CHAPITRE VIL
V Océan,
Ah ! que je suis malheureux I s*iécria mon père en av ''^çant î5on baron de voyage et s'appuyant dessus, à quoi me destine la bizarrerie du sort? Un ssnç bouillant circule dan.*, mes veines partil à la lave brûlante du Vésuve j<ur laquelle j'ai pris naissance; un respectable ministre guide mes premières année.<i; l'oeil noir de Guillemine développe l'existence de mon coeur; un hanneton me j,eîre dans une bande de voleurs; une autruche me rend scrutateur de la nature; un gros homme brun armé d'un f mec menace mes progrès naissans ; un orrg? me conduit à Sassenh:'yn , et un mnidit lurin m*en chasse. Que devenir? Où chercher des hommes qui àyent besoin d'un administrateur des mines et qui ne croyent pas au lutin?
Abandonné à ces tristes réflexions il
courut de ville en ville avec son paquet sur le dos. Il arriva dans les montagnes de Misnie, parcourut les villes de Freiberg, d'Annaberg, Schneeberg, St. Georgenstadt, Sclv.varzenberg, Marienberg, LU menau, Halle en Tirol, Schwartz, Rattenbourg, etc. par-tout il proposa ses services, fit preuve de ses connoissances, fut admiré, dut Ôtre employé, mais dèsque sa non- croyance du lutin et oit connue, on lui donnoit uu médiocre viatique avec injonction de continuer son chemin; et il auroit pu voyager ainsi jusqu'aux mincs du Potose sans trouver un asile.
Cependant ses modiques finances diminuoient insensiblement, et il se trouva bientôt vis-à-vis de rien sans savoir comment en faire quelque chose.
Il arriva un soir foible et fatigué, mourant de faim et de soif dans la résidence d'un petit prince de l'Empire.
Il passa devant la boutique d'un tailleur qui chanioit en enfilant son aigaille. Mon
bon ami lui dit mon père , vous êtes bien gai , et moi bien triste , vous avez à manger et moi je meurs de faim; si vous aviez par hasard besoin d'un apprentif, j'apprendrois bien volontiers le métier de tailleur près de vous.
Entre, camarade, lui répondit le tailleur; je n'ai pas besoin d'appreniif; mais j'adoucirai volontiers ta misère si Je le peux. Asseois- toi à ma tsble , mange de mon pain, bois de ma petite bière; l'état où je te vois me fait de la peine, et j'aviserai aux moyens de venir à ton secours.
' Ces paroles chatouillèrent délicieusement l'oreille de mon père et résonnèrent jusqu'au fond ds son estomac. Il entra, s'assit à la table du tailleur, mangea , but , et se reposa. Après le repas, il lui raconta toutes ses infortunes, comment il étoit devenu successivement marmiton, gardien d'une autruche, naturaliste, administrateur des mines, et comment enfin un maudit lutin l'avoit
fjrcé d'ibnndonner cette dernière placer Hilasî dii'il en soupirant, je suis bien tourmenté. Je ne sais comment gagner ma subsistance; je suis né sur le haut d'un volcan et croyojs terminer mes jours au fond d'une mine ; mais le lutin est venu troubler mon repos. Oh maître î faites un acte d'humanité, prenez -moi pour apprentif , car je n'ose ni mendierj ni voler.
Le joyeux tailleur étoit un petit bossu qui rioir de tout dans le monde, quelque sérieux otî triste que ce pût être. Ce n'étoit cependant pas ceiff joie maligne qui prend sa source dans le malheur et les souffrances de nos semblables; un sentiment inné en lui, lui faisoit séparer tout de suite le comi«» que du fàcheuji , il rioit de tont son coeur du premier, et tout en riant cher* choit à prévenir et soulag^T le second, autant que ses facultés le lui permeitoient, Hi Mon père qui dans tout le cours de S9 1|> vie n'avoit jaaîaiâ rencontré up cargciàrf
semblable, ne fut pas peu étonné de voir son hôte rire à gorge déployée, au récit d'infortunes, dont le souvenir seul lui déchiroit le coeur. Son sang bouilionnoit dans ses veines, et il étoit prêt i lui jeter à la tête l'assiette d'étain qu'il avoit devant lui, quand le petit bossu «'apercevant de sa rougeur, s'arrêta toutà-coup , se mordit la Isngue , et demanda pardon à son convive. Vous ne àivez pas vousî offenser de mon rire, lui dit- il en lui tendant la main, c'est ma manière; j'ai reçu de la nature Theureux don de rire de tout , et je suis bien plus heureux en cela que Mr. notre surintendant quand il se perd dans ses écritures, et ses disputes tbéologiques ; et puis de bonne foi comment voulez- v^ous que je ne rie pas quand vous me racontez le régal de clefs et de cailloux que vous avez donné à votre Autruche. Ert achevant ces mots il se mit à rire plusfort que jamais , et cela si long- temps 91 de si bon coeur que mon père malgré
lui , se vit forcé d'en faire autant. i\près avoir donné cours à leur bruyante gaieté pendant près d'un bon quart d'heure, le etit bossu reprit l'air grave et sérieux, et dit à mon père.
En voilà assez mon ami, à présent avisons aux mojens de venir à votre secours; vous voudriez apprendre auprès de moi le métier de tailleur, je le désirerois , mais cela m'est impossible , vu que je n'ai pas assez de chalands pour employer et nourrir un garçon. Peutêtre croyez ■ vous que je vous en impose, et jugez -vous de mon commerce, par la propreté de ma maison , le bon pain bis de ma table, et la bière qui a rafraîchi votre palais; Dieu, il est vrai, me comble de bénédictions; mais ce n'est pas à mon métier, c'est à mon génie que je dois l'honnête aisance dont je jouis. Vous saurez que Je suis poëte, et que mes vers coulent avec une grande facilité.
Narguant la tristes e Je grimpe au Pertnesse Sachant que la haiiiiesse î*lijs que le vrai talent a droit à la richesiç.
Quand une de mes prati-iucs célèbre son jour de n;iissance, tout de suiie j'arrive chez elle, une pièce de vers de circonstance à la main , et il n*y a pas une noce, un baptême, que le ovial railleur Luchs (1), n'ég.iie do ses poétiques accens. J'arrache par ci par là un écu, et la source de mon talent est inépuisable. Ain.^i le meilleur copsu'il que je puisse vous donner, est de taire commô moi, de devenir poète, je vous prêterai un dictionnaire de rimes depuis A jusqu'à Z, que j'ai moi-même corrigé et augmenté, et à l'aide duquel vous pourrez, quand vous voudrez, faire un poème de 20000 vers sans la plus petite difficulté. Je fournis de temps en temps quelques opuscules à l*almanachde9 muses.
Ci) Luclis traduction littorale, loup. cervi«r.
mais rarement, parce que les rédacteurs
et les libraires paytiic mal.
Mon père ne fut pas peu étonné de se trouver sous le toic d'un disciple d'AppoUon ii avoit toujours eu une haute coiisidéraiion pour la pccsie, et s'étoit persuadé que le feu uu génie animoit toujours les yeux à\in poëte et commandoit au respect. Assis vis- ù- vis du petit tailleur bossu , il le considéroic avec attention, et ne pouvoit trouver en lui le moindre rappoti avec le portrait brillant de son imagination. Il le pria cependant de lui communiquer quelquesunes de ses productions; le petit tailleur avec un sourire de satisfaction , ouvrit une petite boîte qui renfermoit son fil et ses aiguilles, le sentiment intérieur d'un succès qu'il jugeoit infaillible, imprima l'air du contentement sur toute sa figure; il déploya son papier, but un grand verre de bière et commença ainsi:
DE M O N P È R K. p>
^u Jour
Jieureux tant déiirJ, et à jamais mémorable
de
l'union sacrainentnle et coîiju^ale
entre
Momlcur
Monsieur Ga'spard - .■Jinaile i'Fnfuine
bourgeois célèbre, et membre renommé , de Ia
irès-notabie
confrérie des boulangers d'une part :
et
Demoiselle d'honneur et vertu reconnue^
Marie Eupîtrosine du Désir
Jklle uniijuc et nubile de
Monsieur
Monsieur Jean Christophe du Désir,
tisserand recommandable , de fautra.
Sebastien Luchs fin et ruse matois Au tendre hymen prêtant sa voix.
Voulut dans le morceau suivant Exprimer sou contentement, \Lt présenter son compliment Pour te'moigner son dévoûment . .
Q\iaiid Dieu de rien eut formé l'uni'.-ers il l'embellit de cent charmes divers;
Il cr^a l'homme, avec lui l'espérance Le tendre amour, l'éternelle constance.
Adam s'ennuyoit seul au sein du paradis Demoiselle Eve à ses regards surpris , .
Ici mon père s'assoupît tout doucement, maître Luchs entra en fureur, il toussa, cracha, frappa du pied, mais vainement ! enfin il appuya un grand coup de coude dans la poitrine de son convive, et celui-ci se réveillant en sursaut, il lui dit avec un regard animé:
Croyez- vous qu'Appollon vous couronnera dans le sommeil? Si vous voulez vous former sur de grands et bons modèles , ouvrez les oreilles.
Aussi les ai -je tenues ouvertes, répondit mon père en se frottant les yeux, mais, maître, quand on a fait dix lieues dans un jour, les yeux ^ se ferment in» volontairement.
Le Tail. Et quand vous en auriez!
fait vingt, un chef- d'oeuvre de poésie devroit vous tenir éveillé.
DE MON P È RE. loi
Un pareil argument érnnt sans réplique, Polycarpe, bon gré, mal gré , fut obligi de tenir les yeux ouverts , mais il s'en vengea en fermant les oreilles, et en donnant un libre cours à son imaginaiion , qui réunit bioïKôt toutes ses facultés intellectuelles sous le toit rouge de Mr. van Doclen. Ctpendant le petit bossu coniinua sa lecture avec un ton dd voix harmonieux et passionné , pareil aux sons aigres et ciiscordans que tire un archet promené au-dessus du chevalet d'un violç>n.
Le pocme étoit divisé en trois époques principales, la première, comme nous l'avons vu plus haut, commençoit au premier père de tous l€S hommes, et alloit ]u5qu'aux noces de Cana; la seconde prenoic des noces vie Csna jusqu'au mariage de Sémiramis, et la troisième du mariage de Sémiramis jusqu'au jour mémorable de l'hymen célébré entre M. l'Enfumé et M^e. du Désir.
Le petit bossu terminant son pcëme par une allégorie délicate et ingénieuse;
La nnture en formant Mr. renfuraé M^e.
Boulanger, avoir employé h. farine la plus fine pour faire un piVé, et la même nature en faveur de M'ie. du Désir fille d'un tisserand avoit filé une trame aussi parfaite que durable. Le pauvre Pulycarpe n'y put pas tenir davantage , sa tête tomba sur sa poitrine , semblnble à une branciie forte et élastique qui courbée sous une force étrangère s'échappe avec vivacité et retourne à sa position naturelle. Morphée versa ses doux pavots sur ses paupières appesanties, et enveloppa le malheureux administrateur dans les voiles les plus épais rie la caverne aux sept dormans ; maîrre Luchs voyant bien que la narure étoit plus forte que .sa poésie , serra avec dépit son manuscrit et fut se coucher.
Le lendemain matin un doux sommeil ayant rétab'i ses esprits vitaux dans leur assiette ordinaire, mon père se mit à refléchir mûrement à la proposition de son hôce. Son amour- propre lui repré-
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senta d'abord, que neut-ctre il portoit un germe pcctiqiie caché, et que le destin ne l'ii nvoit envoyé son mercure que pour féconder ce germe, et aider son développement. L'assiirnnce que loi donna le tailleur qu'aucun gfnie du premier ordre n'étoit fixé dans iaviile, mais que seulement des étrangers rimaiikurs y avoient eu de temps en temps des succès brillans et solides, vint allumer de plus en plus son nouveau feu poëiique. Il résolut sérieusement d'essayer la chose (pour rappeler l'expression favorite de mon grand- père j mais dédaignant les formesignobles et les expressions triviales de maître Luchs, il voulut débuter sur-lechamp par un poënf:e héroïque, ne doutant pas que la renommée ne s'empressât de publier au loin cette sublime production.
Le prince chez lequel notre héros se trouvoit depuis vingt- quatre heures, et dont la puissance absolue s'étendoit sur un espace de pays grand comme la
irjain, se nommoit Emmerentius Théo»
dore par la grâce de Dieu duc de A.
et B. comte régnant de C. et de D.
comte et seigneur de E F. G. etc. etc. etc. les etc. sont les Paraphes des grands seigneurs et n'ont aucune signification propre. Car Emmerenriiis Th-^odore éioît une assez bonne pâte d'homme qui prenoit tout indifféremment et pré'endoit à la gloire d'être le premier M cène du St. Empire r^maîn. A l'ombre de son trône c'est à -are de son fauteuil à bras, se rîfugiûient tous ceux dont les différentes sociétés et feuilles littérsires avoient méconnu , ou déprisé les talens; ils ne s;^moient pas, ils ne moissonnoient pas, et cependant le prince les nourrissoit. Mon père avoir cr.lculé soi plan sur cette vie de cocagne. Un prëme héroïque dédié à S. A. le protecteur des muses , le frè e aîné d'Appoîlon devoit atterrer d'un seul coup tous les malheu» reux avortons, dont les fa les idyilts, ft les dogci^reuses romances avoient eu
DE MON PÈ Pv E. 10^
jusqu'alors le privilège exclusif de plon>» ger le prince dans un sommeil profond, précédé de longs bâilleroens. Le petit bossu enchanté de voir que mon père iï*al!oit pas sur ses brisées, approuva enrièreiTient son projet, et lui promit même de le garder chrz lui jusqu'à ce que son poëme lui eût procuré une existence, se réservant seulement unerérribution raisonnable sur le g in futur, que leur imagination leHrreprésenîoit comme infaillible, et qu'ils avoien' déj^ maintes fois supputé.
Mon père mit tout de suiie la main à l'oeuvre , et deux mois étoient à peine écoulés qu'un poëme en 33 chants intitulé l'Océan vint au jour. Je n'entends point ici par jour celui de cet astre brillant qui éclaire et féconde l'univers, ce n'étoit • encore que la modeste clarté de h lampe du tailleur. Ce dernier devoit avant tout juger de l'ensemble et des détails du poëme; et il fut arrêté que le dimanche suivant mnîire Luchs en qualité de connoisscur, de censeur et de
io5 LA VIE
criijque, prononceroit 5ur le mérite de l'ouvrage. Poly::nrpe y consentit pour avoir le plaisir de faire admirer ce chefd'oeuvre de génie, persuadé intérieurement qu'il n'y avoic pas un mot à reprendre.
Le fameux dimanche arrivé, on prépara tout pour la lecture; le petit bossu s'jfsit vis-à-vis de mon père, er la tête datis ses mains , les coudes appuyés sur la table il prêta une oreille attentive.
Polycarpe commença ainsi: ,,