CHAP. XIV. LA FIK DE MIRABEAU 3T
posqui lurent recueillis sur les lèvres du moribond. Bien que Cabanis ait écrit un volume sur sa maladie. Lien que Frochot, qui ne s'éloigna jamais de son chevet que pour quelques minutes, ait noté tout ce qui pouvait olTrir de l'intérêt, il s'est formé comme une légende solennelle sur les particularités de ces derniers jours. De la phrase célèbre qui appartient à cette légende : « J'emporte avec moi le deuil de la monarchie; les factieux s'en partageront les lambeaux », la première partie, tout au moins, çst authentique. Mirabeau prononça ces mots en apprenant que la populace avait pris d'assaut le Club des Amis de la Constitution.
Jusqu'alors, pour ne donner aucune prise aux soupçons, La Marck s'était tenu éloigné du chevet du malade. Le jeudi pourtant il résolut de se rendre aux appels de Mirabeau. II trouva celui-ci entouré de quelques amis intimes, Frochot, Cabanis, Pellenc et deComps. La sœur de Mirabeau, Madame Du Saillant, représentait seule la
t famille. Sa mère, avec laquelle il avait depuis longtemps rompu tout commerce, ne put pénétrer auprès de lui ; elle s'en plaignit amèrement, une fois Mirabeau mort, et dans une feuille royaliste dénonça sa fille à l'indignation de l'univers; il est vrai qu'elle laissait Toir là que c'était non seulement en mère affligée, mais aussi en créancière vigilante, qu'elle aurait voulu forcer la porte. La chose apparaît plus clairement encore dans une lettre adressée à son plus Jeune fils. II est certain d'ailleurs que Mirabeau ne manifesta pas le moindre désir de revoir la femme qui lui avait été si fu- ^ neste après lui avoir donné le jour'. 11 voulut écarter le ■ souvenir de ces tragédies de famille. Toutes ses pensées ftse tournaient vers l'avenir réservé à son pays. Sur sa H prière La Marck, avec l'aide de Pellenc, fit un rapide Htlépouillement de ses j)Bpiers secrets, en brûla une par-
> De Lontsxe. II, 651-657. La mère de Mirabeau mourut ea a B^embre 1794. Elle fut arrfitée pendact U Terreur.
tie au feu de la cheminée, et nacha soîgneasement i»; reste chez lui'. Montmorin et DuquesDoy, pleins d'inquiétude, avaient insisté déjà pour que l'on prît ces mesures de précaution. Toutes sortes de gens rôdaient autour de ce précieux butin pour en saisir quelqi bribe. Mirabeau lui-même parlait de sa personne passé : « Ce Pitt est le ministre des préparatifs... j'eusse vécu je crois que je lui aurais donné du chi grin. »
La confiance illimitée qu'il avait en Cabanis lui fit refuser longtemps de consulter un autre médecin célèbre, le vieux docteur Petit, que Cabanis lui-même lui conseillait d'appeler. Lorsqu'enDn Petit fut admis, le vendredi au matin, il ne se fit aucune illusion sur l'élol désespéré du malade. Une dernière et fugitive lueur de force permît à Mirabeau de songer à son testament. Uns fois encore il y évoqua l'image de celte Henriette de Nphra qui, de toutes les femmes rencontrées par lai sur son chemin, auraitété la mieux faite pour devenir rester son bon ange. Il eut aussi la visite de Talleyrand, lequel voyant son ancien ami près de la mort, sacrifls son juste ressentiment. Talleyrand n'avait jamais pardonné à Mirabeau ta publication des lettres de Berlin. Il vint le voir à ce moment suprême, se frayant un passage à travers les rangs serrés de la foule, et resta quelques heures à son chevet, conversant amicalement avec lui. Mirabeau lui confia ce travail sur la réforme du droit d'héritage qu'avait préparé Reybaz. Lorsque le lendemain Talleyrand se disposa à donner lecture de ce discours à l'Assemblée nationale, il dit, en parlant de sa visite : « Partout était l'image de la mort, hors dans Pesprit de celui que le danger le plus direct menaçait. » C'est encore à Talleyrand que l'on doit le mol: « Il a dramatisé sa mort. "
' V. les détails dans De Louë^iis, v, 44t, d'aprèi Pellenc. Eod. loeo v. t3'-lil, se Uouvâ la Mstamenl de Mirabeau.
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CHAF, XIT. — LA FIN DE MIRABEAU 375
Et de fait, au milieu de ses amis affligés, qui songeaient et à leur malheur et à celui de l'État, au milieu de ses gens en pleurs, qui avaient pour lui un attachement fanatique, Mirabenu ressemblait à Tacleur qui veut pester jusqu'au bout fidèle à son rôle, sons s'en distraire à aucun moment. Lui aussi aurait pu dire comme Auguste mourant : « Battez des mains, citoyens, si la pièce est bien jouée » ; et danssa bouche ces mots auraient eu ]e double sens que l'on a Faussement attribué aux dernières paroles de l'empereur romain. Mirabeau pourtant avait des accès de délire de plus en plus fréquents, Ses douleurs le tenaient éveillé, il demandait le sommeil à l'opium. Au matin du 3 avril son martyre prit
an.
Il ne faut pas s'étonner si le soupçon que Mirabeau fût mort empoisonné s'éleva sur-le-champ. La conduite Bingulière de son secrétaire de Comps, qui dans son désespoir voulut attenter à ses propres jours, ne contribua pas peu à donner consistance a ce bruit '. Malgré les résultats de l'autopsie médicale, la famille de Mirabeau n'a jamais cessé de croire à un empoisonnement. L'Assemblée nationale fut immédiatement informée, dans sa séance du matin, que son illustre membre avait oessé de vivre ; elle décida de se rendre en corps aux obsèques de Mirabeau. Le directoire du département proposa de transformer la nouvelle église S"-Geneviève en nécropole réservée aux grands hommes de la France, et de placer dans le Panthéon national, à côté des cendres de Descartes, de Voltaire et de Rousseau, les derniers restes de Mirabeau. Jamais encore la capitale n'avait vu des funérailles pareilles à celles qu'on fit au grand orateur. Desmoulins put écrire qu'aucun roi n'en avait Bui de semblables. Toutes les dissensions parurent ou-
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' Noie de Laporte au roi, du 2 avrii 1791, Arck. nat. (Mus , 1211).
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blîées, toutes les inimiUês se turenl, et l'on vit s'ai UD funèbre cortège où (iguraient les membres de 1b' ConstituaDte et du club des Jacobins, le directoire départemental et la municipalité, des ministres et des juges, des gardes nationaux et des soldats de ligne, des délégations envoyées par les sections, une foule immense qui comprenait des vieillards et des enfants.' C'était la France entière qui semblait accompagner le mort à sa dernière demeure, et <le toutes les provinces DD gémissement s'éleva sur cette vie sobilement fau-' chée'. Il serait impossible de nombrer les articles que les journaux et les revues, les discours que les clubs et les Assemblées consacrèrent à cette grande mémoire. Le théâtre même devait bientôt mettre en scène la mort de Mirabeau.
Si l'on passe en revue les témoignages du temps dan»J lesquels se marque 'a profonde impression que fit In mort de Mirabeau, l'on s'aperçoit bientôt que mèma chez les apologistes du grand orateur l'admiration pre vient de sources différentes. Tel vénère en lui l'adver-S saire du despotisme, tel autre l'ennemi de l'anarchie»! U ne manque pas non plus d'articles nécrologiques dontT le ton fut loin d'être élogieux. Marat, et d'autres aveo« lui, suppliaient le peuple de résister à l'aveuglement de son idolâtrie et de rendre grâce au ciel pour la mort du traître Mirabeau. L'on refaisait la liste de toutes les tares de sa vie publique et privée, et plus d'une apostrophe funèbre pouvait prendre pour épigraphe ces mots d'un pamphlétaire anonyme : <■ Le masque tombe, l'homme reste et le héros s'évanouit'.
■ Les Archivet nalimalei C. g 2, carloa 4û, contiennent « 150 pîèoea, adresses, leitres ei procès -verbaux relalirs k la mort de Mil» beau ". Nous donoons dans les appendices tV et V deux adresses de coodoléaDces particuiièremeol caractéristiques.
> Dimenet, Agonie et Tetlamenl da comte de Mirabeau, ex-genlilhomtntÀ 8 p. Bibt. de la YiHe de FarU, 10156, d' 17.