CHAPITRE XII
La Séduction.
jMoN père se trouva Dinsi tout- à- coup Seigneur et haut-Justici:r Je Stissenhayn, Lindenbiisch, Gros.senholz, etc. etc. Souvent ils se demandoit s'il revoit, ou si toute sa vie n'avoit éié qu'on songe. Ses anciens états de msrmiton, de gardien d'autruche, d'administrateur des mines, d'intendant du parc , se présentoient quelquefois à son imagination , mais comme des tableaux fantastiques et vus dans l'éloigncment ; l'image feule de Guillemine parée des plus brillantes couleurs étoit toujours présente à ses yeux.
» Et, qui pourroit m'empêcher en- » core (s'écria -î' il un matin) d'être » entièrement heureux ? Le cor reten-^ » tissant m'appelle aux plaisirs bruyans » de la chasse; je reviens chargé de » gibier; mais uns main douce et sa-
» tinée, n'essuie pas la sueur de mon
» front ; la campagne fertilisée étale à
» mes yeux tous ses trésors, le mois-
» sonneur hâlé cherche à m'initier à ssa
» joie , je nnge dans l'abondance ; mais
» tous CCS biens, tous ces plaisirs se-
» ront nuls pour mon coeur, jusqu'au
» jour heureux, où, rendu à Guiilemine,
» il me sera permis de m'^nivrer de
» ses regards? . . . . Allons! je ne veux
» plus aller tout seul rêver dans la petite
>> cahute du bois^ habiter seul cet immense
» château dont les voûtes résonnantes
» ne reportent à mes oreilles que le
» bruit de mes pas. »
Il dit, et prit aussitôt la plume pour écrire à Mr. van Dotlcn , et l'inviter à échanger so*n toit rouge contre le château de Siissenhayn. Dans le même instant le chasseur Jean vint l'avertir, que trois étrangers , deux hommes et une femme, idésiroient lui parler. Il ordonna de les introduire et . . . Qui pourroit peindre |soa étonnement, quand il aperçut....
M. van Doelen .... Guillemine aux yeux noirs.. . et le vieux et tldcrlle Schrimps? Le lecteur me dispensera de lui faire le tableau des transports, dts larmes de joie, des embrassemens , des extases, et des sillabes entrecoupées qiii remplirent ces premiers instans. Les questions se succédoient avec rapidicé de part et d'autre , sans donner le temps de placer une réponse.
Enfin à cette douce ivresse, à cette confusion de seniimens , d'idées et de mots, succéda la possibilité de parler l'un après l'autre, et par conséquent de s'entendre. L'on s'as.^it ; mon père fît apporter le déjeûner, et fut prié de raconter d'abord l'histoire de sa vie. Il y consentit, s'établit en face de Guille-mine, et les yeux toujours attachés sur elle , il fit le récit de ses infortunes, qu'il termina par cette demande? Actuellement, mon cher Mr. van Doelen , apprenezmoi à quel heureux hasard je dois le 1 n
bonheur inopiné de vous revoir sous mon toir.
M. VAN DoELE.^j. Très - volontiers, mon cher enfant; vous saurez tout ce qui est artivé à vos vieeux air.is , depuis le jour où vous abandonnâtes ma paisible habitation sur le golfe de Naples, pour devenir le garçon de cuisine d'une bande de voleurs. Je ne vous parlerai pas de l'inquiétude, de la douleur que nous causa votre disparition, des larmes qu'elle nous fie répandre ; (ici mon père fixa tendrement Gtiillemine, celle-ci baissa ses yeux noirs. ) Je lit toutes les perquisitions posîib!es; toutes les peiiies affiches, toutes les gazettes répandirent dans le roy.uQie de Naples votre nom, et le signalement le plus exnct de votre personne, et de votre habillement; hélas!
tout fut inutile !
Peu de jours après, le vieux Schrimps arriva pour réclamer le dépôt qui ra'avoit été confié. Mes larmes furent mon unique réponse ; elles bnignèr^nt la lettre
par laquelle j'instrui is 'madame votre mère de ce malheureux - Vfnemtnt. L'iion- Dêre Scbrimps au désespoir, ne pouvant se r^souure à retourner sans vous dans sa patrie, consentit à ma prière, à rester près de moi , et à termin.r se<^ jours sous le ciel plus chaud de l'Italie. Quatre années s'écoulèrent pendant lesquelles rien ne vint troubler notr<- repos. Nous nous convinmes si fort, Schrimps, et moi, que rarement nous éîions qu'lques heures séparés l'un de l'autre. Nous nous occupions ensemble de jardinage; nous faisions quelques expériences de physique^ dont vous savez que j'ai toujours été amateur, et pour lesquelles j'avois cherché à vous diiuner du g'-ùf.
Mon Pèi\e. Plaise au ciel qu'elles vous ayent mieux réussi qu'à mr.i! (Ici le tableau de l'autruche expirante se retraça à son esprit. )
Mr. van DotLEN. Oh ! Nos savantes expériences manquoîent quelquefois, mais le redoutable fouet de l'homme brun
n'étoit heureusement pas derrière nous.
En revanche nous nous réjouissions comme des enfans , quand, par exemple, après avoir électrisé plusieurs plantes, nous remarquions les vives étincelles qu'elles jetoient , et le contraste de la nouvelle espèce de vie que nous leur avions communiqude avec la froide végétation de leurs voisinas ; et quand bien fatigués de nos travaux , nous rentrions à la snaison, quel plus délicieux repas que le lait frais et appéûs^ sant que ma Guilletriine nous préseatoit avec un sourire amical.
(Guilleminej'eta en rougissant un regard sur mon père, mon pèfi? la fixa tendrement; l'expression du ressouvenir de cet heureux temps se peignit sur le front du vieux Schrimps ; Mr. van Doelen continua : )
Ah! pourquoi cet état heureux, celte existence uniforme et pairiblo, n'échappent-1- ils pas aux regards avides de
î5a LA VIE
l*êrre malfaî^-ant et égoïste,' qui croit tour l'univers créé pour lui?
Un jour, je me renHis à Naples avec tourema familier mon vieil ami Schritrps, pour voir couler k sang de St Janvier <' i) dont la fête a">prochait. Orte curiosité me cort-a mon r^'pos , ma fi'mme et ina fortune; ma Giiillemine est le seul bien que j'aye sauvé. Quelques jours après je vis des gens inconnus roder autour de ma maison, mais je n'y fis pas une grande atrenrion. A quelque distance de là, ces inconnus renconnèrent Guillemine à la f-m'ainp, s'ouvrirent à elle, et lui firent des proposirions , q'À n'excitèrent que rin.'igii 'tion de son coeur pur et innocent, mais qui, avec mon expérience du mnnde, portèrent le trouble et la terreur dans mon ame. A dater de ce moment , nous vécûmes encore plus retirés qu'auparavant. Quelques semaines
fi) Tout le monde connoît le miracle annuel du sang de St. Janvier.
s'écoulèrant sans nouveaux évdnemens;
nos craintes se caimèrt-nt, et ce léger
nuage ne servir qu'à nous faire sentir
plus vivement le bonheur dont nous jouissions.
Hélas! ce calme apnarent ne fut pas de longue durée; je fus tout- à conn appelé, devant le tribunal criminel. Eionné au delà de toute expression, j'en demandai la caus' ; on me rJpondii seulement que j'nois accusé de délits trèsgraves. Raj^suvé par le témoignage intérieur de ma conscience , je parus sans crainte devant mes j'iges. La première accusanon intentée contre moi fut , qiie j'avois ri d'une manière indécence à la fête de St. Janvier. Ce fait étoiî fâux. J'ai tonjonrs eu pour principe de feindre au moins un respect extérieur pour roules les cérémonies religieuses qii-ique extraordinaires qu'elles pussent ne paraître, sachant combien le peuple y attache de prix. Je demandai à être
confronté avec les témoins; mais quel fut mon effroi , quand un des hommes les plus marquans, les plus riches de la ville s'offrit à affirmer par serment la vérité de l'accusation?
L'on fut encore plus loin : l'on me fit un nouveau crime d'avoir dix-huit r.ns auparavant accordé les eaux du baptême à vous, mon ami, à l'enfant d'adoption de mon coeur : l'on m'accusa d'avoir par là enfreint les lois de l'église. Je perçM alors toute l'horreur de ce mystère d'iniquité; et je tremblai sur mon sort.
L'on me fit cependant entendre qu'il étoit encore en mon pouvoir , de donner un autre cours à la procédure, si je vouloir consentir à séduire mon acfcusateur.
Comment! s'écria mon père étouné; ne m'aviz- vous pas dit qu'il étoic un des hommes les plus riches et les plus puissans de Naples ? Et comment un homme de cette espèce, pouvoit-il être
séduit, par un autre qui jouissoit à peine d'une honnête aisance?
Mr. V. D. Bon jeune hotnaie! Vous ne donnez an mot séduction que son acception la pins grossière: l'on ne corrompt pas toujours avec de l'argent. La fla'terie, les louanges, la basst^'sse , sont souvent des moyens de séduction plus puissTns que l'or. L'on ne me demandoit rien de tout cela. Mais je devois sacrifier plus que mon bien , pU^s que ma vie ... . l'on osoit exiger l'honneur de ma fille !
(^Mon père tout efi'rayé jeta un regard sur Guiilemlne, ceile-ci baissa les yeux , et le vermillon de la pudeur colora ses joues.)
M. V. D. Telle étoit l'espèce de séduction, que l'on attendoit d'un homme de mon état, d'un père vieilli dans les sentiers de l'honneur; la possession de ma fille ! Tel émit le but oii tenioient toutes les démarches du riche débauche.
C'etoit pour parvenir à ce but infâme.
iS^ LA VIE
qu'il avoit fait roder ses espions autour de ma paisible demeure, qu'il m'avoit intenté une odieuse accusation , et qu'il en étoit enfin venu à l'exécrable proposition d'un faux serment. Je sentis toute l'horreur , de ma position ; je pouvois à chaque instant être arrêté, et dans ce cas je laissois ma famiile à la discréiion d'un homme sans honneur et sans délicatesse. Il ne me restoit d'autre ressource que la feinte, et j'y recourus.
J'eus l'air d'accéder aux propositions qui m'éroient faites; et je demandai seulement un délni de quelq'jes jours pour préparer ma fille, il me fat accordé, et j'en profitai.
Tout ce que je pus sauver fut porté à la faveur de la nuit â bord d'un vaisseau, prêt à mettre à la voile, et peu d'heures avant l'aurore du jour redoutnble, qui devoit coilter à ma fille son innocence , et vraisemblablement la vie à ses parens , j'abandonnai pour tojjours ma paisible habitation, je m'embarquai
svec ma famille, et nous mimes à la voile avec un vent favorable. Nous eûmes une traversée pénible; ma malheureuse femme déjà minée par les chagrins, ne put y résister ; elle tomba dangereusement malade, et expira le si.'sième jour dans mes bras; notre douce, notre heureuse union avoir duré dix - neuf ans ... . Cici Mr. van Diielen se tut quelques instans , et chercha à arrêter .ses larmes; Guillemine sanglotoit, le vieux Schrimps regardoit fi,xement le plancher , et mon père paroissoit profondément ému.)
Que Dieu la comble de bénédictions !
s'écrik mon père en élevant les mains vers le ciel, elle fut ma mère, et ses sages instructions resteront toujours gravées dans mon coeur.
M. v. D. Cher enfant ! ce mouvement de sensibilité et de reconnoissance, m'est un témoignage plus doux que le plus fjstueux monument. Mais ne troublons par davantage la cendre des morts,
ou du moins évitons de rouvrir de dou* loureiises blessures.
Après un voyage de sept semaines, nous nous trouvamt-s enfin sur le territoire germanique. Je tins conseil avec Schïimps; nos > fonds s'élevoieni encore à près de deux cents ducats, nous résolûmes de nous rendre à BrunsAvick, où un frère de ma mère déjà fort âgé, et possesseur de fonds considérables, à fixé sa demeure. Voici quel fut à ce sujet mon raisonnement; content d'une honnête aisance et de mon agréable habita»
tion sur le golfs de Napks, je n'îii jamais formé ridée m'enrichir de la successession de cet oncle; j'ai dix ans poussé la négligence au point de ne pas lui donner signe de vie, ainsi j'ignore même s'il respire encore; et s'il existe, comment accueillera-t-il un parent pauvre et malheureux? N'importe, je ferai ce voyage, et si à mon arrivée mes espérances se trouvent détruites, j'emploierai le reste de mes fonds à lever une école dans
DE MOiN PÈRE. 159
une petite ville voisirie .... L'heureux hasard qui nie rapproche de mon fils d'adoption, me prouve que Dieu n'abandonne jamais l'innocence, et me hk espérer qu'il daignera favoriser mes projets. La route que je suivois passe à peu de distance d'ici, j'ai entendu prononcer votre ancien nom, et celui que vous portez actuellement, et Guillemine et moi n'avons eu qu'un même cri, qu'un même désir. (Pour le coup Guillemine rougit jusqu'aux oreilles , la joie brillait dans les yeux de mon père, Mr. van Doelen contina. ) Me trouver aussi près de l'objet de ma tendre affection, de l'enfant adopté par mon coeur, sans le revoir, sans le serrer encore une fois dans mes bras .... non, cette idée eût été trop cruelle , ce sacrifice impossible ! Je suis accouru, pour vous presser contre mon sein, pour me réjouir de votre bonheur !
Mon père le serra avec force dans ses bras , et s'écria : Le voulez • vous.
i6o L A VI E
mon bonheur ? Oh ! vous le pouvez ! V^ùus le devez ! I! dépend de vous de me rendre le phjs lienreux des mortels ! Laissez votre vieil oncle de Brun.swick mourir au milieu de ses richesses, supposé qu'il ne soit par déjà roi^rt depuis long-remps, renoncez à l'idée de lever une école - . . ^ Au moins, lisez avnnt de vous décider, cette lettre que je vous écrivois au mooù l'on m'a annoncé votre arrivée....
Mon père présenta tu même temps à Mr, van Doslen, la lettre, qui, comma le lecteur doit s'en rappeler, conrenoit la demande de h mnin de Guillemine.
, Je n'entreprendrai pas de définir l'espèce de sentiment que le contenu de cette lettre fit éprouver à Guillemine;mais elle rougit, ses grands yeux noirs se fixèrent ù terre , et la gaze légère en obéissant aux mou vc mens de son sein déceloit une violente palpitation.
Mon père, sans songer à la définition que Mr. van Doelen avoit fait d€ la séduction , eœployoit toute celle de
ses
DE iMOxN PÈRE. i6i
ses regards à persuader Guillemine, SOQ oeil, il est vrai, rencontroit rarement l'oeil noir de ma mère, mais ce n'étoit jamais sans eflet.
Le respecrable ministre ayant fini la lecture de h lettre, leva les yeux au ciel, quelques laroics s'en échappèrent, et pendant cette courte méditation son esprit sembla converser avec la divinité.
Il apporta les yeux sur sa fille, et lui dit d'un ton imposant: Guilicmine, ce jeune homme fut ton frère, il désire aujourùMiur de devenir ton époux , tu me connois, ton choix dépendra toujours de ton
coeur Veux- tu du temps pour te
décider. (Guillemine fondant en larmes, présenta timidement sa main à mon père, et Mr. van Doekn s'écria avec transport. )
Daigne l'être bienfaisant dont j'adore les immuables décrets , vous combler à jamais de ses plus précieuses faveurs!
Une pause solennelle.
i62 LA VIE
Mon père pressa Guillemine contre son sein ; Mr. van Doelen s'approcha d'une fenêtre pour essuyer ses larmes, et le fîdelle Schrimps interrompit cet éloquent silence par un compliment en forme.
La joie se répandit dans tout le château de Siissenbayn où l'on fit aussitôt les préparatifs du mariage; mon père écrivit au petit tailleur bossu j en l'invitant aux noces. Celui-ci ne se fit pas attendre, entra en chantant par la grande porte du château, rit à gorge déployée, et employa tous ses talens poétiques à célébrer dignement cette fôte. Les ouvriers des mines vinrent gaiement au son des înstrumens présenter aux jeunes époux tous leurs voeux pour leur bonheur, et le Magister Schlendrian composa une superbe épithalame pour le prix de cinq florins d'Empire.