CHAPITRE VIII
Le Loup,
Oh douce et aimab'e M^^e. Morgenihau (s'écria mon père un jour que les premiers rayons ilu soleil le surprirent errant dans le psrc) ton oeil cave et chassieux a eu sur ma destinée une influence plus forte que le regard doux et expressif de Guiilemine. Avec l'aice d'un lutin lu m'as créé pcëte, c'est à toi seule que je dois l'honorable emploi d'intendant du parc de S. A* il est bien juste que les prémices de mi muse ta soient offerts, que les premiers accens de ma lyre soient pour te célébrer. Il dit et grimpant son poétique coursier, qu'il nommoit modestement Pégase , il trace dans une longue satire en vers iambiques le portrait fidelle de M^e. Morgenihau.
Ce petit ouvrage fit du bruit à la cour, et fut placé à coté des satires
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de Boilfau, aucun des habicans de la -résidence us connoissoit Mlle- Morgenthau, mzh comine on vouloit absolument avoir l'original du portrait , on se mir à chercher des ressemblances parmi les dsoies de la cour. Malheureusement mon père, en traçant le portrait de M'ie-- Morgenthau, avoit placé un ruban jaune dans sa coiffure, et le jaune se trouvoit être la couleur favorite de la princesse, j A peine eut -on fait cette importante découverte, que chacun se dit à Toreille. La satire regarde la princesse, et quoiqu'il n'y ait pas de trait direct, la couleur jaune en est une preuve assez évidente.
Une officieuse soubrette dont mon père avoit méprisé Us c. jrmes quelque temps auparavant , se chargea de faire saisir à la princesse cette maligne inrerpritation. Celle-ci étoit aussi crédule que vindicative. Ce rapprochement dé couleurs jaunes échauffa sa bile, et elle Jura de venger sur le poëte son amour-
propre oflensé, à la première occasion
favorable. ■\ »
Mon père s'aperçut à temps de Torage qui mennçoit son bonheur naissant, et pour l'éviter, il s'emprtssa de faire imprimer sa satire, substituant la couleur rouge à la jaune. Aussitôt toute la cour y reconnut la femme du grand écuyer qui ne portoit jamais que du rouge, et qui enira dans un accès de colère violtnt quand elle apprit ce changement de couleur. Mon père déconcerté de ce second mal- entendu, fit faire sur-le-champ une seconde édition de 4on ouvrage, et substitua le verd clair au rouge. Cela lui réussir encore plus mal. La maîtresse du prince s'étoit déclarée depuis long temps pour le verd clair, et comme en outre elle avoit peurétre plus de raisons que les deux autres pour se reconnoître dans le portrait de Mlle. Morgenihau, elle fit le serment solennel devant sa femme de chambre dû
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tuer une vengeance éclatante de cette insigne méciinncetè.
Ainsi mon pnuvre père dans respac« 4'un mois S'écoit faic trois puissantes ennemies , qui réunies tvoutes les trois épioient le moment favorable pour le perdre. Il jugea inutile de changer dans i3ne troisième édition de sa satire le verd clair contre une aurrt couleur. Les courtisans vouloient absolument un original au portrait , et comme il n'existoit pas une couleur au monde pour laquelle une femme de la cour, jeune ou vieille, bide ou jolie, n'eiu une préférence marquée, mon père vit bien qu'il ne fcroi; qu'augmenter le nombre de ses ennemis. li se résigna tristement à sa destinée, suspendit la lyre d'AppoUon à la muraille, et résolut de se renfermer strictement dans les devoirs ôe sa charge , pour, s'il étoit possible, détourner le coup qui le menaçôit.
Le parc qnî lui étoit confié avoît k»
peu- près une lisue de tour et comprenoit
la
DE MON PÈRE. iij
la moitié des états du prince Emmerentius Théodore. On y avoit enclavé plusieurs pièces de terre cultivées, dans lesq.ielles on avoit planté du bois et laissé croître des broussailles. L'on tiroit des pays voisins le blé nécessaire à la consommation des sujets de S. A. ; ce parc renfermoit toutes sortes d'animaus étrangers et rares tels que des coqs d'Inde, des faisans , des canards de Turquie, des daims , des brebis d'Espagne qui avoient la liberté de le parcourir dans tous les sens. Cependant pour borner leur promenade, on avoit enceint le parc d'uti mur assez haut qui ne coû'oit rien au prince, les états du pays lui ayant fait l'avance des fonds. Quelque temps après ils avoient été invités par S A. à tenir son second enfant sur les fonds de baptême, et devant en qualité de parrains faire un présent quelconque à leur filleul, ils n'avoient trouvé rien de meilleur marché que l'abandon de leur créance.
Ce mur étoit pour les petits états S
du prince Emmerentius une merveille plus grande que la fameuse muraille qiie les Chinois élevèrent jadis pour arrêter les courses des Tar tares. Aussi la faisoit-on aimirer à tous U$ étrangers, et son entretien étoit- il un des premiers soins de l'écat. Mon fère aperçut un jour derrière un peiit taillis attenant à un chàimant hermitage , unç brèche énorme faite à ce mur. Etonné, au delà de toute expression d'une témérité pareille, qu'il ne savoit à qui attribuer, mais dans laquelle il apercevoit un dessein déterminé quelconque , il voulut sur -ie- champ envoyer des maçons pour réparer le dommage et relever le mur, quand il reçut un billet sans signature qui contenoit ces nuu.s: Mr. de Bollenbach ti'a rPautres moyens de répa~ ter ses sottises passées que de laisser la brèche du mur telle qiCelle est.
La chose étoit une énigme pour mon père; cependant il résolut de différer de quelques jours la réparation du mur, et
de cherclier à découvrir dans l'intervalîe la cause de cet événeracnt extraordinaire. Peu de temps après il aperçut â la clarté de la lune une femme voilée qui se glissoit dans l'henaiiage. 11 avança tout doiH ceoîent dnns le taillis, jusqu'au bord de la brèche, et eut bientôt le plaisir de voir paroître un jeuoe officier de dragons, qui en qualité déparent très-proche de la maîtresse du prince, avoit depuis peu obtenu une place d'enteigne dans l'armée de S. A. Sapietiti sat ! pen.-n mon père, ia brèche du mur ne ai'inqufète plus , celle qui l'a faite saura bien h réparer quand cela sera néceiisaiie ; raa complaisance dans cette occasion fera oublier l'aventure de la couleur verd clair, et d:ns peu de temps , il me sera periws de détacher la lyre d'AppoJlon de la muraille et d'en tirer quelques son?.
Il se retira, et, se coucha tranq-nlleiTicnt. Cependant un démon ennemi veill^.it et lui préparoit un nouveau désastre. Un maudit lonp qui ne savoît pas que
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la brèche du mur avoir été uniquement pratiquée pour favoriser l'entrée de Tofficier de dragons, profita de cette ouverture pour faire un tour de promenade dans le parc; il rencontra par hasard deux brebis d'Espagne , et ignorant parfaitement le goût que pouvoient avoir les dites Espagnoles, il prit la liberté d'en faire un déjeuner et n'en laissa que les os.
Quel coup de foudre pour] mon père, quand le lendemain il trouva ces malheureux restes. Il résolut de tenir la chose secrète, et de faire venir au plus vîte deux autres brebis d'Espagne. Cependant son coeur trop plein avoit besoin de s'épancher, il vint chez le petit tail-, leur bos«u et lui confia la chose , celuici en rit aux larmes, lui promit de garder le silence, et de fait ne découvrit ce secret intéressant qu'à trois ou quatre de ses pratiques, et toujours sous le sceau de la discrétion. Le jour étoit à
peine écoulé que la chose étoit venue aux oreilles du prince. La princesse, la femaje du grand Ecuyer, la fidelle mattresse d'Emmerentius profitèrent du moment, soi.fflèrent, attisèrent le feu et firent si bien que mon père se trouva, sans savoir comment, au fond d'un ca^ chot humide, avec les fers aux pieds et aux mains.
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