‹ La Vie de mon pèreChapitre 10 sur 20 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

VAutruche,

En temps et lieu j'instruirai le lecteur de ce que Mr. van Doeîen , sa bonne épousa et la charmante Guillemine aux yeux noirs , éprouvèrent quand au coucher du soleil ils ne virent pas revenir le peiic Polycarpe, qu^nd le lendemain le soleil reparoissant sur l'horison leurs regards ne le rencontrèrent p23 , et quand cet asîre majestueux eut renouvelé et terminé sept lois sa brillante carrière-, sans qu'ils eussent pu se procurer le moindre renseignerDCiic.

î^lûn père n'étoit plus assez enfcnt pour ne pas s'apercevoir facilement dans quelle société le hasard l'av'oit jeté; ÎI maudissoit -le hanneton, les Perses,* et lui-même, pleuroit beaucoup sa chère GuiUemine , et formoit mille projets de fuite, auxquels ses prcvoyans acco'}rcs .

avoient àé\h forgé des entraves. Tous les matins à la pointe du jour, l'honnête bande alloic courir les aventures, le jeune prisonnier resroit avec les femmes et e.xerçoic le noble emploi de mariTiiton. Il alîoic chercher du bois, nertcyoit- la marmite, toiirncit la broche, et se sou mei toit à tout avec beaucoup de docilité et di potisnc::, po'jr aîîianouer ses geôliers, et profiler de la pren;ière occasion favorable de s't^cliapper de cet antre de brigands.

Un jour il fut près de réussir dans son entreprise. Toute la troupe étoic en campagne à l'exception d'un seul, qui plongé dans les vignes du Seigneur ronflait dtendu à la porte de la caverne.

Les femmes avoient été se baigner. Une seule , vieille sorcière qui par bonheur étoit un peu sourde, étoit restée assise auprès du feu dans le fond de h caverne, tenant son tricot à la msin, tandis que son vieux chef branlant venoit i&

temps en temps caresser sa poitrine étique.

Pûlycorpe profita de ce moment propice, et zeste, comme un oiseau qui i trouve sa c?ge ouvei f>", il fr.inchit légèremenc le voleur endormi; en deux sauts il laisse loin de lui la caverne, et le voila en pleine jouissance de cette liberté tant désirée. Mais de quel coté diriger ses pss? étoit-ce pnr le midi ou par le nord qu'il étuit entré dans la fjrôt? La maison de Mr. van Doelen étoit-eJle à l'est ou à Touest? Mon père n'était prs plus instruit sur cet article que feu mon gran«i" père de bonne mémoire ne réioit sur la cliasse des Ilotitntois. Cependant il fiiiloit prendre un parti prompt et dércisif, le volcur endormi pouvoit se r4veilîer, la vieille sorcière l'appeltr avec sa voix aigre et glapissante, et n'enteî> dant pas de réponse sonner l'alarme^ cette réflexion frappa vivement mon père^ et s'abannonnant à sa bonne foBîuue,Ji

s'en-

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s'enfonça dans le taillis, et se dirigea du côté du sud.

Hélas- î aucun angs protecteur ne vint planer sur sa tête et diriger ses pas trem» blans , un fatal instinct loin de le rapprocher de la sortie de la forêt, l'y enfonça encore pins profondément, et h nuit le surprit mourant de fiim, fatigué et tout' en larmes. Cependant sou jeune corps étoit robuste et endurci à la fatigue, et uns lueur d'espérance briljoit encore à ses yeux; il se llattoit que s'il pouvoit seulement passer la nuit sans accident, ayant tout un jour devant lui il trouveroii et la fin de la forêt et le terme ^e ses souffrances. Le besoin de manget l'inquiiîtoit peu , il avoit tout en courant rempli ses poches de fruits sauvages, et il en fit son modeste souper. Il ramassa ensuite au pied d'un arbre une assez grande -quantité de feuilles sèches, s*étendit dessus , fit sa prière, s'enveloppa de son innocence, et essaya de dormir.

Tout -d'un* coup, il entendit dans réioignement des voix qui se rapprochoient de plus en plus, et bientôt il distingua parfaitement les voix des habitans de la caverne, qui après avoir rôdé tout le jour se retiroient dans leur tanière. Pûlycarpe éprouva un tremblement universel , et une sueur froide coula de tous ses membres. Il se tapit, retint son haleine et prêta l'oreille'. Déjà il se flattoit que la redoutable bande prenant un chemin un peu plus à gauche pourroit passer sans l'apercevoir. II avoit raison mais un grand dogue anglois, que les voleurs meuoient toujours avec eux, dépista le petit fuyard accroupi , le flaira et se mit à aboyer. En vain mon père chercha- 1- il à le faire taire, en vain dans sa détresse lui présenta- 1 - il sa maa pleine de fruits sauvages; le dogue n'en aboyoit que plus fort, et le saisit par le pan de son habit au moment où il cherchoit à s'enfuir.

Alors il n'y eut plus de ressource.

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les voleurs s'approchèrent de tous cOtés, le reconnurent à la clarté d'une lantenie sourde et le traitèrent de la manière du monde la plus cruelle; plusieurs coups qu'il reçut à la figure firent jaillir son sang couleur de rose sur cet amas de feuilles sèches, qui dévoient lui servir de lit. Ces hommes grossiers et brutaux le firent marcher devant eux, et le conduisirent en l'assommant de coups jusques à la caverne , où ... . mon coeur saigne à ce triste récit .... un bras vigoureux et insensible armé d'un fouet devoit infliger à la partie innocente et postérieure de son corps le châtiment de sa faute, O douce et sensible Guilleinine ! Si tu eusses vu les traces sanglantes qui coloroient les fesses blanches et potelées de mon père , un torrent de larmes auroit coulé de tes beaux yeux noirs, et comblé les jolies fossettes de teâ^ joues.

Après cette malheureuse tentative mon père fut plus surveillé que jamais.

Le voleur ne ronfljit plus à l'entrée de la caverne, les filles n'alloient plus se baigner, et la vieille fée ne caressoit plus sa poitrine étique avec son chef branlant.

Diux années entières s'écoulèrent ainsi, Polycarpe s'accoutumant peu-à-peû à son état, ne pensoit plus aussi souvent à Guillemine, et seroit peut-être, malçré ses inclinations honnêtes , de^ venu un voleur comme les autres si son bon génie n'eût eu enfin pitié de luK Car, hélas î il n'est que trop vrai quft les circonstances font souvent d'un honnête homme un frippon , et d'un frippoïi reconnu depuis maintes années un honnête homme.

Déjà depuis long temps les voleurS avoient établi leur résidence dans cette caverne,nmassé de grandes lichesses, et assassiné nombre voyageurs , et cependant le très- sage gouvernement de Naples n'aV voit encore trouvé d'autre expédient que celui de mettre leurs têtes à pri>^

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ce qui ne tentoit personne , et ce dont la bande s'inquiitoit peu. I! arriva pourtant un événement qui entraîna des suites un peu plus graves. Un jeune Marquis qui revenoit de France fut attaqué dans cette forât par les voleurs , qui cherchoient à établir par des moyens un peu violons à la vérité , l'égalité des conditions, et la communauté des biens; mais le Marquis étoit peu partisan de ce système; il poussa même l'intolérauce jusqu'à renverser mort d'un coup de pistolet un de ces obscurs législateurs. Du reste ce Marquis étoit un fort médiocre sujet, et dont l'existence étoit à-coup-sûr peu importante: mais le hasard l'ayant fait nnître fils d'un des premiers ministres de Naples, son assassinat fit beaucoup plus de sensation que celui de nombre de braves gens qui étoient avant lui tombés sous le stilet des voleurs. Un fort détachement de Sbirres fut mis en campagne, cerna la forêt, fouilla jusqu'au moindre buisson , et découvrit enfin la

caverne des brigands. Il se livra alors un terrible combat. D'an coté le dé-" scspoir et h certitude d'une mort inévil'ible prôtoient des forces surnaturelhs, et de l'autre le nombre et la discipline suppléoient au courage.

Le combat se soutint quelque temps, déjà quelques morts et blessés des deux partis rouloient sur la poussière, mais enfin le reste des voleurs fut obligé de céder à la supériorité du nombre. On les enchaîna avec leurs compagnes, et on les conduisit à Napîes pour y Ctre , interrogés. Mon père pendant la durée de racilon s'$;toit tapi tout tremblant dans une cavité du rocher qui servoit de cheminée à la caverne , et n'y fut pas découvert. Dès que tout fut calme et tranquille autour de lui, il sortit de sa cachette et se mit à courir A toutes jambes. Comme il avoit appris à ses dépens dans sa première tentative que le chemin vers le sud ne conduisoit pas hors de la forêt , il prit cette fois la di-

rection opposée et se trouva au bout de quelques heures au milieu d'un grand chemin.

Alors il commença ù respirer librement , le souvenir de Guillemine vint se retracer à lui plus vivement que jamais et son coeur se dilata par la douce espérance de la serrer le soir même contre son sein. Concentré dans ces agréables idées, il continuoit gaiement son chemin, arrêtoit chaque voyageur qu'il rencontroit pour lui demander la maison de Mr. van Doelen. Les uns ne lui répondoient pas , d'autres lui rioient su nez, ce qui le Hcha si fort qu'il prit le parti de ne plus demander, et de suivre tout simplement la grande route, jusqu'à c2 qu'il arrivât dans quelque ville ou village.

Au bout d'un certain temps il rencontra au milieu du chemin un gros homme à figure brune et durej qui accompagnoit à pied deux chariots chargés de grandes caisses. Ce gros homme jeta un regard d'envie sur notre jeune voyageur; et, comme il crut voir

à sa mine qu'il ne savoit pas trop ni d'où il venoit ni où il ailoit, il lui demanda d'un air annic.U, par quel hasard il courrir ainsi tOut seul par le plus fort de la chaleur. Cela rendit à Polycarpe Pespoir que ce voyageur seroit plus charitsble po5;r un pauvre enfant abandonné que ne l'avoient été ces hommes grossiers auxquels il s'étoit précédemment adressé,

Héîas! mon ch r ami, dit-il an gros homme brun, pourriez- vous m'indiquer où est la maison de Mr. van Doelen, je me suis cgar^ , et je vous aurai bien de la rcconnoi>sance.

De Mr. van Doelen! (l'homme se mit à rire) oui, oui, je vais l'y conduire, assieds -toi sur la voiture, sa maison est justement sur mon chemin.

Qui pourrnic rendre la joie de mon père? d'un saut il s'clance sur le chariot et s'établit de son mieux sur une des caisses. ' Sa figure étoit calme et sereine, et son regard seul interprète de son impatience cherchoit à découvrir dans

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l'éloignement, le toit rouge sous kqual resfriroit sa chère Guillemine. Cependant ils svançoieur toujours, la nuit conimençoit à étendre ses voiles, l'air devenoic plus frais , et pas encore de toit rouge, le pasteur vigilant pressoit la marche de son troupeau, le soleil à la fin de sa course venoit d'dteindre ses feux dans le sein de Théds, et le toit rouge tant désiré ne se prisentoit pas. Enfin ils arrivèrent dans un village, et s'arrêtèrent devant une auberge de médiocre apparence.

Il est trop tard aujourd'hui dit le gros homme brun, mes chevaux ne peuvent aller plus loin, mais demain au plus tard à midi tu seras à ta destination. Mon père ne se méfia de rien ; le lendemain à midi se retrouver dans les lieux où les yeux noirs de Guiilemine exercent un si doux empire, se voir peut-être assis à la même table, partager avec elle une jatte de lait frrJs .... Comment au miii;^u d'aussi douces idées trouver place pour un soupçon! Le lendemain au lever da soleil

on attela les chariots, le diligent Polycarpe tout joyeux, après avoir étrillé, bridé et fait boire les chevaux, s'assit comme la veille sur une des caisses, et Ton partit. Ils marchoient déjà depuis long-temps, Tair étoit étouffant, le soleil dardoit à plopjb ses rayons, et point encore de toit rouge. Encore une bonne heure seulement , dit le gros homme brun, l'heure s'écoula, et mon père se trouva sans le savoir hors du territoire de Naplss.

Alors le gros homme brun changea de ton et de figure. » Drôle, dit -il à » Polycarpe, avac une voix dure et sé- » vère, ikimercie Dieu de ce que je ne » l'ai pas fait mettre dans une maison y> de force, car tu m'as l'air d'un va- » gabond, d'un petit vaurien ; cependant 5» si tu veux bien te conduire et exé- » cuter ponctuellement mes ordres, tu >v ne manqueras de rien avec moi. »

Piières, protestations tout fut inutile.

le gros homme sgita son fouet, et mon père trembla, et se souoiir.

J'entends d'ici le lecteur qui me demande: mais quel étoit donc ce gros homme Ixiin? O^tok un de ces Filoux ambiilans qui courent de ville en ville montrant des animaux étrangers, et soutirant adroitement l'argent des badauds attroupés. Il avoit <3ans ses caisses, une lionne , un tigre d'Afrique , une Autruche, un porc-épic , et quelques singes. Peu de jours avant qu'il eut rencontré mon père sur la grande route, son tigre dans un accès de fureur avoit mis en pièces un petit garçon de quinze ans qui en avoit eu soin .jusqu'alors. Au premier coup- d'oeil que le gros homme brun jeta sur Polycarpe, il conçut tout de suite l'i-lée de se servir de lui pour réparer cette perte, et il exécuta son dessein comme nous venons de le voir ; à l'exception cependant qu'il ne lui donna pas

la garde du tigre. IlTinstitua, pour le début, gardien ds l'autruche , jusqu'à ce qu2 Us autres bétes féroces fussent habituées à sa vue.

Ainsi mon père 7'y lieu d'être enseigne dans les troupes de S. A. le prince Polycarpe , débuta' par être marmiton , et ensuite valet de chambre d'une Autruche.

DE M O r\ P L il K. 6i

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