CHAPITRE III
Le Hnnneîon.
I->E lecteur aura ài]\ pu juger, par l'entreiien de ma grand'niùre cvec Mr. vaii Doelen, que ce dernier avoit absolument adopté !es principes d'éducation d'un philosophe aussi aimable qu'c;c:racrdinaire, de J, J. Rousseau. Mon père fut baigné très- exactement ; dès l'âge de 4 ans ou lui fit apprendre à nager , et il devint 5i hnbiie dans cet exercice, que quelqu'un qui l'auroit vu tantôt plonger, tantôt traverser le Golphe de Naples l'auroit cru dans son élément naturel. On lui inculqua en jouant les premières idées de Dieu et de !a nature, jaiT-.r.is il ne resta clo'ié ù une table à remplir une tâche, ou à apprendre son catéchisme ; il pouvoit courir toute la journée , sauter, se battre avec camarades erc. il usoic sans scrupule de cette lib;rt<?, 3 ♦
et ne rentroit guère à la maison que quand la faim l'y rappeloit.
Cependant au milieu de ces enfantillages on voyoit se développer en lui le germe des excellentes qualités que la nature dispense à un si petit nombre d'individus; si par exemple dans un de ses jeux bruyans , il lui arrivoit , emporté par la vivacité, de frapper un de ses camarades , il n'hésitoit pas à se jeter à son cou , et souvent: on le vit tournant sa colère contre lui-même se retirer dans un coin , et y pleurer en silence. Avec quelle joie ne partageoit-il pas souvent son déjeuner avec de pauvres enfans que la faim pressoit et dont le regard avide exprimoit le besoin? Son jeune coeur pardssoit aussi susceptible d'éprouver le doux sentiment de l'amour. quelques mt)i$ après que le hasard Teut placé chez Mr. van Doelen, celui-ci se trouva père d'une fille, qui grandit avec mon père ; la petite Guillemine, qu'on avoit ainsi nuinmée en l'honneur
du prince d'Orange, éioit une brune piquante,* elle avoit deux yeux noirs pleins de feu, et dtux jolies fossettes aux joues. Mon père s'cioignoit raremeqt d'elle; la nature lui SLg;j;éroit œille petits soins, mille peiitts attentions délicates, et lorsque, de concert avec ses camarades, il avoit dévasté le jar.-^in de quelque voisin, il venoit faire hommage àts plus beaux fruits à son aimable petite Guillemine . . ,
xAinsi s'écoulèrent les treize premières aiinées de sa vie dans la jouissance des plaisirs purs et doux, que ni pédant ni férule ne viennent troubler. Cependant l'époque approch-nr, à laquelle suivant la promesse de ma grand'mère, le vieux et fidelle Schrimps devoit le venir chercher. Mr. van Doelen et sa sensible compagne ne pouvoient penser sans douleur au moment qui les sépareroit de leur enfant d'adoption. Ce fut une bien triste soirée que celle ou le bon pasteur, reçut une lettre de ma grand'mère, dans
laquelle elle lui mandoir, que S;hrimps éioit déjà parîi et airiveroit dans quelques semaines à Naples, pour en ramener le petit Polycarpe. Immédiatement après elle lui mandoit la perte de son cher piopse, qui vieux et dégoiîcé du niOîide venoit de passer de vie à trépas. Guillemine pleuroit, et mon père, malgré le charme qu'un changement et qu'un voyage inspirent à l'imagination enfantine du premier âge, mon père lui- même pleuroit aussi de tout son coeur. Schrimps étoit attendu sans impatience, et le pas d'un cheval, le claquement d'un fouet faisoient tressailicr le pasteur et toute la famille.
Mais le destin avoit décidé que mon père ne seroit jamais enseigne dans les troU" pes de S. A. le prince régnant son patron; comme le lecteur le pourra voir dans la suite de cette véritable histoire.
Un jour le jeune Polycarpe polissonnoit dans une prairie charmante enrichie des dons de Flore et du printemps. Une mul-
DE MON PÈRE. y)
titude da papillons et d'insectes de toute espèce attirds par le charme de la verdure et la bel émail des fliurs, y venoienc prendre leurs folâtres ébats. Mon père étoic occupé à abnttre d.ta tètesde chardon, ii représentoir Alexandre, et les chardons l'armée des Perses. Le bourdonnement d'un hanneton qui passn prcs de son oreille interrompit tout âi'{\\\ coup cet ngréable passe-temis, il regarda d'où venoit le bruit, et vit un petit animal tout luisant, dont les ailes dorées ornées de peii.es rayes conleur de pourpre lui éblouirent ks yeu.x. Tout de suite il jeta le baron qui vf.noiî de lui servir d'arme contre le: Perses, ota doucement son chapeau et le Inr.ç.i an brillant insecte que son iniaginaiion lui représentoit déjà csptif, la patte attachée au bout d'un morceau de (il, et voltigeant autour de sa main. Cette première tentative ne réussit pas et le joli hanneton continua ir^nquilknvent sa route , laissant bien loin de lui Poivcnri;a
tout essoifflé; quelquefois le charmant fuyard se reposoit sur une fleur comme s'il eut voulu donner à son infaiigabhpoursuivant le tejDps d'approcher, et quand mon père sur la pointe des pied?, le coeur tout ému, son chapeau rond à> la main, avançoit doucement les doigts, et se croyoit prêt à saisir sa précieuse proie, zeste le hanneton étoit parti, et poursuivoit son vol irrégulier par dessus ks hayts et les fossés. Le petit chasseur n'en devenant que plus ardent et plus opiniâtre , il résolut à quelque prix que ce fut d'avoir le fuyard ironique en sa puissance, dût -il le poursuivre jusqu'au soir. Le hanneton avoic déjà entraîné mon père à plus d'une lieue de la maison, quand tout- à -coup il se perdit dans une forêt voisine; dont le taillis très -épais le dérobolt de temps en temps aux regards avides de son persécuteur. Mon père plus animé que jamais à sa poursuite ne s'apercevoit ni de la fatigue, ni des ronces qui lui met-
toient les mains et le visnge tout en sang, mais le terrain se dérobnnt socs Ini, il enfonça jusqu'aux genoux dans un marais, et le vn.inqueur des Perses se trouva seul et sans secours plancé au milieu de la boue.
En vain il fit tons ses efforts pour se dépêirer de ce bourbier, chaque mouvement l'y plongtoit davantage, et ns pouvant plus ni avancer ni reculer, il ne :rnuva pas d'autre ressource que de crier au secours de toutes ses forces.
Peu de temps aprtiS il entendit dans le taillis un brait qui paroissoit approcher, il se tut, prêta l'oreille, et un grand homme noir d'une physionomie sinistre se présenta subitement à lui; ses cheveux épais et hJrissés retomboient sur ses yeux , il étoit couvert d'une peau de biifile resserrée par une ceinture à laquelle ptndoient deux pistolets ; et sa main large et nerveuse étoit armée d'un long bâton noueux. » Qui es -ta malheureux petit piaillard? dit -il à Poîy-
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carpe d'une- voix de tonnerre, que vienstu faire ici? »
Mon père lui bégiij-a en tremblant l'histoire de la chasse du haniseton; comment Iiarr.ssé de fatigue, sprès sa course*., et sa victoire sur les Perses, il étoit: tombé dans ce marais, où il courroie grand risque de resier si sa seigneurie n'avoit la générosité de lui prêter le secours de son robuste bras. L'homme aux cheveux hérissés se mit à rire , et ce rire ressembloit à ces paies rayons du sO' le'tl d'avril qui viennent frapper le sommet d'un rocher aride. Il avança un peu, prit les deux mnins de iTiOn père dans sa main droire, et l'enleva hors du bourbier, plus facilement qu'un enfant n'arriche de terre un pois dont le germe naissant s'élève à peine au-dessus de sa surface.
Je te remercie, lui dit mon père, que le bon Dieu te récompense ! en di- -. sant ces mots il ota très - respectueusement son chapeau , se retourna et s'é-
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Joigna en gambadant, mais un balte!
épouvantable, prononcé par la voix de tonnerre deriiorame auvôtement de buffle, l'arrêta net, et le fixa à sa place aussi immobile que le lac d'eau tremblant qui a rencontré le regard d'un avide serpent.
Le Voleur. Suis -moi.
M. P. Veux- tu me conduire à la maison ?