CHAPITRE V
VOrage,
Mon père s*éto:t peu- à- peu accoutunié à ce genre de vie errsnre, et il trouvolt fort agréable de n'avoir tous les jours d*autre occupation que de donner à marger à ces bètes, et de bien manger lui-même. Ce qui ne lui pîaisoit pas moins, étoit de respirer un sir pur et salubre, au lieu des miasmes fétiies et corrompus d'une caverne de douze pieds de long; mais ce qui le charmoit principalement , étoit au lieu de rencontrer tous les matins en s'cveilîant, Ife regard effronté d'une coquine, ou le bâillement d'un des voleurs, de voir chaque jour, à chaquç instant, de nouvelles figureSjde parcourir de nouvelles villes et de nouveaux pays , et de faire connaissance avec de nouveaux usages et de nouveaux ragoûts. Certainement si le ciel l'eût doué de Finimitable prolixité des Bernoulli et
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des Bilscliings , nous aurions depuis long- temps une douzaine de volumes in 4**. contenans la relation de ses voyages.
Le gros îiomme brun vint avec mon père en Allemagne, et fut assez content de sâ conduite; h meilleure «preuve que j'en puisse donner, est que dans l'espace de deux ans il n'employa qu'une seule fois le langage expressif du funet. C'étoit à Pûtsdam où mon père ayant passé presque toute la journée à voir msnoeîivrer les superbes soldats prussiens avoit laissé jeûner l'Autruche.
Polycarpe qui atteignoit sadix-luiitièmë année sentit tout- à- coup naître en lui le désir de s'instruire. Ce besoin impérieux d'agrandir nos connoissances , qui anime les jeunes gens et l^s vieillards, n'est jamais satisfait, et est à mon avis la preuve la plus convaincante de l'existence de notre ame. Il sentoit bien intérieurement qu'il n'étoit point né pour être marmiton, ou gardien d'un Autruche, des idées
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plus relevées que celles qui se rapportent simplement à la conservation de notre enveloppe terrestre l'agitoient vivement. Mais à qui pouvoit-il s'adresser? pas une nrce vivante autour de lui, hors le gros homme brun, l'Autruche, le ligre, la lionne, et le porc- épie; où chercher Taiiment à de nouveaux besoins ? les lumières du gros homme ne s'étendoient pas au delà de la connoissance exacte des auberges les meilleures et les moins clières de toutes les villes qu'ils avoient traversées ; et quand par hasard mon père faisoit quelques remarques sur la campagne , ou lui demandoit l'usage , le genre d'uiiliié d'une plante quelconque, le gros homme battoit le briquet, allumoit sa pipe , et une boufflée de tabac éîoit son unique réponse.
Les substances qui végétoient autour de mon père, ne lui procurant aucune des ressources qu'il désiroit, il résolut de les chercher chez les morts.
Use rappela que M. vanDoekn lui avoit
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sou?cnî dit, que f histoire de la nature étoit TcruJe la plus intéressante, et qui dévoiloit à l'oeil attentif et ob>5ervateur, dans les nnances progressives du vermisseau à l'éléphant la puissance éternelle et infinie du créateur. Son emploi de gardien de bêtes sauvages lui procura tout de suite l'avantage de pouvoir juger par lui- même si le scrutateur de la nature n'en avoit point imposé au monde. Il fouilla dans sa poche, y trouva quelques pièces de monnoie qu'il tenoit de la générosité de quelques ba» dauds , et qu'il avoit soigneusement épargnées. Il s'en far, son paiit trésor à là main, dans la boutiqiie du libraire le mieux assorti , et demanda à acheter une histoire naturelle. Le libraire lui demanda, laquelle? de qui?
M. P. Celle que vous voudrez, cela m'est égal.
Le Lib. Voici l'histoire naturelle de Bufîbn.
M. P. Comment tout cela! , corttbien coûte- t-elle.
Le Lib. Tout Touvrage avec ses planches et ses gravures pourra vous revenir à -peu -près à soixante et dix écus.
M P. Orès- étonné) Soixante- dix écus ! grand Dieu! n'en avcz-vous pas de meilleur marché ?
Le Lm. Oh je vous demande pardon voici l'Histoire naturelle de Martini, qui ne coûte que quarante huit écus et dix- neuf sels. Mon père trouva ce prix exorbitant, et le petit traité d'histoire naturelle de Rsffs â l'usage des enfans se trouva même au-dessus de ses n^oyens.
Cependant le libraire à force de chei^ cher parvint à découvrir dans un coin et tout couvert de poussière un historien du siècle; qui tout en ressuscitant les fables de Pline préten ioit à la gloire d'un nouveau système , et mon père avide de connoissances s'en accommoda pour quel*
qu3S sols mrirqués. Avec ca précieux trésor sous le bras il courut à toutes jambes à la raaison , s'assit dans un coin et se rait à fc;iii!Ieter le livre zvzc empressement ; il trouva bientôt à sa grande sstisfaciion une description dn Ctièbre oisfrau l'Autrudie. Il apprit que cet 3iiin]:;l :\ longues jambes et long cou se nomnioic en latin StruLhiocamelu?, qu'il ne pouvoit pa::- voler, mais qu'il devancoit à la courte le cheval le plus I vite, que les nrabes le poursuivoient au galop, et qu'il é:oit- assez stupidô pour croire qu'on ne pouvoit l'apercevoir quand il cachoii sa tête derrière i;n arbre.
Mon père dévoroit toutes ces noî!veautés avec avidité. Il trouva à la Sa de la description une note qui l'instruisoit que l'Autruche raangeoit et digéroic le fer et les cailloux. Cela principaleireiit lui parut extraordinaire , et il résolut d'en faire l'épreuve sur-le-cliamn.
Il prit la graîids cKfde la porte de Tau-
bergf: qui émit suspendue ;'; la rampe de* l'escalitr , y joignit celle de sa chambre, et une certaine quanliré de graviers et de pierres, porta le tout pour souper ù 5on pensionnaire, et eut le phisir de Voir l'Autruche avaler sans dillicul'.é ce mets un peucori:ce. Mon père senti: intérieurement une vénération jirofonde pour le compilateur de ces nouvelles véridiques, serra précieusement son livre dans la poche droite de son liibit, qu'il boutonna avec soin, et le lendemain à la ])ointe du jour se rerriit en roule avC': le gros homme brun. \ ers le milieu dl^ jour ils se trouvèrent dans une forêt entourée de hautes montagnes; le gros homme brun fit halre un moment au pifd d'un chûne fort touffu pour laisser soi;{iiir ses haridelles. Il lira un osin de sa poche, en, donna d'rjbord aux chevaux, ensuite à mon père, et s'étendit tout de son long sur l'herbe. Tout- à- coup un bruit considérable dans la cîiisse qui servoit d'habitation i l'Autruclie vint lVr.p-
per son attention. Il l'entendit agiter ses ailes ) se débattre avec violence tt pousser un râlement long et pénible ; le gros homme brun tout éperdu sauta sut la voiture, prit la clef qui étoit attachée à la poche de sa culotte avec une lanière de cuir, et ouvrit la caisse; hélas! la pauvre Autruche couchée sur le côté, dans les derniers instans d'une douloureuse agonie , jeta un regard mourant sur son geôlier et expîraé
La rage se peignit dans les yeux du gros homme brun, et s'adressant tout en fureur à mon père , qu'as - tu donc fait petit scélérat?
Le sincère Poîycarpe qui n*avoit jamais menti de sa vie avoua en bégayant que d'après l'autorité d'un grand scrutateur de la nature, il avoît régalé l'Autruche avec une ckf de porte et des cailloux.
Que le diable t*emporte avec toil scrutateur de la nature I s'écria le gros homme brun ; et saisissant son redoutable
fouet avec un mouvement de rage, il voulut faire porter au physique de mon père la peine de son indiscrète e.xpérience, Poiycarpe ne jugea pas prudent d'attendre l'orage, et appelant ses jambes à son secours il s'éloigna rapidement. Le' gros homme brun sentit alors qu'il avoit fait une sottise, il ne pouvoit abandonner ses chevaux et ses caisses pour poursuivre le fuyard ; et quand même il s'y seroit déterminé, il ne pouvoit guère se flatter avec son énorme corpulence d'atteindre à la course un jeune homme de dix-huit ans léger et svelte. Il changea tout de suite de langage et engagea avec un ton doux et insinuant le jeune Poiycarpe à revenir, lui promettant qu'il ne lui seroit fait aucun mal. Mais l'aspect du redoutable fouet avoit tellement concentré toutes les facultés de mon père dans ses jambes, que ses oreilles ne lui rendoient plus aucun service, et qu'il étoit déjà bien Join , que le gros homme brun conîinuoit
ercore ses prop'^sitions de paix, et ses promesses. I! ne rcïta an pauvre diable d'autre parti à prendre que de refermer la cai5se de l'Autruche, et de continuer tristement son chemin.
Mon père cependant s'enfonçoit dans le tnillis; le moindre bruit, l'agitation d'une f.uii!e sèche le fliisoit tressaillir, il croyoit toujours voir le cruel fouet à deux pas de lui ; reais enfin quand il se crut pleinement en sûreté, il se livra aox rfOe-xions les plus sérieuses sur la bizsrrerie de son destin. » Je suis né » sur un vo'can, (se disoit-il à lui-même) » ft par conso'quent destiné aux plus » grandes choses. J'ai pour parrain une » altesse sérénissime, au service de la- >» quelle, selon toutes les apparences, fe » dev'ois jouir du bonheur inappréciable » d'Cnre ensi;igne, au lieu de cela un » maudit hanneton m'entraîne dans une » cnverne de voleurs , oii je suis jugé » digne de remplir une place de marmi- » ton ; je m'.échappe de cette tanière
» pour devenir g^irdien d'une Autrnche.
» à peine le seriMiTcnt intérieur de mes » facultés commence- t-il à dt^gager mon » esprit du voile épais qui l'environne, » que je me livr'^ tout entier à Texampri » de la nature; je donne en toute in- » nocence une grande clef de porte et » deux cailloux à manger à une Autruche, » et des coups de foi-et doivent être » ma récompense. Ah Guilleniine! Gui!- » lemine! si le destin pro^pire m'eût » permis d'étudier b nr:tc-e près de loi, » d'admirer h toute puissance du créa- » teur dans tes beaux noirs , avec quel » plai.sir je t'aurois fait le sacriiîce de >. la place d'enseigne que rna promettoit » mon illustrissime pctron 1 »
Pendant ce beau monologue mon père avoitfdit un chemin considirable^et croyant n'avoir rien à redouter du gros homme brun, il se rapprocha de la grande route et doubla le pas pour gagner, s'il éioit possible, r.vant la fin du jour im village ou une chaumière ; mais un amas de nua-
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ges épais avoit obscurci l'horizon, utt veni impérueux commençoit à souffler; déjà le tonnerre grondoit dans Téloigne» ment, et l'on voyoit briller les éclsirs» l'air étoit lourd et étoufFont. Les oiseaux tremblans voUigeoient çà et là , et la pluie tomboit par torrens. Mon père savoit qu'il étoit dangereux en pareille circonstance de s'arrC-rer sous des arbres élevés , et il regardoir tristement autour de lui s'il n'apercevroit pas un abri; enfin il découvrit dans le tnillis une cahute de) chasseurs dans laquelle il se réfugia. L'orage s^dvançoit avec impétuosité, les éclairs sillonnoiv'nt la nue, les coups se succédoient vivement, et la pluie battoit avec vioîencç le toit vermoulu de la cabane. Tout- à- coup un homme d'une assez jolie tournure, vêtu d'un habit de chasse vtrd, portant un fusil et une gibecière entre dans lacahine; l'eau dégouttoit de son chapeau de cuir et de ses vêtemens , et j^on chien tout aussi mouillé que lui sesecouoit de sonmieuxet
un peu aux dépens de ses voLsins. Il fut tout étonné de rencon-rer au milieu de la forêt un jeune homme qui n'avoit point du tout l'air d'un voleur. Qui estu? Lui demanda- 1- il avec empresse-»
ment. Mon père lui raconta avec fran* cliise et naïveté son aventure avec le gros homme brun, et la malheureuse expérience par laquelle il avoir débuté dans l'érude de l'histoire naturelle. Le chasseur se mit à rire, et le jeune Poiycarpe parut lui convenir. Le ciel s'étoit découvert, les nuages avoient fait place aux couleurs du plus bel azur; l'étranger prit la parole €t dit à mon père : Je suis Mr.
de Siissenhayn intendant des mines; si tu veux me suivre dans mon château, je chercherai les moyens de l'assurer une existence pour l'avenir.
Quand mon père entendit parler d'un chf\teau , lui qui n'avoit Jamais poS'Sédé une misérable cahute ni même une petite place pour reposer sa tête , qui
n'avoitpas toujours eu un morceau de pain pour apaiser sa faim, il accepta avec transport l'invitation , baisa avec reconnoissance la main de son protecteur , et le suivit modestement par derrière à travers la forêt.