les acces=nires; d'un mot il éclaircissail laquealioD, d'un mot il apaisait le tumulte... Son activité, son impartiaiiiéelsa présence d'esprit ajoutèrent à sa réputation et à son éclat dans une place qui avait été l'écueil de la plupart de ses prédécesseurs. H avait eu lart de paraître te premier, pt de fixer l'attention générale sur lui. lors même que, pouvant plus parler à la tribune, il semblait être déchu de sa plus belle prérogative.

II suffit de parcourir les procès-verbaux de l'Asseï Liée pour eomprendre ce jugement. On y trouve nombreux exemples de l'habileté avec laquelle Mirabean savait apaiser les tempêtes de la Constituante et rendre attentive une assemblée si tumultueuse d'ordinaire. Souvent il rétablissait l'ordre par quelques simples mots d'ironie, plus fréquemment ii lui fallait le prendre sui un ton sérieux, toujoursil s'efTorçait d'unir dam servations la finesse de la forme à la fermeté du fond. « Au nom de l'Assemblée, je vous ordonne de vous asseoir et de vous taire, » cria-t-il un jour à un dépult qui gesticulait, « on doit être aussi sage le -Joirque le matin . » — « Je réclame le silence ; M. Tronohet n'a pas autant de voix que de lumières, » ces simples mots lui suffisaient pour laisser entendre, au milieu du tumulte croissant, la voix d'un des plus vieux et des plus vénérables membres de l'Assemblée.

Ses résumés de rapports ou de discussions étaient,

' Sur ca point, on peut en croire DuRioDt. — Mais les dales flu'd donne, selon son babiLude, manquent d'eiaciilode ; « Vers la H" de 1709... JD restai trois seRQsiues a Psris (p. 253]. " '< Ces IroÎE Stmaines... " (p. 260) et « pendant la dernière semaine. .. je vis Mirabeau préaident (p. 264). » Cf. la lettre d'adien de Mirabeau à Dumuol, datée du 5 TÉvrier 17U1 (Lucas de Moktiony, tiii, 581).

aM

CHAP. XllL. PBSStOEKCE DE L A

iians leup genre, de petits chefs-d'œuvre. Sans doute une bonne part de l'éloge qu'ils méritaient doit revenir à Frochot, qui l'aidait dans l'annotation et la mise en œuvre des documents. Mais, en revanche, Mirabeau tirait bien de son propre fonds les réponses qu'il adressait comme président aux dépulalions que l'on avait autorisées à paraître devant l'Assemblée. Qu'il s'adressât aux auteurs lyriques, désireux d'obtenir pour leur art les mêmes privilèges accordés aux peintres et aux sculpteurs, qu'il s'adressât à la municipalité parisienne, venue pour se plaindre du mauvais état des finances municipales, qu'il s'adressât aux administrateurs d'une institution d'aveugles, à une société pour les découvertes industrielles, à des quakers ou à des docteurs de la Faculté de droit : toujours on avait à admirer quelque saillie spiriluelle ou quelque agréable tournure'.

Mirabeau n'hésitait pas à mettre dans ses réponse une iHote bien personnelle. C'est ainsi qu'aux députés de la iDunicipalité parisienne il donnait en passant uneleçon " ien transparente ; « Une seule source de prospérité aanque encore à celte capilale, c'est l'union de ses ci- Itoyens, c'est la tranquillilé publique que de fausses iSilarmes cherchent sans cesse à y troubler. " C'est ainsi qu'aux disciples de William Penn, il assurait que « la France régénérée, la France au sein de la paix, dont elle recommandera toujours l'inviolable respect... peut devenir aussi une heureuse Pensylvanie ».

< Également caractéristique est le billet suivant, qui date de l'époque de sa préaiilenDB ; J'en dula aoaauiasaiice à l'aimabte bibliothécaire de la ville de Genève, M. Tb. Dufour (collection GoiDdet : « Hooames politiques rrançaia, n° 38). ji ■ Si le parti de l'oppoeilion avait de tels orateurs et les députés de pareils missionnaires, il D'y aurait bieniût plus de liberté sur la terre. Je joins iei le billet que l'on veut bleu aollioiier avec tout cet esprit, et js n'y mets point de date afin de raieus prouver mon obéissance respectueuse. » Et d'une autre écriture : « De .Mirabeau. En réjionse à ma demande de billets pour assister k l'Assemblée nationale et y mener de belles mesdamea étrangères lorsqu'il était préaident ».

328 LA VLB UK MtHABËAL

Bien remarquables enfin sont les paroles qu'il adrea-l naîl le li février à l'orateur de 32 seclion5 parisiennes.^ Depuis quelque temps, on annooi^ait que les tantes dD.I roi. Madame Adélaïde et Madame Victoire, ne se plaisant! plus en France, avaient l'intention de se rendre en Italie. Mirabeau, prévoyant à quelle fermentation donnerait lieu ce départ, avait dès le 3 février, transmis à la reine un naémoire relatif à celte question. Ce qu'il aurait J préféré, c'eût été que le roi s'opposât secrètement, mais I énergiquement, au projet de voyage. Au cas Louis XVI refuserait de prendre cette altitude. Mirabeau communiquait un projet de message à l'assemblée, dont il se promettait les plus grands résultats pour la monarchie. Le roi devait déclarer qu'il n'aurait pu s'opposer^ au départ de ses tantes sans outrepasser ses pouvoirst^ mais qu'il demandait le vote d'un décret fixant ses droita J sur les membres de sa famille. La note de Mirabeau! montrait avec vivacité à combien de résultats pouvaiil atteindre une pareille démarche: ce serait un moyen ' de contrarier les projets du duc d'Orléans, d'endormir les méfiances de la populace, d'enlever au roi toute espèce de responsabilité pour les manœuvres des princes! émigrés, à moins qu'il ne lui fût permis de rappeler ccsj princes. Cette fois encore, la cour ne s'était aucune-H^ ment montrée disposée à suivre les sages avis de Mira-1 beau, lorsque la majorité des sections parisiennes fit sa-J voir à l'Assemblée quel élait son avis sur la queslioD.J Son orateur montra combien l'émigration serait encoiiJ ragée par le voyage des tantes du roi, combien cet èloi-J gnement serait préjudiciable au commerce et à l'indus-J trie de la capitale ; il laissa entrevoir qu'il pourrait bieï^ y avoir là quelque adroite manœuvre pour amener un] soulèvement du peuple; il fit observer qu'en tout caa peut-être serait-il convenable que la famille royale paM tagcàt la résidence ordinaire du monarque.

Dans sa réponse, Mirabeau se garda bien de préjugea

CUAP. XIII. PRÉSIDENCE BB RASSEMBLEE 329

la décision de l'Assemblée, qui renvoya l'adresse des sections au comité de constitution. I! s'efTorça seulement de calmer les esprits surexcités. « Les membres de la famille royale, s'ils osaient être rebelles aux lois, seraient peut-être contenus sans trouble par leur cbef.,. Ne croyez pas, quelle que soit ta conduite de ceux qui l'entourent, que le monarque qui répare les fautes des rois puisse être isolé. Un grand peuple est devenu sa ■famille; son nom, joint à celui de la nation et de la loi, ■est prononcé dans tous nos serments, et un ordre durable assurera tout à la fois son bonheur et sa puissance, u Cette allocution fut accueillie par les plus vifs applaudissements, et elle partagea avec l'adresse des sections les honneurs de l'impression.

L'on s'étonnait d'autant plus du succès avec lequel Mirabeau remplissait les fonctions présidentielles que i'on n'ignorait pas le déplorable état de sa santé. Son ancienne maladie d'yeux reparut alors avec violence- Un jour il dut se faire appliquer des sangsues entre la séance du matin et celle du soir; quand il reprit son fauteuil, il avait des bandages autour du cou. Ce lut dans cette séance précisément qu'il fit aux quakers la réponse tant admirée. Les journalistes radicaux euxmêmes, se déclaraient fort satisfaits de la façon dont il remplissait ses fonctions. Camille Dcsmuulins, s'expriinant sur ce ton badin qui lui était propre, éciivait: « Un jour, lorsque le fauteuil sera relégué au trésor de Saint-Denis, le Bénédictin chargé de le montrer aux curieux de la postérité ne dira point : C'était là le fauteuil de l'Assemblée nationale ; il dira : C'était là le fauteuil le Mirabeau ». Dans le même numéro des Hévolutions vde France, on racontait que MirabeaUj chargé d'aller

' Révol. de France, a" 03. loléresaant un article de la Quaravliùme

J^tlre bougrement patriotiiine ((u véritable Père Dvchéne : Prési-

lllence de Mirabeau. — L'mnbassadeur prussien, lui bussI (4 Té-

r 1791, Archives Berlin), admire l'aLtiiude de Mirabeau comme

I préaidenl.

présenter un décret à la sanction i au o premier chambellan », avec la

que l'on ne faisait pas attendre dans l'antichambre le 11 PriSsident des représentants du peuple français ». Quel, que invraisemblable que fût le ré(!il, chacun se plut âl^ commenter et à l'amptifier'. 1

Mirabeau, tout en prenant plaisir à se laisser bercée par les (lots changeants de la faveur populaire, n'en continuait pas moins, président de l'Assemblée, son commerce secret avec Montoiorin ; il travaillait non moins obstinément que secrètement à mettre en mouvemen| le mécanisme compliqué dont il avait expliqué l rouages dans sa grande note de décembre. La chose, vrai dire, n'était point facile. Les idées de Mirabei n'étaient pas du tout celles de la reine. La Marct Ii même ne soupçonnait aucunement les véritable! pensées de Marie-Antoinette. « .ïe crois que Mirabeau peut être utile, » écrivait-elle alors à Mercy, « sans cependant lui accorder la moindre confiance sur rien ^. » Avec le roi, cela n'allait pas mieux. Parler à Louis XVI de politique, c'était, selon l'expression de Montmorin, ^t « lui parler de choses relatives à l'empereur deChim

H Montmorin lui-même, d'après le jugement de La Marcl

^M manquait d'énergie et d'habileté. Cependant, c'avait éi

^H une circonstance heureuse que le ministre des affairi

^H étrangères se trouvât chargé pendant quelque

^1 maines de l'intérim du département de l'intérieur. L'oi

. Révolutions de Parit, VII, 230. Courrier de Versailles, XXI, ; Patriote français, 1791, n" 5i7.

' Mari e-.^ti toi aellQ à Meroy, 3-13 février 1791 . (Feuillet de Conchi 1, 444-453). L'authenticité de celte lettre est mise hors de flnute par collation de l'original, qui se trouv» aux archiTes de

N Stocsmah. Zur Kriltk von Ilncourls Korres/iondenz iwisrhi Mirabeau und La Marck (Historische Zeilschrifi d'il, von Sybel, XXXIX, 19) ; l'argumentation d'H. von PelersdorlT contre Stockmar {La Marck wwd Mirabeau, Zeilsckrilt lUr Geschivide unrf PolUik, 1888, I. 967) ne me paraît pas probante; en ce qui concerne le passage da< Bouille cité, Pétersdorfl a mul compris Rlockmar.

da^H

CUAP. XIII.' — PBK3IDENÇE DB L ASSEMBLKK 33l

put mettre ainsi à exécution quelques-uns des projets recommandés par Mirabeau. Duquesnoy se mit à rédiger régulièrement des notes sur la tactique qu'il fallait suivre à l'Assemblée, notes que Mirabeau vit et annota '. Duquesnuy reçut de Mirabeau ses instructions, mit Montmorin nu courant de la mnrtihe des débats, et fonda avec Regnault un journal destiné à fortifier le parti des modérés '.

Tandis que Duquesnoy s'occupait de gagner un à un les députés, dont la liste avait été précédemment dressée par Mirabeau, celui-ci osait confier de vive voix ses projets, dans la maison du ministre, à un représentant qui ne figurait pas sur cette liste. Cet homme était Malouet, qui se voyait de plus en plus l'objet des violentes attaques de l'extrême gauche, mais qui n'en pouvait pas moins disposer, comme il l'affirme dans ses mémoires, d'une cinquantaine de voix dans l'Assemblée. Avec Clermont-Tonnerre, Malouet dirigeait le club nouvellement fondé des Amis de la constitution monarchique. S'il y avait un député dont les idées concordassent avec celles de Mirabeau, c'était bien celui-là. Sans doute, depuis la scène du 13 novembre 1790 (voir page 201), Malouet se croyait en droit de se montrer irrité contre Mirabeau. Mais, lorsque Montmorin l'eut mis au courant de la conduite secrète de Mirabeau, lorsqu'il lui eût donné communication de la grande note de décembre, ilsedécida à prendre rendez-vous avec cet homme qui déjà, au moment de l'ou-

• Selon le lémoignape de Si^idller (IH, 48-49), ces notes eiistent enoore aux archives d'Arenberg. llucourt n'en a imprimé qu'une BBole, celle du 9 Février 17'Ji (11, 221). 11 m'a élé impossible doblenir

, .eommunicatioo dea autres.

* L'Ami des PalrioUa ou le Dilfenseur de la tIéDOlutio'i. A Paria, chez imonville, premier numéro ehoe dale, second numéro du i déc. 17'J0.

[ Il eat du plus haut inlérêt d'oljserver commeni ce journal, qui a'ins- : ii luit des iJées de Mirabeau, mèria sa campagne contre l'Assemblée nationale.

vertiire des États, avait excité si fort son étonnement 11 s'entretint avec Mirnbeau de dix heures du soir à deux heures de la nuit. Le f^rand orateur, avec ses veux injectés de sang, avec ses membres secoués des frissons de la (ièvre, avec son visape Largné de sueur, lui fit l'effet d'un eiTraynnt dt'-mon. Mais Jamais il n'avait eu Voccasion d'admirer comme cette nuit-là le tea de son éloquence. Sa voix, ses gestes, la force de ses développements firent sur lui une impression profonde. II abjura toutes ses préventions et se déclara prêt à suivre avei glément la direction de Mirabeau. Déjà l'on avait dit en pleine assemblée qu'il serait temps de fixer le terme de la législature et qu'il faudrait " que des hommes nouveaux, dégagés de toute prévention et d'accord entre eux, vinssent purger l'ouvrage de la lie des passions «.■ Déjà diverses dates avaient été proposées pour l'ouverture de la nouvelle Assemblée législative". 3i Malouet pouvait répondre du centre sur cette question, si l'on pouvait s'assurer le concours des modérés de droite

< D'après le? letlres de Uontmorm à Mirulieau des 10 et tt février 1701 [Bacourt, II. 224), l'entrevue était déj& projetés piiurletu février, rnaîa une indispoïition de Miniheau empêcha qu'elle eût lit^ii. D'aprëï les Mémmrei de ilulauet (II, 4), elle l'ut reportée au 11' lévrier. Mais il est h peine croyalile combien il faat luire de réserves sur l'ordre des ûvénennents raconlés duns cea Mémoires. Melouet place par exemple (II, lOj la disparition de la • S'iiiiéio uionarcbique ■ avant son entrevue avec Mirabeau ; p. 5, il relègue les débats sur le droit de paix et de guerre (qui se produisirent en mai 1790) après ' séïncu du i:i Dovenibre l7i)l);il oublie que le cH "Silence aux Irai voix " fut lancé pour U preroiÉre fois le 28 lévrier 1791, et déclarei p. 17, que " dés le laedeiDain Mirabeau fut alilé el ne s'est pli levé >'. Si sa mémoire le trompe si souvent sur les dales, il n'y a [la» plus de conliaNCe ù lui accorder en ce qui concerne les ôvfnemenla> eux-mêmes. Contrairement h ce qu'ont l'ail l'éditeur de ses mémoires,, et tiybcl, et Onclien, et ilVtulre^, je n'accorde donc aucune importance' i aux divergences qui existent eiiirc les ullégutions de Malouet [li. Il- - 15) et la il" note du Mirabeau à la cour. Le puESH^ie qui concerne les << douze députés >< prouve que Malouet en 1791 a eu entre ses iuaiDi> la 47" noie.

» V. par exemple Arch. part. XXI, MO, 749.

CHAP. XIII. PHÉDIDENCB DR I:.'aB3BMSI,ÉE 333

et de gauche, le plnn de campagne de Mirabeau compterait à son actif une pi'emièpe bataille gagnée.

En même temps l'on avait tout au moins commencé à se mettre en contact avec l'opinion publique, pour agir sur elle dans une direction sy-stématique. Les provinces, à la vérité, nomme La Marck s'en plaignait à Mercy, avaient été jusqu'alors laissées de côté ; à la fin de janvier, on n'avait encore envoyé ni un émissaire ni une brochure de propagande. Mais à Paris, en raison des sommes considérables sacrifiées par la cour, on était arrivé à quelque résultat. Plusieurs journalistes avaient été gagnés. Un secrétaire des Jacobins, Bonne- Garrère, jadis lieutenant d'infanterie, puis agent de Vergennesen Afrique, aux Indes et dans les divurs pays de l'Europe, était secrètement entré au service de Montmorin. Mirabeau l'avait connu dans ses voyages, et entretenait avec lui des rapports actifs '. On avait aussi organisé 1' « atelier » de la police secrète pari-' sienne, sous la direction de Talon et de Sémonville. On eut tout d'abord quelques difficultés à voir clair dans le jeu de Talon, le principal chef de l'entreprise. H faisait sonner haut la possession de certain papier qui lui venait de ce malencontreux Favras, et qui pouvait, disaitil, compromettre la reine. Selon le témoignage de La Marck, qui avait vu l'original, il n'y avait là « presque rien s. Mais l'ami de Mirabeau n'en convenait pas moins que le fait d'avoir tenu secret ce document = était un service qui mécitait récompense. Talon se serait contenté d'être nommé trésorier de la liste civile, et il se croyait d'autant plus de droits à cetlecharge qu'il avait à puiser là les grosses sommes qui lui étaient néoes-

* M/issON, Le déparlemenl des tiffaires étrangères pendant In tiénolution, 1877, p. 157, en particulier d'après le d'Abranlèi, I, 168, 178. — P*ll*iîi, La mixs dres. 188d.V. l'iades biographiqae.

* Après U mort de Taloii, sa lilte, Madua page à Liuis XVIil. Cf. de Lomévie, V, 05.

Mémoires de la duchesse de Talleyrand à Lori'

fîai

.. Tout au moins demandait-il que ce poste de non- J

ï (ut di

onné à l'un de ses amis. Finalement, il i

tint pour satisfait de la nomination de Ln porte, lequel mm montra suifisaniment généreux; il commença donc jl'l entretenir des émissaires chargés de tàter chaque joQt le pouls à la capitale fiévreuse et s'efTorça principale-

ment d'enrayer l'acîtion des chefs jacobins.

Sur ces eutreTaites un nouvel

l allié

s'offrit à Mira-,

beau. Celui-ci, dans tous ses projets, n'avait jamaisfl cessé de mettre en ligne de compte le marquis daJ

ntonnées à Metz. Ce n'était pa!

qu'il eût voulu que le roi se réTugiàt sous la protectioiïj des canons de cette place forte; tout au contri pensait nippelerà l'intérieur du royaume les troupes di Bouille, pour parer à toute éventualité au cas où le roi, usant de sa liberté, se fût décidé à quitter sa prison risienne. Après de longues hésitations Louis XVI se résolutà envoyerà Bouille un homme de confiance qui l'ini-' tiât au plan de Mirabeau. Cet homme de conRaoce futi LaMarcken personne auquel l'accompagnement d'unede ses sœurs qui s'en alloit en Allemagne servit de prétexte pour faire le voyage de Metz. Le roi avait préparé Bouille à cette visite, sans d'ailleurs manifester un grand enthousiasme pour les idées de Mirabeau. « Quoique ces gens ne soient pas estimables, écrivit-il au gé»; néral , et quoique j'aie payé Mirabeau très chèrement, cependant je crois qu'ils peuvent me rendre service. Dans le projet de Mirabeau, vous trouverez peut-être des choses utiles ; écoutez-le sans trop vous y livrer, et faites-moi part de vos observations, o Dans la courte conversation que La Marck eut d'abord avec. Bouille ea se rendant à Strasbourg, ii s'autorisa en partie du grand mémoire rédigé par Mirabeau en décembre 1790, compléta ce mémoire. 11 fut question dans cette entrevue d'une adresse quidevait être envoyée par les déparlements pour demander la révision de la Constitution

CBAP. Xlll. PRÉSIDENCE DE l'aSHKMBLÉB 333

fpar une nouvelle Assemblée ; Mirabeau, d'après les calculs de La Marck, croyait déjà pouvoir compter sur trente-six départements, et Bouille devait répondre de six autres, li fut aussi question de transférer à Gom piègne ou à l'^ontainebleau la résidence royale; Mirabeau se faisait fort de rendre possible le voyage de la cour ,

* Bouille devait se tenir à la disposition du roi avec ses groupes d'élite.

' Le général fut séduit, s'il faut en croire ce qu'il raconte dans ses mémoires, par les plans de Mirabeau, Il éerivitau roi, prétend-il, lui conseillant d'adopter ce projet de préférence à ceux que l'on avait formés pour la fuite des souverains dans une place frontière'. Son opinion personnelle n'était à la vérité rien moins qu'optimiste. 11 ne cacha nullement à La Mark que ses soldats étaient presque tous infectés de l'esprit de la révolution, il fit entendre des plaintes amères sur le compte tdu nouveau ministre jacobin de la guerre, et déclara qu'il abandonnerait volontiers le service. Lorsqu'à son retour de Strasbourg, La Mark, mécontent lui aussi d'avoir constaté les progrès de l'inHuence jacobine, eut une seconde entrevue avec Bouille, le général lui donna connaissance d'une lettre de son parent Lafayette, d'où B'i l ressortait clairement que celui-ci surveillait attenti- Ivement les démarches de Mirabeau et de La Marck. ■Sans aucun doute, tous deux faisaient partie des « maufcVaises tètes» dont Lafayette signalait à Bouille les « mys- ;ères et intrigues. » L^ commandant de la garde natio- I n'en avait pas moins fait encore des tentatives t'pour se rapprocher de la plus mauvaise de ces mau- I Taises tètes. Avant même le départ de La Marck il avait ■ convié à une franche explication, par l'intermédiaire I de son ami Emmery, cet homme si détesté et si redouté.

' Bouille, Mémoire! (!, 200). ■ Ja lia pan au roi de raoQ opîni r es projet que je préférais à celui de sa retraite i, Moniniédy. >

330 l.A vie UE MIRABEAU

Mirnbeau, après tout ce qui s'était passé entre Lafayell et lut, ne voulait accepter d'entrevue qu'avec des moins assermentés » ; Emmery devait être le pccoi de Lafayette, La Marek devait être le sien. Cependai le 8 révrier, quelques jours après le départ de La Marck, il fut surpris dans la demeure d'Emmery par l'apparition de Lafayette'. I.afnyette,à ce qu'on peutprésunier, montra très engageant, et Mirabeau très réservé. On sépara en se promettant mutuellement de s'entendre pi' ti fond en cas de nécessité .sans prendre toutefois la moîi dre engagement.

Lafayette avait dû sentir combien Mirabeau secroyaij maintenant supérieur à lui. De fait, Mirabeau rejetai bien loin la pensée de solliciter l'alliance du général] comme il avait fait jadis. Les nouvelles que La Maroklui fît parvenir neuf jours après son départ ne firent que le confirmer dans ce sentiment. 11 se trouvait flatté de la confiance que lui témoignait Bouille, et il projetait déjà dans sa tôte la proclamation que Louis XVI devait adresser à la nation dès qu'il se serait soustrait à sa prison de Paris. Il ne tarda pas cependant à apprendre qu'il y avait, encore profit à ne pas dédaigner l'appui de Lafayette, etque la cour était devenue plus méfiante que jamais. Déjà, le 15 février, il avait vu lui échapper le poste fort enviable de procureur syndic du département de Paris. Malgré les discours pompeux que Danton avait adressé aux trente-six administrateurs en faveur de la candidature Mirabeau, malgré l'appui qu'avait prêté à cette candidature Froehot, dont les amis étaient nom-, breux et puissants, l'influence de Lafayette l'avait ei porté, et c'était son ami Pastoret, un juriste de renoi qui avait été élu. Mirabeau avait encore l'espoir d'être' nommé président des Trente-six et par suite de leur com-

' L'afllrmalicin de Bouille : o Le lendemain du départ du coi Murck (f, 211) » a été recliliée par SUdtler [III, 3<J).

comte I4^H

3af7

ission administrative, le directoire. Mais, lorsque le 18 février les Trente-six se furent constitués en n Conseil général » dans l'ancienne salle de l'intendance, Mirabeau n'obtint que huit voix contre ie ci-devant duc de Larochefoucauld, encore un ami intime de Làfayette. Si, cinq jours plus tard, il l'ut tout au moin s nommé comme Siéyès, membre du directoire, il ne dut son élection, s'il faut en croire Desmoulins, qu'à l'appui de Danton. Les Révolutions de France et de Brubant ne manquaient pas d'ajouter que Mirabeau désavouait le fait, mais qu'en général on ne pouvait avoir trop grande confiance en ses procédés.

Mirabeau eut en même temps à repousser un violent assaut que lui livra un autre personnage. Kersaint, l'un des plus considérés parmi les Trente-six, renommé comme vaillant marin et spirituel écrivain, et qui partagea plus tard le sort des Girondins, composa une brochure pour montrer qu'un membre de l'Âssembléa nationale ne devait pas siéger dans un direc. toire départemental. Kersaint affirmait môme queMiraj^eau et Siéyés avaient déclaré d'abord ne vouloir pas ,ccepter leur élection, mais que la nuit avait changé sentiments. Kn opposition à ces a hommes sans principes et sans caractère », Kersaint faisait l'éloge de l'inébranlable Alexandre Lameth, que certains, il est vrai, prétendaient n'avoir renoncé à toute candîdiiture qu'en raison du peu de chances qu'il avait d'être élu. Le journal des Jacobins ne manqua pas de louer fort la brochure de Kersaint'.

* Madame G. à Romilly, 18 février 1791. tî/e o/ Sir S. Romilly, I, 10), La Marck à. Mercy, ^3 Tévrier 1791, C. Desmoulins, Réwilutioru, a." 65, p. 603, Q° 67, p. 55. Brissot lui aussi affirme, p. 390, que Mirabeau dut son électioD à l'appui de Danton, Pabj^ï, Frocltol, p. 67-70. — Leltiv de <V. K?rsaiitt à M. de Mirabeau à l'octaiioa de l'élection du Directoire da Dé/iiiHemenl de Paris, 19 p. Bibl. nui. 1,'', 39. 4739. Compus rendas administratifs du déparlement île la Seine, 1791. Arch. nat. F. c. m, séria 13. Journal des amis de la Constilalion, a" 15, p. 93. STSaN. ilirabeaii, II 22

: DK MlRJtBEAtJ

Mirabeau ne ^e laissa pas troubler par tontes ces attaques. Gomme membre du Directoire il était assuré de pouvoir faire entendre 3a puissante voix, et. défait, il fut presque aussitôt *?liargé par les trente-six de rédiger une adresse à l'Assemblée nationale et au roi. Mais il n'avait pas encore eu le temps d'en faire une première esquisse lorsqu'éclata l'orage qu'il avait tu poindre dès qu'était venu à ses oreilles le bruit du voyage projeté par les tantes du roi ; il n'eut pas trop de toutes ses forces pour parer au nouveau danger. Déjà, le 1S février, on avait présenté à l'Assemblée In correspondance des magistrats départementaux de la Côte-d'Or avec le ministère, relative au voyage imminent de Mesdames ; on avait en même temps invité l'Assemblée à faire, auprès du roi, des démarches pour s'opposer à ce départ alarmant. Le 20 le monarque envoya aux députés un court message dans lequel, tout en exprimant son regret d'apprendre que ses tantes avaient quitté Paris le jour précédent, il faisait observeHj qu'il lui avait été impossible de leur retirer la Ubertf que possédait tout Français d'aller où bon lui sembltù immédiatement Camus proposa de retrancher à la liatd civile, pendant toute la durée de l'absence de Me« dames, les sommes qui leur étaient destinées. Apre quelque tapage on passa à l'ordre du jour sur cettri motion blessante et mesquine. Mais dans la séanw suivante Darnave insista pour que le comité de consU'^ lution déposât dans le plus bref délai son projet de loi relatif aux devoirs de la famille royale; il laissa entendre que c'était à d'autres personnes qu'aux deud vieilles tantes que l'on avait à donner des avertiss» ments.

Depuis plusieurs semaines les Jacobins ne cessaient de dénoncer les projets de fuite formés par la cour. L'imagination populaire se donnait libre carrière sur ce Rujet. On prétendait avoir aperçu dans les écuries

CHAP. XIII. — PHÉSIDEKCE DE l'aSSEMBLÉE 339

royales de Versailles tantôt de grands carrosses de voyage, tantôt un nombre inaccoutumé de chevaux ; le

dauphin devait être enlevé sous un déguisement par les tantes du roi, le comte de Provence se disposait à suivre l'exemple de ces dernières. C'était précisément à Monsieur que Barnave, sans prononcer aucun nom, avait voulu faire allusion. Le lendemain, en conséquence, le peuple se mit en mouvement pour aller manifester devant le palais du Luxembourg, résidence du comte de Provence ; on arracha à Monsieur la promesse de ne pas abandonner le roi, et il dut se rendre immédiatement aux Tuileries pour y ratifier cet engagement, escorté par les masses populaires. C'était surtout à l'inspection de la demeure royale que le peuple voulait en venir ; il força les grilles et pénétra dans la cour ; les discours de Bailly, les bataillons de Lafayette, réussirent avec peine à l'éloigner. « Monstres abominables, » s'écria Fréron en invectivant dans son journal le commandant de la garde nationale, « peut-on se dissimuler que tout cet appareil de guerre ne fût déployé pour enlever la famille royale à force ouverte ? »

Tout s'était passé comme Mirabeau l'avait prédît à Marie-Antoinette dans sa noie du 'S février : a Los malveillants feront regarder le départ de Mesdames comme le présage certain de celui du roi, et les factieux y trouveront ie prétexte d'une noavelle agitation populaire... La commotion peut se porter jusqu'au château, et quand on habite un toit de chaume, il est permis de craindre ou la tempête ou l'ineendie. » Montmorin, effrayé, demanda conseil à Mirabeou ; le roi devait-il envoyer un nouveau message à l'Assemblée ? devait-il essayer de quitter le château ? L'imagination fertile du conseiller secret eut bientôt trouvé' toute une sériede plans de conduite.

Mais une nouvelle complication survint, lorsqu'on apprit que les nobles dames avaient été arrêtées en'

8i6 LA VIE DE MIRABEAU

route avec leur suite, en dépit des passeport; avaient accordés le roi et le ministre des alTaires étrangères. Leur voyoge avait été interrompu une première fois dans la petite ville de Moret, aux environs de Fontainebleau : l'apparition menaçante d'une troupe de dragons leur avait seule permis de continuer leur chemin. Le fait que ces dragons étaient commandés par un parent de Monlmorin donnait à la chose une portée considérable aux yeux de tous ceux qui admiraientla conduite patriotique et vigilante des citoyens de Moret. A la vérité, quand l'Assemblée s'occupa de cet incident dans sa séance du 23 février, il lui fut impossible de rieu reprocher au ministre des affaires étrangères, qui s'était empressé de se justifier dans un mémoire explicatif. Mais on décida d'interpeller le ministre de la guerre, Duportail, pour savoir qui avait donné aux dragons l'ordre d'intervenir. Rien ne pouvaitètre plus agréable à Mirabeau que ce coup dirigé contre un homon que soutenaient également Lafayette et les Jacobii S'il arrivait que ce ministre tombât, c'était autant gagné pour la liberté des mouvements de Bouille.' Duportail vit le danger, et s'empressa d'informer l'Assemblée, par un message, qu'il n'avait pris aucune part aux événements de Moret. Mirabeau pourtant ne le tint; pas quitte ; le ministre de la gilerre désirant couv ses derrières pour le reste de la séance, Mirabeau de^' manda derechef que l'on déclarât quelle était la personne qui avait donné des ordres aux dragons pour leur a. incroyable incursion sur le territoire de Moret. « La droite prolesta, célébra les troupes de ligne pour s'être montrées fidèles à leur serment en « protégeant les princesses contre la populace, » mais ne put empêcher la motion de Mirabeau d'être adoptée.

Mirabeau dut à son habile tactique des résultats pli importants encore. Dès le début de la séance Montmi rin, tout éperdu, lui avait fait savoir que Mesdami

CUJlV. Xlll.

l'assemblée

avaient été une seconde fois arrêtées à Arnay-le-Duc. Les princesses avaient immédiatement envoyé Narbonne, qui faisait partie de leur suite, à Paria, et se réclamaient auprès du Président de l'Assemblée nationale de leurs droits de citoyennes. Il était à prévoir qu'une nouvelle scène de désordre allait se produire, dont les suites étaient incalculables. La Marck, auquel Mirabeau communiqua la mauvaise nouvelle, lui conseillait de prendre ouvertement les princesses S0U9 sa protection et de déclarer du haut de la tribune comment elles avaient envoyé Narbonne pour faire appel à lui ; il lui prédisait une victoire sur les hommes de l'extrême gauche. Mirabeau ne jugea pas nécepsaire d'aller si loin. Après avoir, par le blâme énergique qu'il avait décerné â » l'incroyable incursion sur le territoire de Moret, » suffisamment fait preuve de ses sentiments constitutionnels, il put, sans s'exposer nu moindre soupçon, demander que l'on remit entièrement au pouvoir exécutif les décisions à prendre au sujet de ce nouvel incident, puisqu'aui^une loi ne s'opposait au voyage des tantes du roi. Il réussit par le fait à mettre Mesdames en liberté, à débarrasser le gouvernement d'un gros embarras, et surtout à supprimer par avance tout ne qui eût pu s'opposer à la réalisation de ses plans secrets.

En réalité, la majorité s'inquiétait aussi fort peu du fait que « deux femmes, » selon l'expression de Menou, « aimaient mieux entendre la messe à Home qu'à Paris, n La seule question intéressante était de savoir quels droits avaient les membres de la famille royale à changer de résidence. C'est là-dessus que s'engagea une discussion de plusieurs heures, durant laquelle il s'en fallut de peu que l'on en vint des menaces aux coups. Les deux Lameth tonnèrent contre les machinations des ennemis de la Révolution ; Camus demanda que le roi s'opposât à tout voyage de ses pa-

LA VtK DE MIBABEAn

que je suis à combattre toute espèce de factieux qui voudraient porter atteinte au principe de la monarchie, dans quelque système que ce soit, dans quelque partie du royaume qu'ils puissent se montrer, quelle que soit leur qualité. » La gauche npplauditavec transport, sans qu'aucun de ses membres remarquât le double sens que présentaient ces paroles. De la droite une voix oria ; « Détruisez les jacobins et nous aurons la paix. Les débats entrèrent alors seulement dans une phase plus calme. Il s'agissait de savoir si l'on adopterait la proposition de Barnave. ou celle du comité de constitution. Ni l'un ni l'autre ne convenait aux pro-i jets de Mirabeau. Il ne pouvait davantafçe aecej>^ter l'ajournement à la prochaine séance, que voulaii] obtenir Chapelier. Ce qu'il lui fallait, c'était gagner di temps. Si tout le succès de ses plans reposait sur gnement du roi de la capitale, il lui était absolument nécessaire de laisser dormir aussi longtemps que possible les dangereuses questions qui passionnaient précisément alors les esprits. U réclama donc l'ajournement jusqu'à ce qu'on eût élaboré un projet de loi sur la régence du royaume et sur l'éducation du prim héritier. L'Assemblée adopta les vues de Mirabeau, rejeta, à la grande colère des chefs jacobins, la pro| sition qu'avait faite Barnave d'interdire provisoiremi tout déplacement aux membres de la maison royali Elle décida, il est vrai, de discuter dans une de ses pi chaines séances une loi contre l'émigration que devi préparer le comité de constitution.

Cette loi vint en discussion dès le 28 février, et ce ce jour-là que Mirabeau jeta le gant aux meneurs d< Jacobins. Tôt ou tard la rupture devait se produii L'attitude de Mirabeau dans les dernières circonstances avait été trop singulière pour que les méfiances les plus vives ne se fussent pas réveillées contre lui. Si d'une part, dans ses discours, il rivalisait

. contre I^|

. — PRÉSIDENCE A LASSEMBLF.a

Iroite de violence avec Robespierre, Pétion, Barnave et les Lameth, d'autre part il proposait à tout instant des résolutions que ceux-ci désapprouvaient hautement. Aussi bien les attaques de !a presse radicale avaientelles repris contre lui leur ton haineux de jadis, et ce n'étaient pas les prétextes qui leur manquaient. Élu membre du Directoire du département de Paris, Mirabeau se démit de ses fonctions de commandant de la garde nationale, mais il offrit auparavant à son bataillon lin brillant banquet, suivi d'un bal et d'un t'eu d'ar- Gce. L'éditeur des Révolutions de Paris s'emporta

là-dessus. « On ne peut pas qualifier cette orgie de patriotique, a'écria-t-il. Elle est au contraire de très mauvais exemple... C'est un scandale... Que penser d'une telle dépense ? Elle motive tous les soupçons que la calomnie et la médisance ont élevés tour à tour sur la nature et les sources de la fortune du député de Paris '. » Desraoulins ne fut pas moins violent. Il ne pardonnait pas à Mirabeau d'avoir fait mettre Mesdames en liberté. « La nation doit-elle souffrir que ces mendiantes veuillent la punir en lui emportant ses

tumônes ?0 saint Mirabeau, quand je fais ces réflexions sens aussi les bouillons de ma colère patriotique prête déborder sur ta tête. Jacobin indigne'. » Fréron, lui

,ussi, prit Mirabeau à parti dans son Orateur du ^peuple. Lorsqu'on apprit le départ des tantes du roi, il

prédit qu'un beau matin l'on apprendrait en se réveillant que toute la cour avait passé la frontière sans

que l'alarme fût donnée ; pour aller se mettre sous la protection de l'empereur, la responsabilité retomberait tout entière sur Mirabeau, dont la superbe assurance avait tant de fois affirmé que les citoyens n'avaient pas s'inquiéter de l'étranger. Son despotisme est si grand

Réool. de Paris, a' 23 janeier 1791.

fUool. de France, i

12, p. 183; cf. I • 66, p. 48-

iO, p. 87, et GowËB, Dépêche

3ifi LA V1B DE HtRABKAU

disait Fréran, « qu'aucun Jacobin n'ose, crainte de s'attirer les sHrcasmes les plus amers, prendre la respectueuse licence de le contredire '. ■

Nous arrivons alors à la Journée du 28 février. Cette fois encore Chapelierétait le rapporteur du comité de constitution. Il déclara sans détour qu'une loi contre l'émi gration blesserait prorondément les principes de ta constitution et des droits de l'bomme; il demanda même s'il ne serait pas à propos de renoncer à donner lecture de ce projet de loi. Après cette entrée en matière inattendue, le passage à l'ordre du jour fut proposé seulement par la droite, mais par des hommes tels que d'.\ndré et Regnault ; l'extrême gauche seule se montra disposée ù discuter la question. De ce côté on engageait Mirabeau à donner son opinion, dans l'espoir de lui infliger une sanglante défaite. Lie parti adverse le poussait aussi à parler et à confesser les principes pour lesqoels il avait si longtemps combattu. On se rappelait notamment qu'en 1780, dans sa lettre à Frédéric-Guillaume II, Mirabeau s'était prononcé pour la pleine et entière liberté d'émigration. Sommé par tous les groupes de se, déclarer, Mirabeau donna lecture du passage de ceti lettre relatif à la question et présenta ensuite une m< tion qui devait montrer à tous, ennemis et amis, qui l'on pouvait conserver ses théories politiques sans pour cela méconnaître les exigences de la politique pratique. L'Assemblée, en passant à l'ordre du jour, devait s'en référer à un décret qu'elle avait précédemment rendu le 18 décembre 1790 pour enlever aux émigrants tous droits à leurs pensions et traitements.

Déjà Mirabeau, lors des débats relatifs à ce dernier] décret, avait provoqué les violentes protestations de Charles Lameth en distinguant trois classes d'émigraots, « les simples citoyens qui peuvent vivre où ils veulent

se J

ue^

* L'Ofateur du peuple, tome IV, ii° 44, p.

CHAP. Xlll. —

L ASSEMËLëE

[fies « fonctionnaires publics » qui perdent leurs appoin-

[♦leraents après un délai fixé, les « membres de la dyrias-

) qui, étant privilégiés par rapport aux simples ci-

> 'toyens, doivent être tenus de prêter avant un mois

serment à la constitution. Maintenant Mirabeau, éclairé

par les dernières luttes, passait sous silence la première

»et la troisième classe, et c'était là ce qui excitait au plus haut point la colère de l'extrême gauche, s Je soutiens, déclarait Rewbell, que dans un moment comme celui- 'ci, tout citoyen qui, à la voix de sa patrie, ne rentre pas dans ses foyers, ne doit espérer aucun secours de sa patrie et de ses concitoyens et renonce à la protection

»que la société assurait à ses propriétés et à sa personne. » Bon gré mal gré Chapelier dut se résigner à présenter la piteuse proposition du comité de constitution. Tout ce que l'on pouvait retirer des réflexions faites pendant ces deux journées était de nature à justifier les pires craintes. L'Assemblée nationaledevait,dan3 les époques troublées, nommer pour un temps limité un comité de trois membres chargé d'accorder ou de refuser en dernier

» ressort tous permis d'émigration, ainsi que de rappeler en France tous émigrés qu'il jugerait bon. Les réfractaires seraient traités en rebelles, privés de leurs droits de citoyens et de leur biens. «Je demande.s'écria d'André, que sans s'arrêter davantage à des avis qui blessent la constitution en détruisant la liberté, on ne lise pas le décret I proposé par le comité. » Mirabeau, à qui d'André céda la parole, s'exprima avec plus de force encore: n Je déclare, i'écria-t-il, que je me croirais délié de tout serment de fidélité envers ceux qui auraient rinTamie de nommer ittne commission dictatoriale. » Et il continua, comme des murmures cherchaient k couvrir les applaudissements: « La popularité que j'ai ambitionnée, et dont j'ai eu l'honneur de jouir comme un autre, n'est pas un faî- ble roseau ; c'est dans la terre que je veux enfoncer ses ■'racines sur l'imperturbable base de la raison et de la li-

348 LA VIS BB HrRAmiAQ

berlé. Je pense que je serais déshonoré à mes propres yeux, si, dans aucun mooienl de ma vie, je cessais de repousser avec indignation le droit, le prétendu droit de faire une loi de ce genre; entendons-nous : je ne dis pas de statuer sur une mesure provisoire, je ne dis pas de staluer sur une mesure de police, mais de faire une loi contre les émigrations et contre les émigrants. Une telle loi, je jure de ne lui obéir jamais, si elle était faite.» Il demanda de nouveau le passage à l'ordre du jour, attendu "qu'aucune loi sur les émigrants ne pouvait se concilier avec les principes de la constitution. »

Condamner aussi nettement les exigences radicales parut toutefois trop dur à la gauche. Un de ses membres, Vernier, proposa que l'on votât l'ajournement de la discussion sur les projets présentés par le comité de constitution, et que l'on fît rechercher dereehefpar tous les comités s'il n'était pas possible de rendre une loi contre l'émigration qui ne fût pas en contradiction avec les principes de la constitution. La question de savoir laquelle des deux motions, eello de Mirabeau ou celle de Vernior, obtiendrait la priorité, queslion qui n'était pa-S seulement une question de forme, donna lieu encore à des explosions de passion. Une voix cria, dans l'entoQrage du triumvirat Duport-Barnave-Lameth, que Mirabeau s'arrogeait un pouvoir dictatorial surses collègues. Celui-ci riposta aux interrupteurs : « J'ai toute ma vie combattu le despotisme et je le combattrai toute ma vie. B Comme on l'empêchait encore de parler, il lança à ses adversaires le mot fameux : « Silence aux trente voix « ; il n'estimait pas à plus le groupe des triumvirs'. Toutefois il ne réussit pas à faire triompher sa motion sur celle de Vernier. Le résultat n'en était pas moins une victoire sur la politique de la force brutale, dont &

■ Grillon s'était écrié déjà, le 1" j anvier 1791 : « [is ne sont qoaS trente,» et, le 3 janvier, d'André avait parlé du " lie^potisme dMf trente membres ». CF. l'.lmi des Patriout, n* Vit, [i. 170.

- PRÉSIDENCE A l'aSSEMELÉE

ee momonf même les partisans faisaient leurs preuves dans la rue et dans les clubs.

Sur ces deux théàlpes en effet, la journée du 28 février ne s'écoula pas sans scènes violentes. Mirabeau sans .doute était informé de ce qui se passait au dehors lorsqu'il proposait ironiquement que l'on rendît un décret interdisant tout attroupement jusqu'à ce que, comme le demandait Vernîer, les débats fussent repris. Depuis le matin la populace des faubourgs était en mouvement. Ameuté par Marat et d'autres journalistes, qui lui faisaient un effrayant tableau des projets de vengeance formés par la cour et les aristocrates, le peuple roula vers Vincennes. Le vifcil édifice, dont personne mieux que Mirabeau ne connaissait les durs cachots, subissait quelques réparations bien nécessaires. La populace méfiante du faubourg Saint-Antoine avait aussitôt soupçonné que l'on creusait un souterrain mettant les Tuileries en communication avec la forteresse, et que l'on laisait délateur de Vincennes une nouvelle Bastille destinée à couvrir la fuite de la famille royale. Le peuple en fureur envahit l'intérieur du château, visita les bâtiments du haut en bas; il se mettait en devoir de déanolir les murs, lorsque Lafayette survint avec des forces supérieures. Le général fi t quelques prisonniers et rentra à Paris, après avoir eu à livrer une nouvelle escarmouche dans les quartiers extérieurs. Ce n'était pas tout ; pendant l'absence de Lafayette, une troupe de deux cents gentilshommes avait pénétré en armes dans les Tuileries, sous prétexte de veiller à la sécurité du roi et de la reine ; il y avait eu conflit avec la garde nationale. Lafayette dut encore accourir pour rétablir l'ordre. II ne se fit pas faute de donner aux nobles gentilshommes une sévère leçon ; ce qui n'empêcha pas, il est vrai, Marat de lancer contre lui l'accusation absurde d'avoir lui-même provoqué les scènes des Tuileries etle tumulte de Vincennes, pour allumer la guerre civile.

3S0 LA VtB DK MIRABEAU

On était sous l'impression toute vive des événement9'i| de cette journée, débats dans l'Assemblée, marche sur Vincennes, bagarre des Tuileries, lorsque se remplit, sur le soir, la vaste salle de l'ancien couvent des Jacobins, Mirabeau savait que, depuis les derniers incidents, touti était rompu entre lui et les meneurs du club. Tou: efforts tendaient uniquement à séparer la masse clubiates de ses chefs, pour mettre ceux-ci hors d'étai de nuire. Il se présenta donc pour leur tenir tète. Lon qu'il entra dans la salle. Du port avait déjà pris la parole. Uuport épancha d'abord sa colère contre Lat'ayette, puis, s'écriant que les plus dangereux ennemis de li liberté n'étaient pas loin de lui, il s'attaqua à Mirabeau. Il est difficile de reproduire exactementles paroles qu'il prononça, étant donné surtout que le seul récit détaillé que nous ayons de cette mémorable séance manque de caractère authentique '. Il faut admettre cependant que Duporl rendit compte des débats qui venaient d'avoir lieu à l'Assemblée d'une façon très défavorable à Mirabeau, qu'il se plaignit des allures despotiques de celuici, et qu'il conclut en s'écriant: « Oui, j'admire son., génie, mais je le dénonce comme un ennemi de la liberté. » Mirabeau dans sa réponse, en même tempS

' Révolutions de France, a" 67, cf. n" 72, p. 330. DeBinoulias dit tipresséniBDt, n°G7, p. 92 : • Aucud journalisle n'a parlé ds cotte iaéanc0 des Jacobins. » Selon Mirabeau (ieUre à La Marck du 10 mars 1791) 1b n" 67 avait élé rédigé par Danton, ce qui est peu vraisemblable. Il est donc îrapossibled'accorder au texte des /t^uo/utionsdéfranee, comme on le fait presque toujours, la valeur d'un procés-verbal, et de le suivre servilement. De même il est tacile de réruler, par Bacourt (Mirabeau à La Marck, 4 mars 17tll) et Stridiler, 1(1,77, l'afllrmaiion que Mirabeau « n'aurait plus reparu aux Jacobins après la séance du 33 février.» Un important récit de cotte séance du 28 février 1791 se trouve dans K. E. OELssea, BruehslUcke aus den Papieren eines Augemngea tind unparteiUchea BeobacMers der franzSiiscken Révolution, ». 1, 1794, p. 36-39 (2* édition intitulée : Luxiter. 1797, 1, 16M67). Go rame, ïmaconnaissanue, ce réoitn'a pas été jusqu'ici prlseo coDsidératioa, je le donne dans l'appendice III,

Il ^

CHAP. XllI. — PRÉSIDENCE A J-'aSSEMBLÉE 331

qu'il 36 défendit lui-même, fit l'apologie de la conduite péceote de LaFayette, apologie qui était assez extraordinaire dans ce milieu, quelque légitime et convenable qu'elle pût être. Aussitôt Alexandre Lamelh s'élança à la tribune pour compléter les accusations de Duport. S'il faut en croire le récit de Desmoulins, pendant le long et accablant réquisitoire de Lameth l'angoisse faisait perler de grosses gouttes de sueur sur le visage de Mirabeau : le « moderne Catilina » était h plus mort que vif " en s'entendant foudroyer par le « moderne Gicéron ». Desmoulins toutefois ne peut s'empêcher de reconnaître que Mirabeau se défendit avec une « infinité d'art ». De tous les nombreux griefs développés par Lameth le plus faible avait été de reprocher à Mirabeau «on passage des Jacobins au club de 89, suivi de son retour aux Jacobins sans rupture formelle avec l'autre club. Mirabeau, repoussa avec une telle habileté cette accusation qu'il arracha les applaudissements d'un grand nombre des assistants. Bien loin de se montrer posé à quitter la place, comme avait fait Catilina jadis et comme semblait vouloir l'ycontraiudre Lameth- Cicéron, il prodigua auxJacobins de pompeux éloges et conclut en s'écriant : « Je resterai chez vous, jusqu'à l'ostracismel » Etsurcecri magnifique il fit une sortie digne du tragédien le plus consommé. Il quitta la salle au milieu des applaudissements et put croire qu'il avait brisé la puissance des meneurs du club.

Au dehors l'impression fut loin d'être favorable. L'archevêque de Toulouse crut savoir que la défense de Mirabeau avait été faible. Montmorin recueillit le même it et crut que Mirabeau se résoudrait à supprimer dans la proclamation du département de Paris un passage fort injurieux pour les Jacobins. Par le fait Alexandre Lameth, qui connaissait ce document avant qu'on l'eût rendu public, avait signalé ces allusions dans son discours. Il avait ajouté, se rappelant sans

3S2 LA VtE DE MIHADEAU

doute le déloyal escamotage que Mirabeau s'était permis après les débats sur le droit de paix et de guerre, que l'on pourrait bientôt lire imprimées les paroles incriminées, si toutefois l'original n'était pas falsifié. L*s choses en étaient maintenant à ce point que Mirabeau ne jugea nullement nécessaire d'atténuer son langage; au reste il s'était écrié en réponse à LameLh qu'il était uniquement le porte-parole de l'administration départementale '. On put donc bientôt lire dans la proclamation afllebée sur les murs de la capitale, en même temps qu'une digne exhortation au maintien de l'ordre adressi-e par les nouveaux magistrats à leurs concitoyens, une accusation lancée contre ceux qui alarmaient n le patriotisme avec des dangers imaginaires », et dont l'objet était a de perpétuer l'anarchie ». Plus nettes encore étaient les phrases suivantes : » Ceux qui veulent vous porter à des attroupements vous disent sans cesse que la constitution est en danger et que les ennemis de la liberté attaquent les lois nouvelles. Mais n'avez-vous pas vos gardes nationales, ces sentinelles vigilantes de la liberté publique"? Conserverez- vous vos lois en les , violant vous-même? b «

C'était dans le même esprit que se trouvaient conçuoH les deux adresses à l'Assemblée nationale et au roi, '

' l:e passage dénoncé par Luineth ne se trouve pas, il est vrai, textuellement reproduit, lel que Desmoulins le donne {l. e. p. 81), dans la proclamation reiflue publique. Miiis il De faut paa attacher grande importance au texte donné par Desmoulins, puisque Desinuulins lui-même, p. 75, dit en parlant du discours de t^ametb : • Ma mémoire a retenu quelques traits de ce discours. » C'est par erreur que Monlmorin (à La Marek, 2 mare 1791) parie de la « suppression de la phrase de la proclamation ». Cette proclamatioQ, dool rorifçinul est avec les procès-verbcox du département de Paris (Àrch. Tiat., F. c. III, Série 13), se trouve imprimée dans le Monilear n" 63, et dins A. Schmiot, TubleaJiX de la Révotalion française, 1, H. Scbmrdt pense, aprèd Buobez, qu'il n'était pas certain en 1791 qn» Mirabeau était l'auteur de la proclamation ; cf., comme rfrutalioa, Révoi. de France, D' 67 ; Itévol. de Pwù, n' 87 ; Chromiue de Paru, 17 mars 1791, '

CHAP. XUI. PRÉSIDENCE A l'ASSËMBLÉE 353

rédigées par Mirabeau au nom du conseil départemental. La première fut lue par Mirabeau lui-même, à la tète d'une députaLion, le lendemain de la séance orageuse du 2S février. « De tous les débris des anciennes institutions et das anciens abus, y était-il dit, s'est formée une lie infecte, un levain corrupteur, que des hommes pervers remuent sans cesse pour en développer tous les poisons. Ce sont des factieux qui. pour renverser la constitution ', persuadent au peuple qu'il doit agir par lui-même, comme s'il était sans lois, sans magistrats; nous démasquerons ces coupables ennemis de son repos, et nous apprendrons au peuple que si la plus importante de nos fonctions est de veiller à sa sûreté, son poste est celui du travail, secondé par la paix de l'industrie active et des vertus domestiques et sociales. »

Dans l'adresse qui fut transmise au roi le 2 mars, on insistait surtout sur l'idée que la nouvelle constitution

^ avait rendu la monarchie indestructible, ii Le trône avait un éclat trompeur, il a maintenant des bases inébranlables. Un grand arbre couvre de son ombre une large surface ; ses racines profondes s'étendent au loin, s'entrelacent a des rochers éternels; pour l'abattre il faut bouleverser la terre ; telle est, Sire, l'image de la royauté dans la Constitution •.» Le lableau était enchanteur, mais il ne correspondait nullement, dans la pensée du peintre, à la réalité des choses. De même, quand Louis XVI, dans sa réponse à l'Adresse, s'affirmait avec chaleur comme le plus vigilant gardien de la constitu-

<< Les factioui qui, au rûqus de renverser la i le texio doDQË par le prouùd- verbal du Conseil général du Départ^n). Oq lit au conlraîra r< jtour renverser la con^liiulioD » dans le Courrier (le frùuenee, dans le 'ioaiteur et dans Mëjan.

* A. ScHUiDT, qui reproduit (p. 13 et 1Q) l'Adresse au roi et h Réponse de Louis XVI d'après lea procès-verbaux du Conseil départemental, û'a pas remarqué r|ue r.es documenla étaient donnés déjà par le Courrier de Provence, c' CCLXVIII.

Stbrn, Mirabeau, II. 23

SKI LA VXE DE MIRAUEA.C

tion, il y avait là plus de fiction que d vanche il n'y avait rien de feint dans 1' mait le roi de se voir soutenu par le département dans sa lutte contre les perturbateurs de l'ordre. Si quelqu'un pouvait offrir de solides garanties pour concourir à ce but, c'était assurément Mirabeau. Même après les derniers incidents son nom brillait encore d'un vif éclat. L'ambassadeur anglais était bien en droit d'écrire, vers cette époque: h Si la personne du monarque est toute entière dans la main de Lafayette, le gouvernement semble passer rapidement aux mains de Mirabeau '» .

* BaowNrM, Dsspatches of Lord Gower, p. 67, 4 mars 1791.

Toute magnifique que parût être la situation de Mirabeau à un observateur placé dans les sphères diplomatiques, c'était pourtant un sol mouvant que celui sur lequel biitissait le grand orateur. Sans doute il se montra quelquefois encore au club des Jacobins, mais sa tentative d'enlever aux chefs leurs troupes fut un coup manqué. Tout le fruit de sa démarche fut perdu par la maladresse de Duquesnoy qui, pris à partie lui aussi par Ale.vandre Lameth, riposta dans une lettre violente. Les Jacobins se serrèrent autour de leurs chefs, et ceux-ci plus que jamais furent les ennemis jurés de Mirabeau.

Ils le montrèrent bien dans l'Assemblée, et cela sans plus tarder. Le 3 mars on délibérait sur le projet de Lafarge, qui tendait à créer sous la surveillance et avec l'aide de l'État un établissement de rentes viagères, destiné à mettre à l'abrî du besoin, dans leur vieillesse, les gens sans fortune. Mirabeau approuva le projet avec enthousiasme et pour le compléter demanda que les députés sacrifiassent chacun cinq jours de leur traitement, afin d'assurer une petite rente à douze cents familles pauvres. Aussitôt Robespierre s'écria que la motion de Mirabeau ne visait à rien moins qu'à priver

l'intérêt public d'une de ses sauvegardes, car c'étail pour rendre les représentants du peuple indépendants qu'on leur avait accordé une indemnité, et tous ne seraient pas assez riches pour s'en passer. Buzot fut encore plus mordant, lorsqu'il dit: «Il est intéressant que les hommes qui travaillent pour le peuple soient payés par lui, car ils seraient bientôt pnyés par d'autres ». Que pouvait répondre l'homme qui avait formul^ récemment l'excellent aphorisme: « J'appellerais vo-J lontiers l'économie la seconde providence du genre humain », mais qui lui-même menait une vie Tastueuse, grâce à l'arf^ent de la cassette royale? Mirabeaa dut se taire et accepter un échec. Neuf jours plus tard, lorsque les débats portèrent sur le conflit récent qui avait éclaté aux Tuileries entre la garde nationale et les aristocrates, Uuport déclara tout à fait inutile la question que posait Mirabeau demandant si la justice avait été saisie de ralfuire, et s'écria qu'il était vraiment peu nécessaire d'i-n appeler à tout propos aux lois. Il trail son adversaire fort rudement, sans que vraimeat il eût sujet.

Plus violemment encore que dans l'Assemblée Mil beau était pris à partie par fa presse. Prudhommfltrouva que la proclamation et l'adresse au roi manquaient absolument de dignité, et dans une composition de sa mnin montra à ses lecteurs comment Mirabeau aurait dû parler, a en fonctionnaire d'un peuple libre '. d Desmoulins rappela l'ancienne alliance de Mirabeau avec Galonné et s'écria qu'il eût fait un digne ministre de cette époque : a Mais il ne désespéra pas de ramener ce bon temps, car les Antoine et tous ces gens si bien frisés se plaisent peu dans la république ^ » Le pis était que l'on ne cessait plus mainte-

' nérotulions de Pnn',!, n° 87, p. 432-438.

* liévolations dt France, n" 67, p. 55,

CHAP. XIT, — LA Fm DE MIHABEAI! 357

nanl de lui reprocher d'être vendu et de puiser ses ressources à la cassette royale. C'était là un thème inépuisable pour Marat et Fréron. Ce dernier donnait dans son journal le compte tout fictir des sommes colossales — en total deux millions et demi de livres — que Mirabeau avait dû recevoir pour prix du veto absolu et de tant d'autres lois libertioides. Il estimait à 150,000 livres ce qu'avait coûté la bibliothèque de BuITon: Mirabeau cependant n'en avait acheté qu'une partie, et jusqu'à sa mort ne paya jamais que le dixième du prix d'achat. Pour un million et demi figurait une maison de campagne que Mirabeau venait d'acquérir à Argenteuil dans le courant du mois de février : en réalité celle propriété valait SO.OOO livres, et l'acheteur n'avait pas encore versé un sou. Mais le seul fait que cet homme tout récemment poursuivi par une meute de créanciers vivait maintenant comme un Crésus légitimait tous les soupçons. La Marck le savait, lui qui disait en janvier, à Duquesnoy : « qu'il valait mieux pour Mirabeau, dans six mois, acheter Versailles qu'una baraque à présent » '.

L'activité que Mirabeau déployait dans le directoire départemental ne réussissait pas à désarmer ses ennemis. Dès le début il considéra que le principal devoir des nouveaux administrateurs était de conjurer la détresse croissante de la capitale. Paris d'ailleurs suçait la moelle du royaume, mais il n'y avait pas à attendre d'amélioration tant que son administration resterait dans le désordre inoui où l'avaient mise les troubles lents, tant qu'il faudrait nourrir une telle masse

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Bacoubt, II, 205. L'Orateur du peuple, t. V, a- 9, p. 71,

122 (cf. l'Ami du peuple, n" 293, à une dFite antérieure). V. LrcAB DE MonTiGNY, ïu, 350. — V. aussi une lettre intéressante adressée par Mirabeau le 12 février 1791 à ud inconnu qui avait remboursé un billet de change «ndosEé par lui, dni.s la Cliromqm de '92, n" 93 (nSimpreasion dans la [Révolution française.

d'ouvriers sans travail accourus de toutes parts. Lorsque la ville n'eut plus aucun espoir de voir conserver son octroi dans le nouveau systcnae iinancier, elle supplia l'assemblée de lui accorder uue avance de quelques millions pour remédier à sa terrible détresse, en se rapportant à la promesse qu'on lui avait faite d'une provision tirée de la vente des biens de l'Église. La pétition fut approuvée par l'administration départementale, qui demanda de plus un subside mensuel jusqu'à ce qu'on eût trouvé moyen de combler le vide creusé par la suppression de l'octroi. Mirabeau défendit avec clialeur la pétition de la capitale, sans tenir compte de celte dernière demande ; il ne s'arrêta pas à considérer combien il était étrange d'accorder à la capitale ce que tant d'autres communes pouvaient aussi demander. Son intervention décisive arracha trois millions à l'Assemblée '. 1

Mirabeau devait tenir encore davantage à supprimer une des causes les plus considérables du mal, à savoir ces ateliers nationaux dans lesquels on payait cher un travail inutile et qui rassemblaient une quantité d'éléments toujours disponibles pour l'émeute et la rébellion. Déjà, au printemps de l'année 1790, l'Assemblée nationale avait tenté de déverser sur la province une partie de ces masses toujours grossissantes, mais la tentative n'avait pas eu de succès durable. Mirabeau voulait proposer à l'Assemblée départementale dans laquelle il siégeait un ensemble de mesures beaucoup plus propres, selon lui, à atteindre le but visé. On a trouvé dans ses papiers quelques noteai sur ce sujet datées du 7 mars 1791. S'il se résignait àj demander une réduction de la subvention accordéft^ jusque-là aux ateliers nationaux, c'était peur prolonger la vie de malades, de vieillards et d'enfants '. Il

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songeait à créer des établissements où l'on distribuerait gratuitement du riz, des pommes de terre et autres

alimenta. « Le pot au feu du peuple, ■ s'écria-t-il deux jours plus tard à l'Assemblée, « est une des bases des empires. •> Peu de ses collègues comprenaient aussi bien comment la faim pouvait devenir un des ressorts les plus puissants de la Révolution.

Et pourtant ce fut prùeisément celte grosse question de l'approvisionnement de la capitale qui donna prétexte aux plus haineuses accusations contre Mirabeau. 11 semble que le directoire du département de Paris se soit opposé à l'achat de moulins et de magasins situés 'à Corbeil, que désirait la commune de Paris. Peut-être bien le directoire songeait-il à favoriser une autre entreprise, qui eût consisté à installer des machines à 'Vapeur destinées à moudre la farine. Aussitôt Fréron s'écria que le charbon allait enchérir, que les établissements hydrauliques de Corbeil passeraient au.\ mains "d'une société d'accapareurs, et que la population parisienne, afferaée, deviendrait une proie facile pour le despotisme. De tout cela, c'était Mirabeau que Fréron 'tendait responsable ; » Le directoire ne voit que par les yeu^i de Riquetti, qui y domine insolemment. Affamé d'or et de richesses, c'est lui qui est à la tète de la compagnie d'accapareurs qui vont s'emparer des moulins de Corbeil ; c'est lui qui a influé sur la décision du directoire. Que lui importe que Paris soit réduit aux abois, qu'il ne soit plus habité que par des spectres exténués de besoin, que, au milieu d'une guerre sanglante et inévitable, d'un siège peut-être, nous soyons condamnés à broyer les os de nos frères et à paître la cendre des morts ; que lui importe qu'une mère (comme idu temps de la Ligue), égarée par la faim, dévore d'une dent suicide les membres palpitants de son enfant au berceau, pourvu qu'il se gorge d'argent et d'assignats,

lourvu qu'il ait de quoi satisfaire son luxe, se vautrer

dans les voluptés et payer grassement son cuisinier, ses maîtresses et ses teinturiers ' 1 » 11 faut se rappeler oombiea les soupçons de la populace parisienne s'éveillaient facilement dès que l'approvisionnement de la capitale était en jeu, pour comprendre comment un langage aussi violent paraissait alors tout naturel.

A tous ces déboires que Mirabeau, renié par les radicaux, devait supporter, s'ajoulait le dépit que lui causait l'exécution imparfaite de son grand projet. II trouvait Montmorin trop mou, il lui reprociiait de laisser trop lâche l'entente qu'il devait entretenir avec cerloîna membres de l'Assemblée. Quant à Talon et Sémonvllie, leurs services ne le satisfaisaient point du tout. A propos du premier, il disait que n Dieu ne fait pas par génération deux scélérats pareils. » Il était fort mécontent de voir la presse si peu travaillée dans son sens, et il croyait avoir découvert que, par ignorance des pi;Fsonnes, on distribuait de l'argent même à des adversaires avérés de la monarchie. Dans les provinces, l'agitation projetée n'existait encore que sur le papier, On connaît un seul émissaire, qui, vers le milieu dft| mars, quitta Paris avec des instructions secrètes. Ces) ce Joseph Gorani, descendant d'une famille de comtes> milanais, dont la vie n'avait été qu'une série d'aventures jusqu'au moment oij, venu à Paris à l'époque dfti la Révolution, il avait été introduit par Condorcet club de 1789, et là s'était trouvé en rapport avec Mirabeau. Gorani eut aussi pour mission, serable-t-il, de surveiller les mouvements des émigrés d'Italie °. Ua

' L'Oralfur du ptapte, tome V, n° 23, Dana Ad, [Tableaux de la Réuolu.Uon française, I, 30), on ne trouve que l'indici tion générale « moulins de Corbeil i'.

' Marc-Monniek, Gorani, p. 170 ; cf. Appendice II. Le 10 mars 1791, ' lorsque Mirabeau écrit è LaMarck: " mon homme part ■ Gorani sans doute qu'il veut parler. V., pour sa biographie, des sup- '

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