‹ La vie de mon pere (volume 2)Chapitre 5 sur 9 · LIVRE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE QUATRIÈME

Kj'is t ici en quelque sorte, la vitpatriarchale de mon Père* Je vais le considérer, comme Père-de- famille , comme Juge, comme Chef d'une Paroisse , qui par son gouvernement, ressemble enbcau* «oupdechoses aux anciennes Republiques; Leonard-Dondaine , neveu de Thomas, simple paysan , & qui jamais n'avait entendu parler ni de César , ni même des Romains, avait coutume de dire * -~ll faut mieux être le Premier du Vauduptàs 3 ({\ie le Dernier de Paris ( * }. Le Premier d'un Endroit est toujours un Homme res* ~ i i ii *

(*) Hameau dépendant de Saci, 8c dam lé torttofae duquel sont situét flos bowcnmnniai» -

$2 La jPie

pectable par sa place , il ne convient qu'à des Brutaux sans principes , & à des Sors de Ville ( les pires de tous) , de le mépriser, dans les charges ridicules qu'ils font jouet; à leurs Farceurs Italiens.

. La petite Paroisse de Saci ayant des communes , elle se gouverne comme une grande famille \ tout s'y décide à la pluralité dçp voix, dans des Assemblées qui te tiennent sur la place publique , les dimanches & fêtes 9 au sortir de la messe, Se qui sont indiquées par le son de la grosse cloche. C est à ces Assemblées 9 qu elle nomme les Syndics* dont les fonctions, ressemblent assés à celles des Consuls chésles Romains; les Collecteurs pour lestantes $ sesGardes-finage pour la sûreté . (les- terres ensemencées . & des vignes j enfin les Pâtres-publics. . Le Président né de ces \Assemblees est l'Homme du Seigneur : le Procureur-Fiscal y expose les sujets à traiter^ mais chaque Particulier a droit de dénoncer les abus qui .sojjt à s»

connaissance *

ïie mon Pire. 83

connaissance , bu de proposer les choses utiles qu'il a imaginées. On traite de cet objets suivie-champ j & s'ils sont de quelque conséquence , on envoie les Syndics au Sabdelegtté de l'Ihcendance , pour se faire autoriser. C'est encore dans ces Assemblées , qu'on assigné chaque année le canton que chacun doit couper dans lesbois-communs : on rire au sort , ï l'exception du Pasteur , xlu Chef, quand ce dernier esc habitant, & des deux Syndics, auxquels on assigne nommément les cantons les plus fournis. Mais depuis la more de mon Père, le Juge ni aucun Officier de la Justice ne sont plus du Village ; ce tant des Hommes de Vermanton que l'on a crus plus éclairés. Qu'il me soie permis de déplorer le sort d'une Paroisse»

livrée a des Gtns de-plume étrangers , dont l'intérêt est d'y faire naître les divisions: il serait cent -fois moins dangereux , que les Paysans eux-mêmes fussent revêtus de ces charges , donc ou ta| IL Partie. £

8| ••■■ &tât - <

crok incapabWs : ils connaissent parfaitement (comme fesait mon Père) les rrtoyfins les vins des autres , & un procès $9 % trouve complètement insjcruit, avantquç les Procureurs des Parties âyent -parle ; il esc incessible 31%'ils en imposent sur rierT 4 un Juge<tu pays.... Mais je m arrête , fit cette querimonic (comme on disait anciennement) ne me servira que de transir tion , pour ntffcenet la manière dont Edme Restif rendait k justice.

* Il connaissait , & les moyens des Parties, & lent manière-de-penser , & les motifs qui les déterminaient. C était d'après cette connaissance, qu'il cherchait toujours à les concilier. Il y employait tous ses efforts s mais lorsqu'il n'y pouvait réussir, il laissait agir la loi , &; la suivait ponctuellement. Aucun motif particulier ne le déterminait , que les formes •observées , unies au bon droit. Aussi , -aucunes de ses Sentences , durant le cours vd'ui» longue magistrature , n ont-elles étc infirmée! ; ou si elles lont été au Bailliage

Ht mon Fère. %f

<FAucerre , il * eu la satisfaction de voir les Arrêts du Parlement confirmer le bienpigé de la première Sentence. Ce succès , jamais démenti, lui concilia singulièrement le respect & la confiance , non seulement de ses Co-habitans , ,inais encore de tous ceux des Bourgs circonvoisins,

il ne donnait rien à la pitié, comme Juge : c'était aUtre chose commeParticulier. Un jeune Procureur-postulant, fils de son neveu le Procureur-Fiscal 6c de* puis Avocat célèbre dans une Cour - Souveraine, plaidait les Causes avec beaucoup de pathétique , lorsque le sujet s'y prêtait : Chargé de celle d'un pauvre Habitant, qu'un riche Bourgeois de Crevan dépouillait d'un héritage , il excita la sensibilité de l'Auditoire , & le Juge lui-même ne put retenir quelques larmes : Cependant le Pauvre perdit sa Cause avec dépens* Le Richard présentait un titre valable', & le Pauvre avait, disait il, perdit le sien, lors de l'incendie dont j'ai parlé.

$6 . LaVic

Au sortir de l'Audience, le Juge invita l'Etranger à dîner \ il y fit trouver le vénérable Pasteur, m essire Antoine Fau« ariat , le Procureur-Fiscal , & le jeune Défenseur qui avait succombé. Edme Restif était persuadé , dans le fond de son âme , que le pauvre Habitant avait maison. On dîna : mais à la fin du repas, ïe Pauvre qui avait perdu , fut averti , Se vint se présenter , afin d'obtenir quelque répit pour les dépens , qui n'étaient pas considérables. L'Etranger touché de ce qu'il voyait , refusa de recevoir ceux qui Je concernaient , & en donna quittance* On renvoya le pauvre Hopime.

Dès qu'il fut sorti , le Juge pria l'Etranger qui avait gagné, de .lui donner un moment d'entretien particulier. Il lui exposa ses doutes sur la legitimeté de $oiî triomphe , avec tant de force qu'il ^ébranla; mai$ cet héritage l'accommo* daip, Se' cettç raison seule l'empêcha «l'être juste. Il partit. Le Pasteur, la

, de mon Pïre. 87

Juge Se le Procureur-fiscal , de concert ; résolurent d'acheter à leurs dépens , un petit héritage à vendre > voisin d'un champ du pauvre Homme, & de le lui donner , pour le dédommager. Ils exécutèrent ce plan sur l'heure , le Juge étant Notaire , & l'on envoya dire au pauvre Homme de venir signer l'acte, sans lui expliquer de qui lui venait cette libéralité j desorte qu'il crut , que Celui qui avait été capable de lui! remettre les dépens, avait aussi fait ce bel acte de générosité. Dans cette idéç , le Pauvre ala dès le lendemain , plein de reconnaissance ,, remercier le Bourgeois de Crevan, portant un petit présent de gibiçr& de volaille. L'Homme riche surpris detceq.u'ilapprenait , déclara-* qu'il n'avait aucune part à l'acquisition :

mais entrevoyant la source d'où elle "vêtait * il écrivit sur-le-champ à son Métayer de Saci , de mettre le pauvre Homme en possession d'un champ de pareille contenance au sien, à s„on choix dans toute»

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les terres qu'il fesait valoir. Ce qui foc àtecçté : " Le pauvre Homme eue deux * champs aulien d'un , Se devint f ami & le protégé de sa Partie adverse , qui dans la suke l'a constamment obligé»

On sent que dans les grandes Villes » * il n est pas possible qu'on ait ainsi des Juges qui connaissent tous les Particuliers:

jnais c'est un avantage que nous osons supplier les Seigneurs de Paroisse de pro* curer aux Campagnes ; moin&de lumières* & plus de probité > c'est ce qui sera d'un* grande utilité dans ces premières Jurisdic* fions. D'ailleurs , le Juge & son Prociir reuivFiscai étant dans l'endroit, ils ont l'œil tut tout , & les abus sont , ou prévenus ; pu aussitôt reprimés. Je reviens à la suit* du trait que je rapportais.

- Lorsque tout fut' terminé, on complimenta le jeune Orateur j & le Père , à cette occasion, félicita son Fils d'être»

*n cela, l'imitateur d'Edroe Restif. Il cita gn plaidoyer de son Oncle , lorsqu'il

de mon Pîre. $$

n'était que Procureur , 8c que m. c Boujat, son Prédécesseur, siégeait encore.

La cause était celle d'une Mère, qui plaidait contre ses Enfans , pouf être maintenue dans la jouissance entière du bien d« feu son Mari. La demande n'était pas juste. Mais Edme Restif , dans l'intention de faire rentrer ces Enfans en euxmêmes , & de les toucher ~ se chargea de h/Càusei ôc prépara tin discours, sur ce que le* Enfans doivent à leurs Mères, 11 parlait de cœur, comme on peut l'imaginer, îui qui était si bon fils , & qui agissait alors avec sa bonne Mère, précisément comme cette Veuve desirait que ses Enfans en agissent avec elle. Il fit d'abord une peinture touchante de la tendresse de cette Mère pour ses deux Fils & sa Fille , dans leur enfance : il représenta, quelles peines elle avait essuyées pour les élever, après la pette qu'elle avait faite jet* sofc -Math Comme elle avait travaillé lannk & le four } : ée qui 4ttk à la connaissance

£ iv

po , La Vie

de tout le Aonde - r comme elle s çtair privée du nécessaire, pour qu'ils nep manquassent pas : Il en cita des exemples connus , qui firent fondre en larmes l'Aurditoire, en mçmç-temps, qu'ils excitaient son admiration. Le Juge tpnché , ne pouvant se contenir sur. soa Tribunal, s'écria;

-— Holalhola! Maître Resti£ voustenr dez des pièges à la Justice i & le, droit est pour les Ënfans, si la nature & If raison sont pour la Mère. ; , ,

—Le droit est h nature & la raison-^ f epartit trop vivement le jeune Procureur.

Le Juge lui imposa silence.

-—Permettez-moi, Monsieur, lui dit EdmeRestif,' avant que vous prononciez, de m adresser à présent à ces Ënfans,...^ durs, il faut, le dire , & que je tache dç les émpuvoir pour une. si tendre Mère, couobée sous le fardeau des ans , qui Jeqr demande , dans la force de Içuç âge;,, au nom de la vie qu'elle leur a donnée % ' de

'de mon Père. ci

tjsoî soutenir la sienne : elle ne veut que du pain , ses larmes l'arroseront , s'ils le lui donnent trop duc-.

Ce mot, beaucoup plus touchant & plus énergique pour des Paysans que les Gens des Villes ne peuvent se le figurer, excita les sanglots de toute l'Assemblée; les Enfans seuls avaient les yeux secs.

—Vous avez gagné votre procès, s'écna t Edme Restif ; vous l'emportez sur.une Mèrej triste & malheureuse victoire ! mais au nom de l'humanité , pour votre intérêt , n'en abusez pas ! ne réduisez pas. au desespoir , , cetjre Infortunée , qui vous a tant aimés ! .... ( Et la prenant parla main, & la fesant avancer.) Que faut-il qu'elle fasse ? doit-elle vous demander grâce ? & l'obtiendra- t-eLle de.vous?

; (les voyant toujours, insensibles) Infortunée ! s'ecfia-t-il , ice sont des Tigres , Se fondes Hommes que vous avez porté dans; votre flanc, & ils le déchirent aujourd'hui; Venez , venez, je vous servirai de Fil$... %

Ev

pi La Vu

fe vom , îi&îbeureu* y trefl&îôfc?' hkt\ mais ne rebutez pourtant malédiction maternelle : trop tst$âx cote , votre Mère vénérable vtotWÏ taçùvement de ses lèvres: rfi*îi-j^§ $£ance n k en sera que plus terrible i ?$<i je vois d'ici le Ciel vehgeur, qui tk re dans les mains de Vos Énfans-t . A

,f îl prononça ces derniers mots avec 'de véhémence, que l'Auditoire poussa j cri de frayeur. Les inflexibles Bni furent enfin ébrantés: Ils vintônti : qé& brasser leur Mère^ & se désistèrent; 4e barreau de toutes leurs demandes^ promettant & s*etigageant forrrielléi»seii£ ' devant leurs Concitoyens , . de laisser lèàt > "Mère en tranquile & paisible jouissance de tout, tant qu'elle vivrair.

"" Edme Restif un peu remis dé son excès "d'ehthoustafttife ; fir des excuses au JfugêV 'àf'Àsseriiblée, &rm^meauxEnfans, pour % la fin de son discours , qu'il avoua être trop forte: ouis le Juge Fembrasfe, l'A*

Je vois Je mus le Ciel t tjiti remet (lo t*en fente) entre les mains de vos fin fans

de mon Pèrt. 9$

semblée applaudir; & les Enfans euxmêmes le remercièrent.

Edme Restif s'approcha ensuite de Foreille du Juge , & lui dit, en présence du Procureur- Fiscal, da Greffier, &des au- . très Officiers seulement :

—Monsieur , j'ai défendu sciemment une cause que je devais perdre ; je dois les dépens : & à quelque chose qu'ils se montent , adressez-moi l'exécutoire, sans que cette pauvre Famille en entende parler* Ça été mon dessein, dès le premier instant où cette pauvre Mère est venue s'adresser à moi-.

Tel fut lé recït que fît le Proçureur-Fis* cal , de cette belle action de son O&cle* Le Pasteur le loua ; le jeune Procureur se felieita de marcher de-loin sur ses traces i le respectable Edme Restif larmoyait d'attendrissement. Ce trait lui rapelaic son honorable Père & sa bonne Mère, & c'était, pour eux que coulaient se»

larmes

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—Mes Enfens , • dit Antoine Foudriat i la petite Famille gui était présente , air mez votre Père & votre Mère, & vous aurez coûtes les vertus* Vous aimerez Dieu &ie Procnain * y Ce qui est toute la Loi* comme dit Jésus: Aimez & vénérez votre Père , car vous avez en lui le modèle & l'exemple de la conduite d'un Honnête-homme-.

J'ai passé légèrement sur deux qualité* de mon Père , celle de Chef de sa Communauté j & celle de Juge (*): ces titres

(*) J'ai omis plusieurs traits, surtout cewç qui regardent le criminel. Bdme Restif avait toujours à la bouche cette maxime : -—Combien de Gens seraient honnêtes , s'ils pouvaient persuader qu'ils l'ont toujours étè-t II anéantit deux procédures criminelles , l'une qui regardait un jeune Garson , dont les Chevaux avaient malheureusement tué un Homme ; fit telle était la, confiance qu'on avait en lui ,. que le Coupable tint se cacher ehés le Juge , pendant qu'Edme Restif accommodait l'affaire avec les Paren* (ht Mort* L'autre procédure concernait une pauvre

lit mon Phe. py

,tout importons qu*ik sont, an* yeux du bon Citoyen, sont moins interessans 8c

Fille, qu'im acciofent mit dans une position qui pouvait être mal- interprétée: On l'accusait d'avoir fait périt son Enfant».. S'il virait , je n'aurais 04e ie révéler s mais il est mort , avec la satisfaction d'avoir sauvé un : Citoyen utile* qui.se serait aumoins corrompu dans les prisons* et une bonne Mère-de : Famille» Les Justiciers de Village n'ont que trop la fureur des procèscriminels, pour les sujets les plus minces; ils croient se donner de l'importance par-là» En voici un exemple récent : Un Homme propre taire d'un, pressoir , j découvrit un tr,ou par lequel le vin fuyait ; il le tamponna inutilement , la preffion fesait un nouvel écart : le Propriétaire garda lé silence, pour ne pas decrediter son pressoir , & mit un vase sous l'a table , pour recevoir le vin qui fuyait, & le remettre en secret dans l'auge d'écoulement» Un Paysan brutal s'ep aperçut : il intenta un procès-criminel , .que les Omciers externes instruisirent avec chaleur: la Mère <dè l'Accuse , femme respècrabïe / mou rut dé douleur, avant que son Fils 4 eût prouvé ton innocence. Jamais pareil scandale ne serait imié «ans Edme Iiest&

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moins généraux que celui de Père-de-fc' mille. Cest en cette dernière qualité , qu*Edme Restif fut peut-être le premier Homme de son siècle : qu'on permette cette expression à un Fils , qui est l'historien de son Père- Cependant r j'espère que le Lecteur, lorsqu'il aura suivi le détail des faits, que fai à lui présenter, partagera mon enthousiasme s ou tout aumoins l'excusera , & le trouvera légitime*

Mes Concitoyens , c'est le tableau d'an* -vertu de tous les jours , que je vais vous offrir; d'une vertu facile, aimable, & qui ^st lç seul fondement solide du bonheur pour, cette vie, & de la réputation xju ou laisse après sa mort.

Apte» avoir reprimé l'anarchie qui vouv lait s'introduire dans sa première Famille, Edme Restif se vit heureux , au seinde li nouvelle. Ses travauxjiii avaient procuré «ne sotte d aisance j. il jouissait d'une çonr sideratioû méritée ; ses En&as aines * filles & garsons > se portaient au bien}

de mon Fère. 97

enfin, il était chéri 8c respecta de son Epouse, comme Pierre 1 avait été d'Anne*- Marguerite-Simon.

Les soirs à souper, qui était le seul repas où toute la Famille pouvait être reunie , il se voyait comme un Patriarche vénérable , à la tête d'une maison nombreuse^ car on était ordinairement vingtsdeux à table , y compris les Garsons-decharrue & les Vignerons, qui, en hiver , étaient batteurs, le Bouvier, le Berger, Se deux Servantes, dont l'Une suivait les Vignerons , & l'Autre avait le gouvernement des Vaches & de k laiterie. To ut-ce la étair assis à la même table: le Père-de-famille au bout du côté du feu; sa Femme à côté de lui , à portée des plats 4 servir ; ( car c'étairelle-seule qui se mêlailde la cuisine ; les Servantes qui avaient travaillé tout le jour , étaient assises, 8c mangeaient tranquilement)} ensuite les Enfans de la maison , suivant leur âge > qui seul réglait leur rang ; puis le plus

ta Vu

ancien des Garsons-de-charrue Ôc ses Ca?

i&arades; ensuite les Vignerons; après lesquels venaient le Bouvier & le Berger; enfin les deux Servantes formaient la clôture ; elles étaient au bout de la longue table., en face de leur Maîtresse, à laquelle elles ne pouvaient dérober aucun de leurs xnouvemens.

Tout le monde mangeait le même pain ; la distinction odieuse du pain blanc & du pain bis n'avait pas lieu dans cette maison; d'ailleurs ce n'aurait pas été une économie; le son un peu gras, étant nécessaire aux Chevaux, aux Vaches. laitières, aux Porcs qu'on engraissait, & même aux Brebis, lorsqu'elles avaient agnelé.

Pour le vin, comme le Père-de-famille en usait peu, & qu'il n'en avait pris l'usage que fort tard., il n'en bfiïf}* que de vieux. La JMère^de-famille ne buvait que de l'eau , que son Mari n V vait pas eu peu de peine à l'engager à rougir seulement par une idée de vin. Lci

demoriP'ère* pp

l Eafajis, bi;v^^ t tpus de Tea« , sajtsexcepnon.. Les Garsons-de-eharrue, & les I Vignerons Jbuvaient un vin qui leur était jbeaucoup.plus agréable que celqi dut Maître* ne J^ur aurait paru : c'était Jç yin 4e pressurage * > passé sur un râpé de talcs de raiçin. Tout lç. monde sait que les Paysans aiment un vin qui grate lç gosier^ & ce goût gênerai, est 'considerabletpeiat renforcé à Saçi , où l'Espècehumaine est, d'une grossièreté & ; d'une massiveté, qijtiapeù d'exemples, même en Allemagne. x Germain <, .le premier Garson-de-ch^rrue , . avait l'air véritablement Tudçfque ; c'était un gros Homme, dont la face, sans être grasse , était haute 8c large d'un demi-pied : il avait l'air d'une force incroyable \ . & mal- Çrécela , ,on voyait répandu sur. sa phisionopieune nuance dé battue qui rassurait., &qui fesait que les Enfans même le recherchaient, pour jouer avec lui. .' Après le .Mwçre& la Maîtresse^ c'était Gerjnaiu

iôo v LaVit*

qui était le'pïtis refpëcté. 1 : tes âiitres Dgmestiqtfes ne fesaiént rien 'sàïis prendre son avis; & il le donnait toujours 7 ■ sans avoir î'aîr de Commander/'- Gâtait j un excellentGarson ! Heureuses* les Mai- * sons où il y a de pareils - Serviteurs ! heu- i reuxles bons Domfestiques , qui trou- j Vent des Maîtres capables de les bien \ apprécier !... Le Bouvier & le Berger , -, "qui étaient ordinairement des Jeuriesgens, portaient respect aux Garsons-de-charfue x Se aux Vignerons ; les deux Servantes se * montraient obligeantes envers eux-tous, j- Se leur Maîtresse les avait chargées de - c raccommoder le linge & les hardes des {; Hommes. Ces Filles avaient en oufte $ des temps fixes t où elles pouvaient trar t; Vailler pour elles-mêmes. ;

Il navait pas été possible à Edme Re*- j tif de mettre un certain ordre dans la >, journée pour les prières , ni même pour x les repas : les devoirs des différentes Per- x sonnes à gages étaient absolument dis- -j

JemonP'ère. tôt

tïncts ; il n*y avait que le. de Jeûner i cinq heures du matin, où Us fassent & peu près tous reunis; car en été, le Bou«vier & le Berger > étaient déjà .partis pour te pâturages. On fesait une eourteptière \ en comr^un , composée de l'oiaisondor minicale seulement; ensuite on se séparait > pour ne se rejoindre tous ensemble que !e soit. Mai* alors Personne ne manquait. Céçait donc après le souper f que le Pçre-de-famille fesait une lecture de l ccriture^sainte ; Il commençait par h Genèse s & lisait avec onction , trois ou quatre chapitres, selon leur longueur , les accompagnant de quelques observations courtes , & peu fréquentes ; mais qu'il jugeait absolument nécessaires» Je nç saurais me rappeler sans attendrissement^ avec quelle attention cette lecture était écoutée; comme elle communiquait à tyute la nombreuse Famille, un ton de bonhomie & de fraternité ( dans la Faille je cqmprens les Pomestiques ) r Mou

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Père commençait toujours par ces mots* — Recueillons-nous , mes Enfans \ c'est ÎEsprit-saint qui va parler-. Le lendemain , pendant le travail , la lecture du soir précèdent , fesait ordinairement le sujet de Pentretien , entre les Garsbnsde-charrue surtout» <

Il faut à cette occasion , que je rappelle une observation, au'ontideja vue dans I'École des P^res > Tome I ; />; 1^4} c'est que la charrue -donne des mœurs plus innocentes , que la culture de la vigne, ' quoique celle-ci soit très-pénible; que les Bouviers, sont inférieurs de ce côte-là aux Vignerons , & que les Bergers, ont encore moins de candeur & îfinnocence que les Bouviers. U faut en voir la raison dans l'Ouvrage cité.

Après la lecture, suivait en été une courte prière en commun; onfésait ensuite reciter aux Jeunes-gens une leçon «lu Catéchisme du Diocèse ; puis o»

itlait s& coucher eh silence j car après 1*

demonPjtre. 105

prière du soir, les ris & laconverfationà vok haure étaient 1 sévèrement intèrdirs.

. En hiver , où les soirées sont plus longues à la Campagne ( car à la Ville, le temps est toujours le même ) , après la lecture & la leçon de Catéchisme, le Pèrede-Êtmille racontait des histoires , soit anciennes, soit modernes; il y fesait entrer à propos les plus belles sentences des Anciens ( * )• C'était la récréation. L'avidité était extrême pour ces récits instructifs } $c çotnm$ chacun pouvait rire, & faire ses observations , c'était un amusement délicieux , pour des Paysans.& pour des Enfans qui n'en avaient jamais connu de plus agréable. II fâlait <jue ces entre-

( *) 'On trouve a la fin du Tome I de FÉcole jœs Pères , p. 45*3 , & fuiv. Un exempte de (^conversations. J'ai tiré de celles de mon Fè^f la plHpart des faits de éet Ouvrage: les «utre* (> m'9nit été: racontés par. iqa respectable Jante; Magdejeisç r t fc ^ar ^uejijueç . Viejltyrif jkNteû.. . V.. V c , .'.■■ •

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tiens , 8c la lecture plussent beaucoup!

nous avons eu souvent chés nous les Fil* des meilleurs Habitaris pour domestiques j & lorsque leurs Païens leur demandaient la raison , qui leur fesait désirer avec tant d'ardeur d'entrer dans notre maison , ils n'en donnaient pas d'autre que la lecture & les entretiens du soir. Si mon Père avait été capable de politique, ceti aurait : donc été une excellente que de tenir cette conduite.

Quant au travail de la journée , le , Père-de-famille s'occupait lui-même avec .

infatigabilité , & prêchait beaucoup plus d'exemple que de paroles j aussi n'y èut-il , jamais de meilleur Maître & plus chéri :

des Gens qui le servaient : C'est que le , service était réciproque , lorsque i'ôccasion s'en présentait. Il avait souvent ih bouche cette maxime du Sage: » Si t£» , un bon Serviçeur y qu'il te scie comme ton' âme; traite-le -comme s'il érait ton Frère ». (Eccl. du *j.) Et cet autre:

de mon Pire. loy

» N'accable point un Serviteur qui fait ce qu'il peut , & qui emploie son âme à ton service »* ( Id. çh. 7. ) Il se levait dès le^ marin, & conduisait lui-même une de ses charmes, L H était un:pa?faiç laboureur : ses GaTsons n'avaient qu a l'imiter ,> & aucun , pas même Germain, ne put «e flatter de l'égaler. C'était de cette seule habileté -gu'il. était glorieux^ on.

voyait à un léger soi*rire T . qui se traçait; sar sa;figure toujours gracieuse $c douce , combien il était flatté, qqftnd on lui disait qu il était, un excellent Laboureur.

—C'est l'Art des Arts, repondait-il quelquefois , & l'on peut être un tant soie peu vain 4 y exceller^ il avait de la répugnance pour le travail 4e la vigne ,. & il ne s'occupait dans lep siennes qu'aux vendanges \ mais ilies visitait en bon Maître, & se connaissait parfaitement à ce qui manquait. Ce n'était pas un défaut que cette repugnanfce 1 : s'il avait eu le goût du travail de la ri&** avec ses autres oc-

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cuparions, lé Notariat, la Magistrature; les consultations , les arbitrages , il aurait falu qu'il abandonnât le labourage, qu'il chérissait par-dessus tout. '

On ne fa jamais vu un seul 'instant inoccupé, û ce n'est 'lés dimanches & fèces : encore avait-il un livre à la main en ie promenant , s'il était seul , & ce livre était ôa de morale, ou -de jurisprudefrtée, dont il étudiait quelque passage relatif aux taupes qu'il avait à : juger dans là se* inaine. Il dîiait * que dans ces <&s , son Praticien-Français était un-excellent livre de dévotion, puisqu'il y -apprenait son devoir. •; >

Il était d*(in facile accès pour ses <3arsons ï mais un-peu plus sur la reserve avec ses Filles , qu il-ne tutoyait jamais.

*. Dans l'intention où il était de lier sa première Famille avec la seconde par tous les noeuds possibles, -il ût les Aînés, Pareins & Mareinesdés Cadets. Le digne CurëdèCourgis, &ÂsW, ï'Aînée.des

Fille*

démon Pire. toj

filles , m'ûfit nommé j & ainsi de suite, juf qu'au Plus-jeu#e de tous, dont je fus Parein à mon tour, avec la Plus-jeune des Filles do premier lit , en 1 745 , mon Jfêfc ayant alors cinquante-cinq ans.

. L'année suivante, Ja prospérité d'Edme Restif , malgré la chargé de quatorze Enfans vivans qu'il avait alors , excita l'en* vie d'un Habitant de Saci , collecteur des tailles* II fit poster U cote de mon Père à une taxe exorbitante: Edme Re$tif s en plaignit modérément ; mais on n'y eut aucun égard* Piqué, trop vivemeatpeut-être ( ce sont ses propres termes ) # il crut devoir use* du bénéfice de la loi , portée en faveur des Pères de douze Enfans vivant II présenta à m. D*-Brou % alors Intendant, qui était à Tonnerre , une requête simplement expositive dufaic , sans plainte , contre Personne. M. l'Intendant écrivit de sa main ; Edme Restif % pire de quatorze Enfans, à sixUv&t* Et il lui fit dire de bouche:

IlPartie. ^ F

ïo8 La Vie

>» Vous devriez ne riëri* payer du-tout :

ai mais comme vous àvefc demandé une » taxe, je vous donne celle-là , qui sera j» la même tous les ans : je sais dailleurs, » que vous êtes trop bon sujet du Roi, » pour vouloir être entièrement exempt ».

Quelques années après, m. Berthierde-Sauvigni ayant succédé à m. De-Brou, les mêmes Envieux imposèrent Edme Re»

tif à son ancienne cote. Il eut encore re* cours à m. l'Intendant , avec une Requête de trois lignes, qui fut sur-le-champ repondue comme l'avait été celle présentée à m. Dç-Brou. M. Berthier le fit entrer devant toute la Compagnie, à laquelle il voulait montrer le Père de qua-r torze Enfans } il lui parla avec affection , & lui frappant sur l'épaule , il le félicita Je son heureusç paternité. Pendant toute la vie de mon Père, il a été taxé à six livres par m, l'Intendant lui-même, ou pat le Subdelegué.

de mon Père. lep

Ce trait, que fe venté m oblige de rapporter tel qu'il est arrivé > surprendra peutêtre de la part d'un Homme qui pensait comme Edme Restif. Il me sera permis d'ajouter ici les motifs de sa conduite. On le consultait pour la taxe, comme pour traiter des autres affaires publiques. Mais il se trouve toujours dans les Paroisses quelques Turbulens, qui aiment à contrarier , & à montrer qu'ils ont du pouvoir , en fesant du mal.

Malgré les observations d'Edme Restif & celles des plus sages Habitans , il n arrivait que trop souvent qu'on surchargeait les Plus- pauvres de la Paroisse , soit par, haine particulière, soit parcequ'on les croyait peutêtre moins gênés. Edme Restif, & le Pasteur, Messire Antoine-Foudriat , avaient coutume d'aider ces pauvres Gens dans le secret , à payer leur cote :

Le Lecteur entrevoit à présent qu Edme fattif , se trouvant lui-même surchargé;

F ij

iio La Vit

ne pouvait presque plus contribuer au soulagement des Plus-pauvres d'entre ses Cohabitans.

Je croirais ne faire qu'imparfaitement l'Histoire du Mari^ si je ne disais rien de la conduite de la Femme \ puisque le Père & la Mère- de -Famille ne sont qu'un individu complet.

Edme Restif a toujours gardé avec ses deux Epouses une certaine dignité maritale : il ne tutoyait pas , & n'était pas tutoyé. Il prenait avec sa Femme un air déconsidération j mais sans apprêt &san$ empesage. Son Epouse, de son côté, lui parlait avec respect. Il est vrai que sa conduite , & la manière dont il était regarde par tout le monde , était on sûr moyen de le lui concilier. Je ne suis pas instruit parfaitement des détails qui concernent Marie-Dondaine } je n'ai eu U-dessus que des notions générales. A*

démon Phre. ni

I égard dé ma Mère , Je suis beaucoup plus au-fair , ayant été témoin oculaire > jusqu a Fâge de vingt-six ans.

On m'a dit, que dans les commencement da mariage de ma Mère , son extrême vivacité , Se l'éducation volontaire qu'elle avait reçue , ne lui firent pas choisir les moyens les plus sûrs pour captiver l'affection de son Mari : avec tout autre Homme, elle aurait été malheureuse.

Mais Edme Restif , en mari sage & prudent , étudia le caractère de sa nouvelle Epouse , & se comporta de manière à feire impression sur son esprit. Il la prie par les sentimens , pour l'engager d'abord à contraindre un-peu sa vivacité : ensuite ii l'instruisit solidement de ses veritabes devoirs, mais en particulier, & sans que jamais Personne de la Famille se doutât de ce qui se passait. Aucontraire , devant ses Enfans , & devant les Etrangers , il lui marquait la plus haute considération.

Voici quelques-uns des avis qu'il lui don*

FiiJ

in La Vie

naît: C'est ma Mère elle-même qui me les a rendus , après la mort de mon Père* Elle me les cirait , pour me faire sentir combien elle lui devait de reconnaissance , & qu'il était impossible que rien modérât les regrets que lui causait la perte d'un . tel Mari.

— Ma chère Femme : Le défaut le plus dangereux dans un Mari, c'est d'être un mari faible , & qui ne sait pas tenir le sceptre de l'autorité conjugale: c'est te défaut que j'ai remarqué dans les Maris Parisiens. Je vous souhaite heureuse ; je ne vous aurais pas épousée, si je n'avais pas eu notre commun avantage en vue:

mais ce n'est pas en aveugle que je le de-' sire. J'en ai entrevu le moyen, des que |'ai eu le dessein de vous offrir ma foi.

Ce moyen , c'est Je but même que j'ai eu en vous épousant , d'être votre appui & votre défenseur : & le Défenseur & l'Appui, n'est pas l'esclave. Dites-moi, d'on vient cette force que la nature a donné à

! demonPïre. , 113

. l'Homme ( * ) ? d'où vient est-il en outre , toujours libre de sa . Personne , hardi , courageux , audacieux même : est-cepour { ramper, faible adulateur ?..• D'otvienc j la nature vous a-t-elle faite si charmante , | faible avec cela, craintive? d'où- vient | vous a-t-elle donné ce ton si doux qu'a votre voix; ces inflexions délicates & mignardes ? est-ce pour commander durement , & avec hauteur ? Non, ma chère Epouse, c'est pour charmer; & pour dire le mot net , c'est pour fléchir l'Etre qui est , le plus fort , & le déterminer en votre fa* TOtt. Votrelotf est de plaire , & d'adoiv cir y par le charme des carresses, les. pénibles travaux qu'entreprend pour vous l'Etre- fort qui vous est uni , & qui ne fait plus qu'un avec voiis : ce sourire charmant n'est fiiit que pour le délasser en un ins- • tant de tous ses travaux , & l'exciter à

(*) Helas! helas! un Mari Parisien petit-il donner cette raison !

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i r4 La Vie

en entreprendre courageusement , d'autres plus pénibles encore.

Si une Femme trouve uti Mari faible., elle commande & croit en être plus heureuse:

elle n'est qu'impérieuse ; car le commandement n'est jamais un bonheur, quoiqu'il satisfasse une des passions du coeur humain \ mats cette passion étant* une de celles qui le mettent en guerre avec ses Semblables, elle apporte' plus: de trouble de que véritable plaisir, Gardez-dopc votre rôle, Se n'en sortez pa$ : sinon} ~, je ne sois pas on Tyran*,... mais je prendrai le vôtre, & quel que ridicule qui l soit, avec ces traits mâles & cette barbe fournie , il vous faudra le souffrir, jusqu'à ce que vous me recédiez le mien.... Vous souriez: mais en honneur je vous parie se-* ' rieusement. Le premier moyen d'en»

heureux en ménage , celui qui donne le prix à tous les autres , c'est que le Chef Commande, & que l'Epouse, tendrement chérie , fasse par amour , ce qu'on «non*-

de mon V\rt % ny

tuerait, dans toute autre qu'une Epouse; obéir.

— Vous dorez la pilule j mais je vous entens.

— C'est pour cela que j'ai parlé clairement , ma chère Femme j car on ne doit parler que pour être entendu....

Ne m'objectez-pas que vous avez été heureuse dans votre premier mariage par des principes tout opposés. Votre premier ' Mari avait commencé par avoir des tores essenciels avec vous ; il a cru ne pouvoir aler trop loin ensuite , pour vous les faire oublier* Je l'approuve , c'est une conduire sage : À sa place, j'en aurais fait autant. M ais notre position est différente a nous -deux} nous ne sommes plus des Enfans qui doivent se flatter • ' nous sommes des Epoux mûris , qui doivent agir sérieusement , & remplir chacun leur rôle dans toute son étendue. Ce n'est qu'en suivant la nature qu'on peut être heureux : le tôle naturel du Plus-fort, c'est le gouver-

Fv

Ii6 La Vit;

nement : le rôle naturel de la PI as-faible , de la Plus-aimable, c'est d'en tempérer la dureté % non -seulement pour elle- a même , mais pour toute la Famille. Ma chère Epouse, j'ai résolu fermement de me conformer au vœu de la nature : soyez 4ouce ; obtenez , & n'exigez-pas. Dureste, vous avez autant d'autorité que moi sur toute la maison > puisque l'Homme \ Se la Femme ne sont qu'un : mais voas { n'êtes pas le Chef > quand on esc deux , i :

ii iaut qu'il y en ait un qui soit le premier» Celui à qui la nature a donné le pouvoir d'être Maître par force, doit l'être par un effet de la déférence > qu'on a pour lui , afin qu'il en fasse un mérite à Celle qui lui cède, & qu'il exerce son autorité en ami , en père. Réglez- vous désormais sur ces principes. S'il ne s'agissait que de mon bonheur , je me sens la force de vous faire bien des sacrifices ! mais Je saispar expérience, que les Femmes-maris sont les moins heureuses de toutes* Les

T it mon Père. 117

Femmes ressemblent aux Peuples Orientaux , dont elles ont à-peu près l'imagination vive & facile à épouvanter , elles préfèrent j sans s'en douter, un gouvernement où il faut obeïr sans raisonner , à un autre où elles auraient le choix cT obeïr ou non : toujours indécises , elles passeraient leur vie dans une fatiguante perplexité. Aussi, qu'on ôte aujourd'hui un Despote aux Asiatiques , demain , ils en auront un autre : J'ai lu que les Romains en avaient autrefois fait l'expérience avec les Peuples de Cappadoce (*), Se que

(*) Edme Rcstif avait peu lu l'histoire profane ; mais il citait & fesait le savant par politique, sachant combien cela impose aux Personnes ignorantes , & aide à les convaincre par l'admiration. J'en ai fait cent fois l'expérience , & les Curés de campagne ont tous les jours oc^ casion .de remarquer cet effet de la science sur les Ignorais : Mais à Paris, où l'on rend le Femme^ si savantes, ce moyen est nul.

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Ii8 La Vie j

cette Nation préféra un Souverain absolu, i i la liberté. {

— Mais, mon Mari, je ne demande * pas à vous dominer ! j

— Ni moi non plus, ma chère Femme: j je demande que chacun de nous soir exac- j tement à sa place ; qu'il règne entre vous !■ & moi un accord , une harmonie , sem- ■ blable à celle qui est entre tous les Mem- ; bresd'un même corps. Ecoutez : toutes les § fois que vous voudrez quelque chose, proposez-le moi désintéressement ; je l'exami- i nerai avec vous de sens foidj & si cela • nous est utile.... si cela Test seulement * pour vous , ce sera une chose décidée sans retour.

—Je vous le promets-.

. Dans toute la suite de sa vie , Barbe- Ferler, que des circonstances particulières, & son éducation denfant-gâté avaient d'abord rendue une épouse ordinaire, devint une veçtable Anne Marguerite Si*

demonPhe. np

mon : Elle prie , dans les lectures de TEcrkuré^sainte qu'on fesair tous les soirs, i une véritable idée de ses devoirs ( * ) ; de j'ai vu le spectacle touchant de la conduite des Femmes des premiers âges, renouvelé par ma Mère. Il est impossible de 1 faire le tableau de ces petits détails res- .j pectueux , de cet ensemble de conduite , qui annonce la subordination de l'Epouse , sans indiquer l'esclavage : coup-d œil toujours si agréable aux Etrangers , qu'on voit bien que c'est la route de la nature , & ce que chacun en particulier souhaiterait pour soi-même.

Plus son Epouse était soumise , attentive, plus elle le traitait en Souverain chéri , & plus Edme Restif , de son coté , lui marquait de considération : exact l la

(*) J'a! fait des extraits des beaux passages % relatifs aux Femmes , dans mon Ouvrage intitulé , les Gynographes y ou la Femme-reioKHÈE , i777« Paris, Dame Veuve Duchesne*

120 La Pie

faire craindre Se respecter de toute la Mai* son , il avait annoncé pour une de ses maximes inviolables, qu'il passerait volontiers toute injure faite à lui-même personnellement j mais que lorsqu'on aurait manqué à sa Femme , ii n'y aurait aucune indulgence à attendre. C'est ce qui arriva un jour à Tune des Servantes, qui laissa périr exprès une Chienne excellente , qu'Edme Restif aimait beaucoup : tout le monde tremblait pour elle , * sachant à quel point le Maître était attaché à cet Animal utile ; mais il se contenta de la reprendre avec modération & d'une manière ,si paternelle, qu'il la fit pleurer de regret.

Un moisaprès, cette Fille s'emporta contre, sa Maîtresse , & lui manqua d'une manière grossière. Edme Restif l'ayant appris , il la renvoya sur le champ > sans vouloir entendre aucune excuse, ni même les prières de la Maîtresse.

—Ma Femme , dit-il ensuite à ma Mère , si je souffre queFon vçus manque,

de mon P^re. 121

vous verrez bientôt toute la maison en desordre : sachez que la manière la plus agteàble pour moi d être respecté , c'est de letre en vous : qui vous marque un degré de considération , c'est comme le double à mon égard ; & une complaisance qu'on a pour vous , vaut dix complaisances qu'on aurait pour moi. 11 en est de même pour nos Hnfansj je suis bien plus flatté d'une caresse faite à mon Fils ou à ma Fille , que de grandes démonstrations qu'on me ferait à moi-même.

D'où-vient (pardonnez l'exemple; mais c'est que je n'en vois pas de plus expressif) d'où-vient un Homme est-il si sensible à un coup donné mal-à-propos & sans sujet àson Chien ? D'où-vient suffit-il souvent, pour gagner son amitié, de faire des caresses à cet animal , ou de lui donner un morceau de pain ? C'est que le Maître voit dans cette dernière action une envie sincère de lui faire plaisir. Ceci n'est qu une faible image: Une Femme, des

122 La Vit

Enfans obligés , touchent bien autrement le cœur d'un Mari & d'un Pète-!

Est-il étonnant qu'un pareil Mari fut honoré de sa Femme, 6c adore de ses Enfans! Aussi était-il l'âme de sa Maison, absent comme présent: Tout ce que 1 on fesait , ce que Ton disait même se rapportait à lui. S'il était en voyage , & qu'il arrivât le soir un-peu plustard que l'heure du souper -, on voyait toute laFamiile, Enfans & Domestiques , attendre avec un air d'inquiétude & de tristesse* Frappait-il à la porte, le coup de heurtoir était répondu par un cri de joie de toute la Maison. Je n'ai jamais entendu ce coup de heurtoir, sans voir ma Mère palpiter de plaisir : Elle se le* vait avec empressement ; répétait l'ordre daler ouvrir, quoique cinq à six Personnes y fussent déjà ; elle s'agitait; préparait elle-même le bonnet de nuit , les sabots ( se sont les pantoufles de ce pays-là)} elle les remplissait de braise, quoique

demonP'ère. xzy

ses Fille^ voulussent lui en éviter la peine j mettait la chaise dans la place qu'il aimait ^ ihi versait un verre de vin. chaud»

qu'elle lui présentait à son entrée , avant de lui dire une seule parole. Le Patriarche bavait , l'air content ; ensuite il la saluait, & nous saluait tous, jusqu'au petit JJerger, s'informait de chacun, d'uft air de complaisance &. de bonté.-»

Helas! voila le bonheur! Je ne l'ai vu que là ! Infortuné que je suis, d^ l'avoir été chercher ailleurs !..„

11 racontait ensuite les nouvelles qu'il I avait apprises , . soit à Auçerre , soi t à Ver*? manton, soit à Noyers, Tonnerre ou.

Vèzelai. On juge avec quelle avidité elles étaient écoutées ., par des Gens qui habitaient un village absolument isolé 1 Si Quelqu'un était obligé de se déranger, pendant ce récit , on voyait quelle peine cruelle c'était: mais Edme Restjf , à son retour* avait Ja complaisance de lui re*

1^4 { La Pie

dire ce qu'il n avait pu entendre. Il aJaât plus loin en faveur des Domestiques : c'est que s'il était venu Quelqu'un dans le jour, comme cela arrivait assés souvent % qui eut raconté des nouvelles , ou dit quelque chose d'utile & de singulier , il en fesait part Je soir à toute l'Assemblée.

Mais jamais ces récits n'empêchaient la j lecture de la Bible.

Dans le temps de l'A vent , comme il | avait la voix fort agréable , il prenait plai- ] $ir chaque soir à chanter des noëis : On ] sait comme ces cantiques sont naïfs ; - ce- j tait une récréation pour la Famille, qu'il savait lui rendre extrêmement agréable.

■ C'est ainsi que ce sage & bon Père , sévère pour qu'on remplît son devoir dans le travail , ne regardait pas comme in* digne de lui de se charger de la récréation journalière : — Le plaisir , ( disait-il , sans avoir lu Young j mais c'est une pensée si naturelle! ) le plaisir est le baume

dt mon Père. 125

de la vie , & il n'y a* que les cœurs innocens qui s'y livrent tout-à-fait (*).

Il arriva un soir une singularité , qui fit voir combien il était aimé en gênerai de tous les Habitaiïs : Un Particulier de Nitri , nommé Balcon j qui était resté jusqu'à nuit close à boire à Saci, trouva plaisaût en s'en retournant de crier ait meurtre. Il était sur la colline au pied de laquelle est située la-Bretone. Malheureusement mon Père, qui avait été à Nitri, n'était pas encore arrivé. Aux cris étouffés que poussait Tlvrogne , ma Mère pensa s'évanouir : elle appela tous les Domestiques qui n'étaient pas encore montes pour souper. On s'arme , on court :

Ma Mère envoyé au Village demander de l'aide. Dès qu'on sut qu'il s'agissait d'Edme Restif attaqué, chacun quitta son

(*) Cest la vertu sous un nom plus gai , fit Youkg : c'est la même pensée , en d'autres termes*

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