‹ La Vie de mon pèreChapitre 16 sur 20 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Le Plomb.

L'habitation qu'on venoit d'assigner i mon père étoit non- seulement humide, mais manquoit en outre de beaucoup de commodités. Une botte de paille qai depuis quarante ans avoit servi de jlit à ses prédécesseurs , une table de bois qui se soutenoit à peine sur trois pieds vermoulas , et le squelette d'une chsise de paille , tels étoient les meubles de rappartement. L'art n'avoit jamais défiguré les quarre murailles entièrement nues , et elles bri'loient de tout l'éclat de leur beauté sauvage et naturelle. Une petite cavité dans le mur i^rmde par quatre petits carreaux garnis de plomb distribuoient économiquement L^s rayons du soleil, et ainsi Polycarpe tnangcoit son pain moi?i dans un crépuscule agréable et permanent.

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L'ennui étoit le plus "grand tourment qu'il éprouvât dans cette agréable solitude. En vain pria t~ il qu'on lui fit passer au moins ses livres et ses écrits, tout fut sourd à sa voix, tin morceau de papier, une plume, une goutte d'encre , tout fut refusé à ce criminel de haute trahison , qui n'eut pas comme Schubart dans sa dure captivité la consolation d'attendrir le coeur de ses contemporains par le récit de ses souffrances. En vain réfli^chit- il aux moyens de s'échapper. N'ayant ni la constance ni la ténacité du fameux Trenk , son esprit foible et irrésolu étoit découragé par l'épaisseur du mur, et il se bornoit à soupirer sans être entendu , après cet enfant qui au gré de son caprice forme ou brise toutes les chaînes. O combien de fois n'envia- î- il pas l'hirondelle qui avoit construit son nid dans le coin de sa petite fenêtre ! que le moineau qu'il entendoit s'abattre sur le toit de sa prison hii paroissoit heureux! les souris et les

araignées croient son unique société; et lien ne le tiroit de la sonibre ni(^lancolie dans laquelle il étoit plongé, que le bruit affreux des verroux et la visite que son geôlier lui faisoit deux fois par jour.

Que je suis malheureux , s'écrioit mon père tout en larmes. Pourquoi le Vésuve ne m'a-t-il pas englouti! Pourquoi n'ai je pas marché à la potence avec les voleurs ! Pourquoi ne suis-je pas mort au lieu de l'innocente autruche que j'ai régal(fe de citfs et de cailloux! Pourquoi la foudre céleste ne m'a -telle pas consumé, quand fuyant les atteintes d'un fouet cruel , je me sauvai dans la cahute au milieu de la forêt ! pourquoi le lutin ne m'a-t-il pas tordu le cou! P!ût au ciel que le loup, épargnant les brebis d'Espngne, ciît déchiré mes membres malheureux ! Plongé au fond d'un cachot, je porte la peine de la brèche faire au mur, sans avoir goûté les dou^ et secrets plaisirs da petit hermitage!

Je maudis le monde entier! excepté toi, ma chère Guillemine, et personne n'entend ma malédiction , hors les souris et les araignées !

Ainsi s'écoulèrent quatre mois de la vie de mon père. La brèche du mur étoit répnrée, les brebis d'Espagne rem- ' placées par d'autres; et l'aoteur de l'Océan étoit entièrement oublié. A la vérité, le petit tailleur bossu avoit osé à différentes reprises présenter au prince quelques pièces de vers burlesques dans lesquelles, imitant le dévouement de Karschin pour Schubart, il intercédoit pour le poëte disgracié. Mais le bon et facile prince iivoit l'habitude de confier tous les placets à son valet de chambre , iet celui-ci en fsisoit ordinairement des papillotes pour S. A.

Cependant le moment de sa délivrance approchoit. Le jour de naissance du prince devoit être célébré avî'c pompe. La princesse parut superbement vêtue d'une robe plus jaune que du saffran.

ifta LA VIE

la maîtresse du prince mit son plus bel habit verd clair, et la femme du Grsndécuyer vêtue d'un rouge éclatant ressembloit au feu éloigné d'un magasin de paille que les ténèbres de la nuit rendent encore plus brillant. Le petit bossu grimpant son roussin poétique, célébra de son mieux ce jour fameux; tous les poètes de la cour répandirent des flots d'encre et usèrent une énorme quantité de pl-umes. Les sujets maigres et exténués du prince , rassemblèrent les restes de leurs forces pour exhaler dans l'air des nvat qui partoient du coeur.

Mon père apprit par le geôlier rapproche de ce jour d'alégresse. Aussitôt l'idée de célébrer cette fête par un petit poëme s'empara de son esprit; espérant dans un de ces momens de joie et de plaisir, ou l'idée de la misère et des souffrances est si importune, recouvrer sa précieuse liberté. Le feu poétique petilloit, mais comment faire pour mettre au Jour cette oeuvre sublime? Qu'il n'eôt

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pas , comme cependant la décence et l'étiquette rordonnoient, déposé aux pieds du trône les inspirations de sa muse proprement transcrites sur du beau papier d'Hollande à tranches dorées : c'étoit tout simple. Mais encore pour écrire falloit-il du papier, une plume, de l'encre, ou au moins des tablettes, et un crayon ; mon père comme les anciens habitans du Pérou, seseroit même servi de quipos pour exprimer ses idées, mais malheureusement personne à la cour ueconnoissoit ces animaux -là. Cependant la nécessité^ est ingénieuse. Le geôlier compatissant avoit prêté à mon père quelques jours auparavant un petit ouvrage intitule les agrémens de la solitude. Celui-ci en arracha la première feuille qui étoit blanche , et se vit ainsi en possession d'un morceau de papier. Il lui failoit encore un instrument quelconque pour écrire! tout- d'un -coup jetant les yeux sur sa petite fenêtre dont les quatre vitres étoient garnies en plomb, il se décida

eh dépit du froid pénétrant, et de la pluie que le vent soufiloit avec impétuosité , à briser un de ces carreaux ; il en détacha le plomb, et se mie à écrire, tant bien que mal, sur son morceau de papier à- peu- près blanc.

Le petit poëme renfermoit un? allégorie ingénieuse, et étoit le chef-d'oeuvre de mon père. On y voyoit les irois Grâces se rendant à la fête d'AppoIlon, l'une revêtue d'une robe Jaune élégante, la seconde d'une robe verd clair, et la troisième d'une robe rouge. Appollon assis entre Bacchus et H.bé accueilloit favorablement leurs voeux, et accordoit à leurs pressantes sollicitations la liberté d'un pauvre pccte , qui au pied de l'Hélicon gémi^soit dans un effroyable cachot.

Le s-ensible geôlier se chargea de présenrer la feuille de papier à la princesse le matin de la fête. Celle-ci en fit part à la m.iî'resse du prince, et à la femme du Grand-écuyer. Toutes les trois JL-tèrent un coup-d'oeil sur la glace, reconnurent

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la justesse de l'allégorie , oublièrent leur ressentiment contre le pauvre Polycarpe, et coururent chez le prince pour solliciter sa grâce. Sa débonnaire Altesse achevant de vider une bouteille de Champagne ; son petit oeil animé se porta amoureusement sur sa verdâtre maîtresse et il répondit . . . fiut.

Le soir même de cet heureux jour, mon père respira un air pur et se vit en possession de c«rte liberté tant désirée ; mais on lui signifia en inèrae teuips de vider en trois jours les états de S. A.; ce qu'il auroit fort bien pu exécuter dans tin quart d'heure. Il baisa le lendemain la main des trois grâces, le pan de l'habit d'Appoilon, pressa le petit tailleur bossu contre son sein, et s'éloigna de la résidence du prince débonnaire, à -peuprès aussi pauvre qu'il y étoit tntré.

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