CHAPITRE VI
La Mïne,
Ils avoient à peine fait une lieue, dans l'espace de laquelle Mr. de SLissenhsyn avoir b.'aucoup parlé à son chien, n-iuis pas dit un mot à mon père , quand ce dernier à la grande saiisfartiôn de son estomac, aperçut par- dessus la tête des sapins le toit rouge du chàttau de SLissenhayn. Il lui sembla dans ce premier moment revoir le toir chéri de son père d'adoption , et la douce haleine de Giiillemine trouva pour la première- fois un objet de comparaison dans la fumée de la cheminée. Je vois d'ici plus xl'un lecteur faire la grimace à cette ignoble comparaison , cependant on en rencontre dans quelques pcëmes de beaucoup moins naturelles. La fumée de la cuisine charme un estomac aff<iraé, comme les joues fraîches d'une fille allument
l(i LA VIE
un oeil de convoitise et il est reconnu que Testomac a beaucoup plus d'éloquence pour exprimer ses besoins, que l'oeil pour exprimer ses désirs, et tnême plus que l'oeil qui se repose avec tant de complaisance sur un plat, ne se reporte sur un joli minois que lorsque l'estomac est satisfait.
En entrant dans l'avant- cour, ils furent accueillis par une trentaine de chiens courans , qui se pressoient autour de monsieur l'intendant et cherchoient à lui témoigner leur joie par de longs etbrujanS hurlemensc Quelques-uns de ses gardes vinrent lui faire le rapport de ce qui s'étoit passé diez lui pendant son absence; le chasseur Jean l'instruisit que le colonel de Fdsenbourg son voisin vouloit se défaire du b.au Sultan, et tout* de suite il entreprit l'éloge du dit Sultan à' peu-près dans les termes suivans:
» Par la grâce de Dieu étemel et tout- » puissant, c'est un superbe chi.'ti , il » a les HLz.aux larges et ouverts, les
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» oreilles longues, larges et pen^hntes, w l'oeil brun, sain et brillant, les dents » bonnes, fortes et blanches, les reins » larges et nerveux , les hanches fortes » et charnues, le pied droit, le ventre » velu et retiré , le fouet recourbé et H garni de soies longues et pendantes, » la jarabe soche, la trace dure, et l'en-» >» tre-deux des peîottes ^arni de poils. » Le chasseur Matthieu l'informa qu'il avoit tué une Isie, et le chasseur Antoine uû marcassin. Mr. de SLIssenhayn après les avoir entendus leur donna ses ordres avec un grand air de dignité et entra dans le château suivi de mon père.
Ils monrèrent ensemble un large et gothique escalier et arrivèrent dans une grande salle dont l'unique décoration commencée depuis plus d'un siècle, consistoît dans un grand nombre de bois de cerfs» Ils y furent reçus par une ménagère très -verbeuse, qui portoit à son coté un gros trousseau de clefs , et deux grands dadais de quinze à seize ans s'appro*
chèrent d'eux en gambadant, et les ac« ciieiUîrenr avec des manières un peu campagnardes. Mr. de SLIssenhayn fit tirer ses bottes par le chasseur Jean, passa une robe de chambre de coton, et le chasseur Mathieu lui ayant apporté une grande pipe d'écume de mer , il s'étendit sur un sopha de cuir pendant qu'Antoine cûuvroit la table. Mon père étoit toujours debout à la porte , faisant tourner son chapeau rond, et les yeux fixés en terre.
M. DE Sus. A présent approche jeune homme, et dis-moi à quoi je peux t'employer? D'abord ton nom?
M. P. Polvcarpe de Bollenbach.
M. DE S. (se levant) Comment?
qucil de Rolienbach. Polycarpe , de par tous les diables, tii n'es cependant pas celui qui s'est échappé de chez Mr. van Doelen en Italie.
M. P. Je vous demande pardon, c'est bien moi , mais je ne m'en suis jamais échappé.
Cher enfant s'écria Mr. de Siissenhayn en jetant sa pipe d'écume de mer, et serrant mon père dans ses bras avec tant de force , (lu'il lui fit jeter un cri perçant, comment le diable t'a- 1- il conduit ici ? de Naples dans les montagnes de Harz?
Mon père lui raconta toutes ses aventures avec ingénuité et franchise; et se peimit à la fin de lui demander par quel hasard il avoit l'honneur d'être connu de sa seigneurie.
M. DE S. Par un hasard assez plaisant, et il y auroit sur ma foi raaiière à écrire un roman. II faut que tu saches, mon cher enfant, que j'ai beaucoup connu la mère. J'ai fait avec elle le voyage d'Italie , et j'étois près d'elle quand tu fis ton entrée dans le monde sur le Vésuve. Il y a à-peu-près quatre ans qu'elle m'écrivit que tu étois disparu.
Le lecteur n'a certainement point oublié ce jeune homme, qui à cinq heures
du matin le dernier jour du carnaval donnoit le bras à ma grand'mère, et qui dans le voyage d'iralie étoit assis dans le fond de la voiture vis- à« vis de mon grand '•père. Eh bien c'étoit le même Mr. de Siissenbayn alors gentilhomme des chasses à la cour de S. A. le prince Polycarpe.
A son retour d'ïtalie le prince Tavoît nommé grand- maître des forâts et peu de temps après intendant des mines, parce que ses possessions étoient situées anx environs d*une mine, assez considérable. A cela près Mr. de Siissen»
hayn avoit des connnoîssances à peine ébauchées sur cette partie. Il y vivoit éloigné du monde depuis près de quinze ans. Le sauvage du lieu, et des environs , l'uniformité du commerce avec les chasseurs et les mineurs, Toccupation journalière de la chasse à courre ou au tirer, avoient fait d'un homme du monde agréable, un chasseur rustre et campa»
gnard. Il étoic célibataire et ne souffroit
près
DE MON PÈ PvE. Si
près de lui d'autre femme que M^le- Morgenthau (i) sa méniigtVe. Celleci au nom de cet amour tant prescrit par Jésus -Christ l'avoit cngugé à prendre chez lui deux jeunes orphelins qui par un heureux hasard de la nature avoient «ne assez grande ressemblance avec le seigneur du château.
Mlle. Morgcuihau éprouva un mouvement dMnquiètude et de jalousie en apercevant un tel rapport de trnirs dans la ligure des deux jeunes orphelins et de mon père, que l'oeil le moirs prévenu les auroit jugés demi- frères. Elle avoit depuis longues années acquis un empire sans bornes sur l'esprit de Mr. l'Intendant, et déjà depuis long-temps elle avoit formé et commencé à mettre à exécution un petit plan qu'une sage prévoyance lui avoit suggéré; elle travailloit petit à petit à convertir le château de Silssen-
d") Morgenthau, Rosée du matin.
hayn, la chasse et toutes les dépendances en un petit magot portatif, à l'aide duquel elle pût, après le décès du pro^, priétaire , au sein d'une vie retirée, élever les deux jeunes orphelins dans la crainte de Dieu.
L'ardeur avec laquelle Mr. de Siissenhayn avoit serré mon père dans ses bras , l'honneur qu'il lui avoit fait de le placer à table auprès de lui , son ancienne connoissance avec ma grand'mère dont elle n'avoit jamais entendu parler,. le concours de toutes ces circonstances réunies vint travailler l'imaginatron de Mlle. Morgenthau ^ les rides qui jusqu'alors n'avoient eu l'air que de se jouer sur son front serein , s'y gravèrent plu* profondément , et elle fut pendant le souper rêveuse et préoccupée. Ainsi la jalousie et la cupidité avoient déjà suscité à mon père un ennemi implacable dans, le château de celui qui jadis avoir été l'ami de Ja maison ehez taon grandpère.
DEMONPÈRE. ^3
Cependant personne ne s'aperçut If premier soir du trouble de Mi^ M «rgentliaur Mon père avoir trop de franchise et d'inexpérience, et i'intendanç étott tout à h joie d'une rénnion aussi inattenduo. Ce dernier fit apporter le meilk'irr vin du Rhin de sa cave, et but à la sancc du jeune aventurier dans une grande timbale d'argent ornée de ses ar<f mes. Il instruisît ensuite mon père de Tétat présent de sa famille, il lui appnç que nia grand'mère n'ayant pu survivre à la mort de son mopse et à la perte' de son li^s, éioit morte l'année précédente, qu'aussitôt ude troupe de collatéraux étoient accounis pour partager la «ucçes- Sfon, mais quî les dettes aciives et passives g'étant trouvées excéder <Je beaucoup la valeur réelle des terres, ils avoienf fiit acte formel de renonciation d'aprè$ lequel les créanciers s'étoient payés du mieux qu'ils avoîent pu ; ainsi mon pèrt n*avoit plus rien à espérer de ce tôiéj mais Mfr da Sussenlinjn lui promit de
réparer cet échec de la fortune autant que ses facultés leluipermettroient. Cette promesse fit sur Mlle. Morgenihau l'effet d'un verre d'absynthe , et sa bouche se retira involontairement jusqu'aux oreilles.'
Le compagnon de voyage de ma grand'mère tint parole, et l'intelligence de mon père fit honneur à sa protection. Polycarpe par son conseil s'attacha aux travaux des mines, et les poussa en peu de temps beaucoup plus loin que n'avoient fait les intendans , qui en avoient eu la direction depuis l'an 972 que la mine de Rammelsberg, dans la montagne de Harz, avoit été ouverte. Les vieux mineurs l'hnnorèrent du sur- nom de Bergwiirgel , qui dans leur patois signifie enfant mineur, et qui quelquefois s'applique aussi aux individus qui montrent du zèle et de l'affection ù la ckose.
Mon père apprit avec la plus grande facilité , l'usage des grands et des petits étançons, du marteau, du matras, des ressorts , de Tétoupe , des pinces , du
hoyau du grattoir, du pied de chèvre, de la forge, de la pompe, des amalgames, du minerai, en un mot de tout ce qui a trait aux puits et aux galeries d'une mine.
Il s'attacha successivement à tous les emplois , et s'en acquitta avec tant de promptitude et d'adresse qu'il obtint le suffrage le plus flatteur des mineurs les plus expérimentés.
Le vieux Mr. de Sîissenhayn voyoit ;ivec beaucoup de joie les succès de mon père, mais le nez de Mlle. Morgenthau en étoit devenu d'un grand pouce et demi plus long.
Polycarpe ayant dans l'espace d'une année terminé ses études et acquis toutes les connoissances nécessaires dans sa partie, fut jugé capable de remplir une place d'administrateur , et fut nommé à cet emploi au milieu des voeux et de la satisfaction générale de tous les employés.
Sa fortune paroissoit alors fondée sur des bases solides. Il commencoit à oublier
86 L A Vie
16S infortunes qui successivement l'avoient établi marmiton , gardien d'autruche,' et scrutateur de la nature; et si Thuiheur revéche et les tracasseries multipliées de M"e. Morgenthau lui rappé^ loient de temps en temps que la vie jî*e§t pas sans amertume, Vivnge chérie de Guillemine venoît lui offrir une douce
consolation , prêtoi' un charme nouveau ji
à son travail, et rransformoit sa petiie '!
Jiutte en temple de l'amour: ainsi rieit î
ne parojssoit manquer à sa félicité. Sou- |
vent pour éviter la chaleur du jour, il ]
se réfugioit dans le bois voisin, et là, |
étendu sur un lit de mousse à l'ombre ;j
d'un chêne antique, les rêves heureux i
de son imagination le reportoie'nt dans |
cette agréable demeure, sous ce toit rouge }
où un regard de Guillemine, échappé fur- ^"
tivement à travers ses longues paupi«'- •
res noires, aVoit eu pour lui mille f:~)is s
plus d'éclat que la veine d'or la plus i
riche au milieu de son enveloppe gros- -;
5i,ère, Bientôt après l'avenir lui offroit il
les plus brillantes perspectives; il faisoit des plans d'accroissement de fortune ; l'aoîour lui reiidoit tout facile, et toujours son pinceau brillant et mensonger venoit embellir le tableau. Vingt fois il prit la plume pour écrire à Mr. van Doelen, et vingt fois l'idée que sa fortune médiocre n'étoit pas digne de Guilleœine le retint.
Cependant tous les œomens de liberté que lui laissoient ses occupations, étoient employés à la culture de son esprit et à l'accroissement de ses connoissances ; il lisoit quelques ouvrages philosophiques, apprenoit à penser lui-même, à distinguer le vrai de ce qui n'est que brillant, à mépriser la superstition et les jongleries deô prêtres, et à les combattre même en cas de nécessité. Plus heureux mille fois si sa raison n'eut pas déchiré ce voile î le souffle insinuant de la philosophie se transforma pour lui en une violente tempête , qui l'arrachant du port de
son repos chimérique le rejeta au loin 4ans la mer des aventures.
Deux anciens mineurs iui rendirent compte un jour que le liititi avoit causé beaucoup de désordre. Ils avoient Tair tout effarés , et les jeunes mineurs étoient rangés autour d'eux. Leur bonnet à la main, le regard fixe, la bouche béante, et témoignant dans toute leur contenance la plus vive tVayaur. Mon père se mit à rire et chi^rcha à leur démontrer qu'il ii'existoit point au monde de Jutin, excepté Ml!e. Morgen'hau. Un murmure d'indignation s'éleva tout de suite au milieu de la troupe dont il avoit eu la hirdiesse d'attaquer la crriyance. C'est un impie s'écria un d'entre eux: quand on ne croit pas au luiin on ne croit pas à la bible — au lutin dont depuis huit cents ans personne n'a nié l'existence. — qui nous a si souvent nous autres gens d'àg^ et d'expérience étourdis, renversés, souffletés — non mes amis nous ne devons pas souffrir un pareil scélérat
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parmi nous; allons nous plaindre à Mr.
l'Intendant et s'il n'appointe pas notre requûte , alors il faudra foire savoir à S. A. le prince régnant, qu'il y a un athée dans ses états. Le luiin seroit capable de s'en venger sur nos enfans, et de nous faire déserter la maison. — Allons, mes amis, chez Plntendant.
Il« y farent en efFit et étourdirent tellement le pauvre Mr. de Siissenhayn en parlant tous à- la- fois, qu'il ne comprit pas un mot de toute l'alFaire, seulement à force d'entendre répéter le mot lutin ^ il conclut que le farfadet leur avoit dérangé la cervelle. C-pendant Mlle- Morgenthau avec son nez long de cinq pouces, prit chrétiennement sur elle de lui expliquer l'événement ; des accessoires faux, mais vraisemblables, des remarques édifiantes, et des histoires épouvantables de lutin vinrent tour- à- tour embellir et animer son récit, et terminant par un long soupir, elle se résuma à
dire qu'il arriveroit infailliblement malheur à un incrédule abandonné de Dieu.
i^lon père fut appelé , et ne donna ni aveu ni désaveu, Mr de Siissenhayn qui respectoit la croyance de ses pères et encore plus celle de W^^- Morgenthau, s'emporta vivement, et ordonna au pauvre administrateur accusé de reconnoître publiquement l'existence du lutin , ou d'abandonner le territoire. Le jeune philosophe trouvant indigne de lui d'appeler de pareille sentence; comme Fébronins et consors , choisit le dernier parti, fit son paquet, et eut bientôt tourné les talons au château de Siissenhajn, à Miie. Morgenihau et au lutin.