PERE
— « Donnez-lui du lait, ." dit son père; « il le préfère *< au vin. »
Comme Edmond achevait de boire, les trois filles de Thomas Dondaine entrèrent avec leur mère. Marie, la cadette, et la seule qui fût à marier, était la moins aimable de figure: mais sa physionomie annonçait la bonté. Quel changement pour Edmond ! Son père le présenta lui-même à Marie, comme celui qui dans trois jours devait être son mari, car les préparatifs étaient faits. Cette fille modeste rougit, et, quoiqu'elle trouvât son futur à son gré, elle dit à son père :
— « Mon cher père, c'est bien tôt ! non que j'aie rien N, à vous objecter contre ce jeune homme sage et estimé « de tout le monde; mais encore faudrait-il se connaître, ;< et qu'il sût du moins, lui, si je lui conviendrai ; l'obéis- .< sance, à mon égard, doit m'interdire toute réflexion w dès qu'un père a parlé; mais je cri>is que pour l'iK^nme \\ il n'en est pas tout de même. «
Un Taise:(-voiis, durement prononcé, fut la réponse de Thomas.
— « Vou.s entendez nos vohjntés? >* dit Pierre à son (ils. — « Oui, mon père. — ]e n'y veux point d'obs- \< tacles. — Mon père, je serais bien malheureux et bien « indigne d'être moi-même père un jour si j'apportais de « la résistance dans une occasion comme celle-ci, qui est « le plus haut et le suprême exercice de la puissance des « pères; à la mort, comme à la vie, je vous obéirai, ainsi \< qu'à ma digne mère. Commandez, et ne vous embar- « rassez pas du reste; car il n'est pas possible que vous *\ ne soyez pas obéi. — Voilà de grandes phrases, mon « fils! » dit Pierre en souriant un peu; « on apprend au *» moins à la ville à répondre honnêtement, fit-on les << choses contre son trré. «
LA VU-; Dh .MON pi:re 105
On se mit a table. Apres le diner, le père et le fils partirent pour Nitry, Des qu'ils furent hors du bourg, Pierre, contre son usage, fit aller son cheval à côté de celui de son nis.
— « Mon garçon, » lui dit-il, \< voici une nouvelle car- <* rière où tu vas entrer : l'acte d'obéissance par lequel tu « la prends te fera bénir de Dieu et estimer des hommes. « Compte, mon fils, que tu seras un jour honoré de tes « enfants, comme tu honores ton père. »
A ce langage touchant, que jamais Pierre ne lui avait encore tenu, Edmond saisit la main de son père, et l'œil en larmes, il lui dit :
— \< Je vous fais un cruel sacrifice, ô mon père! — « Bon! des catins! tu ny penses pas! elles t'avaient envi sorcelé. — Ha! mon père, si vous la connaissiez: si *< vous connaissiez son digne père! — Ne parlons pas de « ces créatures, » dit Pierre, avec un ton bon et familier, qu'il n'avait jamais pris avec Edmond. — « Je vous s< obéirai, mon père, dussé-je en mourir. — Ce ton lan- « goureux me déplait, » dit Pierre en fronçant le sourcil; s< qu'on ne le prenne plus... » Et au bout de quelques moments de silence, il parut s'attendrir; il reprit la parole, en ces termes :
— s* Mon cher Edme. mon cher fils, te voilà prêt à « entrer dans le mariage : n'imite pas ma conduite; elle « n'a pas été bonne : elle sera meilleure, si Dieu me prête
vie. Je suis en train de terminer une aflaire avec nos
^» Moines de Molesmes, dans laquelle je te mettrai de
« moitié. Ce sera la consolation de ta mère; elle mérite
»< bien que j'y travaille enfin. Une fois marié, tu es mon
N< ami et mon égal; nous ne serons plus père et fils, que
»« par un plus tendre attachement, une plus grande indul-
*< gence l'un pour lautre.., » A ces mots, Edmond suf-
foqué se jeta à bas de cheval et baisa les pieds de son père qui, touché de cette action, descendit aussi, et jetant ses deux bras au cou de son fils, lui dit :
— ■■ « Je t'ai toujours aimé, ô mon fils unique, et je te x^ veux l'état de bon père de famille de campagne, plutôt « que de bourgeois des villes ; c'est une vie plus patriar- \< cale... »
Sans Rose. qu'Edmond aurait été heureux de retrouver enfin, dans le plus rude des maîtres, le plus tendre des pères !
Ils continuèrent à marcher à pied, tenant leurs chevaux par la bride, tandis que Touslesjours les devançait pour aller annoncer leur arrivée à la bonne Anne-Marguerite.
« Que serais-tu devenu à la ville? Un bon citoyen, je « je le veux bien ; mais tes enfants, loin de ce pays, notre <s berceau, confondus avec la foule des citadins, auraient >> bientôt perdu le souvenir de notre origine. Tu la court nais : M. l'avocat Restif m'a dit qu'il t'en avait touché « quelque chose. Tous les hommes sont fils d'Adam, je rt le sais; mais il n'en est pas moins glorieux de sortir <i d'où nous sortons : le nom de Restif n'est qu'un sobri- « quet, mais il est si ancien qu'il a fait oublier le vrai -.i nom. surtout à présent, que depuis les malheureuses « guerres de religion nous sommes dépouillés. Mais ce x« m'est une consolation, et c'en sera un jour une pour « toi de revoir ces pays où notre famille est encore si « chérie et si respectée : 'Villers. Aigremont. Courtenay. »< je ne vous revois jamais sans attendrissement. Ne quit- « tons point ce siège natal; ne nous établissons point « dans les grandes villes; jouissons à perpétuité, et rcnou- « volons sans cesse l'attachement et la considération *< qu'on a eus pour nos ancêtres. Du côté de ta mère, tu >< tiens à ce qu'il y a de mieux dans la Province; je l'ai
préférée par cette raison; elle m'a préféré, elle, à cause de mon nom, que mon père, mon digne et respectable père, avait rendu vénérable. Tu sais comme on l'appelait : Y Homme juste! quel nom! un de nos parents y a succédé, à ce nom ; il n'est pas sorti de la famille... Ces titres de noblesse valent mieux que ceux qui sont perdus, mon fils; ils valent cent fois mieux! Et s'il faut te parler vrai, je méprise tous ces vieux parchemins, souvent plutôt l'ouvrage de l'intrigue que la récompense de la vertu des ancêtres. Qiie de nobles dont les pères ne furent que d'avides oppresseurs! Je parle de l'ancienne Noblesse. Qiiant à la nouvelle, quant à ces publicains qui achètent..., s'ils sont utiles à l'Etat par ;< la finance qu'ils donnent, à la bonne heure! mais c'est acheter à bon marché ce qui ne devrait être que la récompense de l'héro'isme en tout genre!... Mon fils, < nous sommes aujourd'hui roturiers, et je m'en félicite .\ sincèrement. Le roturier est l'homme par excellence : » c'est lui qui paye les impôts, qui travaille, ensemence. > récolte, commerce, bâtit, fabrique. Le droit d'être inutile i est un pauvre droit! ne le regrettons pas. Tu as vu ces i gentilshommes chasseurs de la Puisaye, en guêtres, en ;< souliers ferrés, portant sous le bras une vieille épée :< rouillée, mourant de faim, et rougissant de travailler : « voudrais-tu être à leur place? — Non, mon père: la :< classe du milieu, la classe précieuse, si chérie des bons ;< rois, voilà celle où je désire de vivre et de mourir. Mon ,< cher père, vous, et le respectable M. Pombelins, vous ;< avez tous deux les mêmes idées. — Oui; mais il vou- ,< lait te fixer à la ville! dis-moi, notre postérité, bientôt confondue dans la populace des villes, que serait-elle s devenue? Restons ici, je le répète; tout y est plein de ;< nous; tout y rappellera notre honneur; cela n'est quel-
loS l.A VIE DE MON PÈRE
« quetois pas inutile... M. Pombelins. cet homme si bon. >v était ton plus cruel ennemi. — Mon cher père, je vous « obéis; ne dites rien contre cet homme, que vous chéri-' Nv riez s'il vous était connu: ne dites rien, je vous en « conjure par votre titre de père, contre une fille... Que « n'est-elle en cet instant ma quatrième sœur!... »
Les larmes coulèrent à ces mots. Et comme si Pierre eût déposé, depuis son dernier discours, toute sa fierté naturelle, il dit à son fils :
— vN La sensibilité honore les belles âmes; tu pleures. « mais tu m'obéis: je ne suis point un tyran; je n'ai qu'à « te louer, et je te loue. Mon fils, ton bonheur futur, « pour ce monde et pour l'autre, dépend de cette circons- « tance importante. Ton obéissance te donnera de bons « enfants. »
Et prenant un air inspiré, comme si ce cher homme eût senti qu'il était près de sa fin. il dit avec force : — « Edme, « maudit soit le fils ou la fille qui n'honore pas son père! ^< Bénis soient le fils et la fille qui obéissent aux dépens » de leur cœur! le Ciel les bénira, et toutes les peines du xi mariage leur paraîtront un jour légères, quand ils se ^< diront dans leur conscience : J'ai obéi, mon Dieu, je s< vous ai obéi dans votre noble image, dans mon père!... \< Mon cher tils, reçois ma bénédiction, elle est l'effusion >< de ma joie et de ma satisfaction; je te la donne, et te s< recommande, après moi, ta bonne mère et tes sœurs : N» Anne est difficile, supporte-la; Madelon est la bonté « même, chéris-la; Marion est étourdie, légère; je crains « son caractère; réprime-la. Je te confie mon autorité « comme à mon lieutenant de mon vivant, et mon suc- « cesseur après ma mort. Pour ta mère, cette digne >» femme, dont j'ai exercé la patience, je te charge de tous >« mes torts à son égard : paye mes dettes et rends-lui en
l.A VIF DK MON' PKRK lOC)
« respects, en tendresse, ce que je lui ai fait s(HiftVir en « duretés et en impatiences. Je n'ai pas été bon. ô mon « Dieu! mais voilà mon fils, acceptez ce qu'il lera pour « moi. »
Il est impossible d'exprimer, nous a dit souvent mon pèi'e. ce qui se passa dans mon àme à ce discours d'un père si haut et si fier, devenu si tendre. J'étais enivré. J'aurais épousé le plus hideux des monstres; je l'aurais adoré, si mon père me l'avait commandé en ce moment.
Ce fut dans cette situation desprit qu'ils arrivèrent, et qu'Edmond fut reçu dans les bras de sa mère. La plume me tombe ici des mains. O vénérable femme ! Son cœur palpitant volait au-devant de son fils ; mais ses membres sans énergie la forcèrent à se laisser aller sur une chaise; ses bras étaient tendus, sa bouche maternelle, pleine des plus tendres noms, était entr 'ouverte, mais l'expression ne pouvait trouver de passage : mille et mille voulaient sortir ensemble et il n'en sortait pas une seule!... heureusement ses larmes coulèrent; elles inondèrent le fils méritant qu'elle pressait contre son sein. Enfin elle parla.
— « Pierre, » dit-elle à son mari, « excusez si je suis <\ si émue: c'est mon fils, c'est un second vous-même. — « Et un digne fils. » s'écria Pierre... « Bonne mère, épan- « chez votre cœur maternel sur ce digne fils; il me rem- « placera dignement quand je n'y serai plus. »
La surprise d'Anne-Marguerite fut extrême à ce langage inattendu : elle bénit son fils, puis, se levant précipitamment, elle courut a son mari, pour l'aider à se mettre a bjn aioc, sui^ant son usage, en lui disant : — »« Je ne « dois pas tant m'occuper de ce cher fils que j'oublie le »< père... Allons, mes filles, servez un peu votre frère; « pour moi. voici mon lot, que je ne céderai jamais à « personne, pas même à mes enfants. »
Quand les deux hommes se furent rafraîchis, Pierre continua d'expliquer à son fils la suite de ses projets, savoir : qu'il demeurerait à Sacy avec son beau-père, parce que cela était nécessaire pour leur entreprise. Il lui parla des fonds que Thomas Dondaine devait fournir : il s'exprimait avec tant de bonté, qu'Anne-Marguerite, respectueusement assise à quelque distance, écoutait le père et le fils avec admiration, en pleurant de joie.
— « Ma femme, » dit Pierre, « dans trois jours, c'est »< un homme que mon fils ; et vous, et moi, nous devons *< déjà commencer à lui parler avec la considération que « demande cette qualité. »
Il faut être mère, pour imaginer comme le cœur d'Anne- Marguerite bondit à cette expression familière de son mari : la mère d'un homme peut seule en sentir la force et la valeur. Aussi Anne-Marguerite ne répondit-elle que par un cri de joie inarticulé; et il sembla ensuite, durant le souper, que cette digne femme servit son fils et lui parlât avec respect. Ce qui lui attira de son mari un compliment nouveau : il l'appela Sara, vertueuse Sara : ce qui est la plus grande louange qu'on puisse donner à une femme.
Pierre dit ensuite à son fils : — « L'art le plus digne « de l'homme, c'est l'agriculture ; tous les autres sont « appuyés sur lui; les richesses ne sont richesses qu'au- •>< tant qu'il les réalise. Restons à la source : elle est plus « pure que le ruisseau. Il est noble d'exercer l'art duquel « dépendent tous les autres. Qu'est-ce que le marchand ? <* c'est notre facteur; l'artiste et l'artisan n'existeraient w pas sans nous. Sentons notre importance, mon fils, et »< soyons-en fiers. >»
Edmond, pendant cette soirée, était comme enivré; il fut tenu hors de lui-même par des scènes si nouvelles
dans sa famille. Mais la nuit, retombé dans le calme de son propre cœur, ses réflexions furent cruelles. L'amour, ce maître impérieux, plus puissant encore sur les belles âmes, parce qu'il y est une vertu, l'amour lui fit sentir tout ce qu'il a de rigoureux et de déchirant : l'image de la belle Rose Pombelins; l'idée de son digne et vertueux père ; le souvenir des bontés de toute cette adorable famille, amoncela sur son cœur navré mille et mille regrets. Placé entre deux précipices, la perte de ce qu'il adorait, celle du bonheur de la vie, d'un sort doux, agréable, glorieux même, d'une fortune enfin, et la désobéissanee aux volontés paternelles, il ne s'y envisagea qu'un instant; la désobéissance lui fit horreur, elle n'était pas même possible avec Pierre, d'après son caractère, et l'éducation qu'il avait donnée (i). Edmond se jeta de l'autre côté, en frémissant : mais quel cruel effort! Quarante ans de regrets n'avaient point encore effacé leur cause, lorsque ces faits m'ont été racontés par la bouche vénérable de mon père!...
Plus fatigué de ses peines intérieures que du voyage, Edmond, qui n'avait pas fermé l'œil durant la nuit, s'endormit au point du jour, et se leva un peu plus tard que de coutume. A son réveil, il trouva toute la maison en agitation. 11 s'informe. Une fièvre violente a saisi son père. Edmond vole à lui. Les premières paroles de Pierre à son lils, furent :
— « Mon ami, si j en meurs, promettez-moi d'accom- « plir mes projets, dans le même délai fixé. J'y tiens; je « le veux. — Je le jure, mon père, — Béni sois-tu! car
{i) L'éducation que donnait Pierre, et sa manière d'élever, ressemblaient assez à celles des anciens Romains et des Français d'il y a deux cents ans; elle était rigoureuse et ferme. Je ne loue ni ne blâme; mes Lecteurs prononceront d'après les faits. (R.)
\\2 I.A ViF, DE MON PERE
« tu portes la joie dans lame de ton père mourant. — « Mourant! vous, mon père! Dieu ne le permettra pas ! »
— s< Je me sens frappé... » Et l'empêchant de lui répondre : — « Tranquillise-toi; vaque aux affaires; ta •,< mère et tes sœurs ne sont que trop suffisantes pour me « bien soigner, tu le sais : vaque aux affaires, mon fils, et >< sois homme; il n'y en aura bientôt plus qu'un ici. »
Edmond, qu'un geste vif de son père pressait encore plus que son discours, se retira suffoqué de douleur. 11 obéit exactement, et suivit un agenda que sa mère lui remit, pour les affaires de la maison. Il ne revit son père qu'à l'heure du diner ; la violence de la fièvre paraissait un peu diminuée ; mais le malade était oppressé, et comme sa répugnance extrême pour la saignée ne permettait pas d'employer ce remède, on était au désespoir (i). Edmond lui rendit compte. Mais à peine Pierre pouvait-il lui répondre. 11 approuvait d'un signe. 11 eut soif.
— « Mon fils, donnez-moi à boire... »
Anne-Marguerite accourut.
— « Non, je veux mon fils. Dieu te bénisse, Edme, « comme je te bénis! et sois le père de ces filles, et le « soutien de cette bonne et honorable femme, après « moi. "
Et il but avec une sorte d'avidité. Edmond pleura. Anne-Marguerite poussa un douloureux sanglot :
— « Une saignée! » dit-elle... — « Non. non! » interrompit-il ;.« Dieu me sauvera, s'il lui plait. — Mon >< père!... » dit Edmond. « Mon fils!... Je t'entends; non ; « non : la Nature est ma mère; je ne veux de secours que « d'elle... Pour toi. vaque aux affaires. «
(i) D'où vient cette rcpugnance insurmontable? Elle fut la même dans mon père, dans ses entants. (R-)
L OBhISSANCK
C'isl uiijils qui obéit à son père. (Page 115.)
Edmond le quitta. Le soir, il y avait un peu de mieux, mais beaucoup d'abattement. Le lendemain, redoublements sur redoublements : la tête s'embarrassa; tout étranger était vigoureusement repoussé ; mais Pierre fut toujours doux envers sa femme et son fils : dans le délire même, il les reconnaissait. Le troisième jour, il revint à lui quelques moments. 11 se rappela que le mariage aurait dû se faire ce jour-là : il en parla au curé, et se plaignit tle ne pas avoir cette satisfaction.
— « Prendra-t-il femme en mettant son père au tom- « beau?» dit le pasteur. — « Oui, oui. Monsieur... »
On se disposait à obéir, et à partir pour Sacy ; mais survint une crise terrible, dans laquelle Pierre Restif expira, sur les une heure après midi, âgé de quarante-deux ans.
Edmond ne sentit d'abord que la douleur d'une si grande perte. C'était un sentiment bien différent de ceux qu'ont les enfants ordinaires ! Le père d'Edmond était pour lui un dieu visible, et il le perdait! jamais douleur ne fut si vive. Son désespoir aurait arraché des larmes aux plus indiftërents.
Thomas Dondaine arriva; on lui avait envoyé annoncer la mort. Edmond, en l'apercevant, se lève et court à lui :
— «Je n'ai plus que vous pour père, » lui dit-il, «je vous « ai été donné par le mien ; vous êtes son choix; je vous « promets et vous jure le même respect et la même sou- « mission que j'avais pour lui. »
Thomas, qui n'ignorait pas les dispositions du cœur d'Edmond, avait cru le mariage rompu : il était venu avec l'intention de rendre les paroles, sous prétexte que les associations proposées ne pouvaient plus se faire. Mais il fut si surpris et si ému de l'action d'Edmond, qu'il l'embrassa en lui disant ;
— « Et tu ne seras pas mon gendre; tu seras mon tils.Je
•,< vais dire à ma fille qu'elle compte sur le bonheur ; car le »< fils respectueux est bon mari. Tu lui as plu : bénis s< soyez-vous tous deux? vous serez la consolation de ma »v vieillesse, et nous pleurerons ensemble la perte de mon *» ami. Je pars : demain, je ramènerai ma fille; je veux « qu'elle assiste en deuil aux funérailles de l'honorable i< Pierre, comme si elle était déjà sa bru, et qu'elle par- « tage ta douleur et tes larmes. — Mon père », dit Kdmond. « le digne homme... voulait que ce fût aujour- « d'hui. — Que ce soit demain. » dit Thomas; « l'obéis- \< sance vaut mieux que la décence : je veux, si c'est « l'avis de nos deux pasteurs, que le corps de l'honorable « Pierre soit encore notre premier et plus respectable « témoin. »
C'est ainsi que se fit ce mariage : car les deux pasteurs, prenant plutôt l'esprit que la lettre, v consentirent. Edmond alla tète baissée à son devoir : il épousa Marie Dondaine de\ant le corps vénérable de son père, et offrit au Seigneur son obéissance, avec les ardentes prières pour l'éternel repos de l'auteur de ses jours.
Le pasteur qui ne mariait pas fit un petit discours à ses paroissiens : — « Mes enfants, » disait-il, « c'est un fils si qui obéit à son père mort. » 11 leur expliqua que c'était par respect pour le défunt, et par ses ordres, qu'Edmond accomplissait son mariage d'une manière si extraordi" naire... Ha! s'il avait pu tout dire '.mais il le savait, et les deux vénérables pasteurs, le sage Pandevant, curé de Nitry, et le bon Pinard, curé de Sacy, étaient pénétrés d'admiration, et sanglotaient de compassion et de douleur.
Après la cérémonie, on acheva les funérailles. Edmond suivit son père, voilé de larmes, anéanti, ne sachant où il était; cependant il tenait son épouse par la main, et seni-
Il6 LA VIE DH MON PERE
hlait la présenter à son père, et lui dire : — « Je vous ai « obéi ; bénissez-moi encore 1 >>
Lorsque le corps fut descendu dans la fosse, le curé de Nitry. comme hors de lui-même, s'écria en Français : « Pierre, mon ami, mon compagnon, vous êtes obéi! que votre « âme bénie jouisse de l'éternel repos. Amen!» Et tout le peuple s'écria plusieurs fois : Amen ! car Pierre était aimé, ayant toujours été intègre, inaccessible à la recommandation, ennemi des présents, et accommodant bien plus de procès qu'il n'en jugeait. Son fils l'a bien imité.
Le pasteur, suivant l'usage, jeta la première pelleterée de terre sur le corps. Au bruit qu'elle fit en tombant sur le cercueil, Edmond s'évanouit. Son beau-père et sa femme l'emportèrent, suivis des sœurs d'Edmond : car, pour Anne-Marguerite, elle était à genoux auprès de la fosse, immobile, les yeux noyés de larmes et fixés vers le ciel, au point d'exciter la compassion de tout le monde. Les deux pasteurs la ramenèrent eux-mêmes, longtemps après que tout fut fini. En revenant à elle-même comme d'un long anéantissement, son premier mot fut : — « Où est « mon fils ? » Il s'approcha d'elle, soutenu par son beaupère; tandis que Marie Dondaine vint rendre ses services à sa nouvelle belle-mère, et la déshabiller pour la mettre au lit.
On ne mangea ni ne but, en ce jour de noces et de funérailles : chacun s'en retourna comme il était venu, sans vouloir rien accepter, et portant le deuil dans son cœur. Mais Marie demeura pour servir son mari et sa bellemère, et consoler ses belles-sœurs. Elle resta debout trois jours et trois nuits sans reposer, sans se déshabiller. Enfin Edmond, touché de son bon cœur et de son zèle, prit sur lui-même, et sentant bien qu'il se devait à sa femme : — w Ma chère épouse, « lui dit-il, « vous méritiez un
l.A VIF. OK. MON l'KRK I 1 7
s< sort plus heureux et plus riant; vous êtes venue génépi reusement vous associera notre douleur et à nos larmes : « Dieu vous bénisse! et. quant à moi, j'en conserverai »< une éternelle reconnaissance. — J'aime mieux pleurer « avec vous que de rire où vous n'êtes pas. » lui dit-elle : « votre douleur est légitime, et montre votre bon naturel, »< ô Kdmond ; ne la contraignez pas. et soutirez que je la « partage : car j'aime tout ce qui m'est commun avec « vous, même les larmes. »
J'ai tiré tous ces détails d un brouillon de lettre que mon père écrivit à M. Pombelins, huit jours après son mariage. Cette lettre touchante commençait absolument sans aucun préambule, et contenait un simple récit. HUe finissait comme on va lire :
■< Fay remply mon di'bitoir, dijrne et cher Père. le ne vous des- " guise rien : ie serais indigne du nom d'homme et de fils de « Pierre Restif (que Dieu a reciieilly dans son sein) si je vous '< disois (jue i'ay la mort au cœur : il faut supporter son sort en " homme. Mais il m'est permis au moins de vous dire que je fais
les vœux les plus ardents pour le bonheur de Mademoiselle X Rose... et de Mademoiselle Eugénie : peuissent elles ces dignes " filles du meilleur des pères et de la mère la plus respectable, " treuuer autant de bonheur que l'en ay perdu... de toutes fa- " çons! Ce souhait est le plus ample qu'âme humaine puisse " former en leur faueur...
« Mes larmes m'ojftcsquent... le cesse, ô digne, digne Père,... " qui ne serez pas le mien!
0 Edmk Restif. »
Trois mois après, Rdmond reçut cette réponse :
" Mon cher Restif,
« le n'ay montré que depuis deux tours vosire lettre à ma fa-
■ mille : pendant tout ce temps, i'estois profondément affecté, et
tout en vous bénissant de votre obéissance, ie regrettais î'/i gen-
I l8 LA VIF. DE MON PÈRE
'< dre selon mon cœur, que le mauvais destin m'enlevoii . Oui. « mon cher fils; car tu l'es par l'estime et Vamitié; ie te loue; tu " m'as fait verser des larmes; mais elles estaient accompagnées « de plaisir et d'admiration. Cependant Rose... l'arrête ma plume •< et ma pensée, et ie ne commettrai pas le crime de parler des " sentimens d'une autre femme au mari de ton épouse. Enfin « auant hier , fatigué, autant que touché de compassion, rentrai " chés ma femme ta lettre à la main. Elle estait assise, vue de " ses deux filles sur ses genoux; Eugénie travaillait en silence à " côté d'elle : — Le panure garçon a escrit, leur dis-je. — Il a <- escrit.' dit mon épouse. — Ouy;mais il y a trois mois desiaque « i'ai sa lettre. le n'ai pas voulu la montrer plustost, à 'i>ous, ny « à mes enfans... Hélas.' qu'il a eu à souûrir, et que sa conduite « a esté belle.'... Vous allez le plaindre et l'admirer.
« Ces mots ont produit comme vne suspension dans les Jaciiltés « de ces trois chères femmes. Une a tendu les bras vers m,oi. le " n'ai rien respondu. le me suis assis ; i'ai commencé à lire ta '< relation, mon ami, depuis ton arrivée à Auxerre, iusqu'au ma- " ment oii tu as mis la main à la plume pour ni'escrire. Il est « inutile de te peindre l'effect de cette lecture. Il n'y a qu'Eugénie » qui te blasme, encore est-ce par amitié...
" Bon fils.' bon garçon! Ha! que n'ai-Je pn faire ton bonheur !... " Mais, mon cher ami, malgré tout, -ie n'en suis pas moins dans « l'admiration des excellentes qualités de ton espouse; quelle « aimable candeur! quelle noble franchise! Il me semble sans « cesse (et une de mes filles n'a pas laissé échapper ce mot; elle a « dit qu'elle l'en aimait), il me semble sans cesse entendre à mes « oreilles .• Edmond, i'ayme tout ce qui m'est commun avec vous, " mesme les larmes! Bonne et tendre créature! qu'elle soit bénie! « car elle n'est la cause de rien, et elle petit l'esire, mon cher " Restif, de vostre félicité.
" Foi<s voyez que ie prens vostre manière et vos expressions : « c'est que vostre manière est la bonne et vos e.vpressions sont " celles du cœur. Cependant, mon cher fils, ie croy qu'il est né- '< cessaire que nostre correspondance soit rare, et par rapport à << vous, et par rapport à nous-mesmes. Eugénie est vne généreuse « enfant, et me donne beaucoup de consolation : quelque iour
l.A VIE DE MON l'ERE 1 19
« peul-estre, te vous enireticitdray de tout cela. Quant ù-prèsent, •< tnon cher fils de cœur et d'amitié, ie vous exhorte ù vous coni< duire comme vous auez commencé, et à coniinver de prendre i< les auis et les conseils du très-cher Aduocat. M. Mole le salue. « Ce citer ami n'est pas heureux en gendre. Il n'y avait qu'vn •< Edmond. Adieu, adieu, cher homme, qu'on ayme où l'on haïrait i< les aultres, et qu'on a tousiours raison d'aymer. le sitys, « auecque l'affection hi plus tendre, et une estime sans restriction X aucune,
« Tout à toi, Antoine Pombelins.
'< P. S. Ma femme te salue, et d'aultres s'y joignent... le ne a voulois pas escrire; mais ma main le veut, et mon cœur le <• commande en despitde la raison »
Reprenons l'ordre des faits. Edmond resta chez sa mère, avec sa nouvelle épouse, pendant huit jours. Le troisième au matin, on vit arriver M. l'avocat Restif. Il entra en silence, et. portant les yeux à l'endroit où son ami avait coutume de se mettre, il poussa un profond soupir :
— « Le cher homme! le terrible homme tant aimé! il %< s'est caché de moi pour marier son fils, et pour empè- »< cher... Le cruel et cher homme! — O mon cousin ! » répondit Anne-Marguerite, qui était seule alors au logis, « votre venue est celle d'un bon ange chez de pauvres « malheureux affligés!... Mais ne soyez pas fâché contre « mon fils : pour le cher... v (un sanglot fut son nom) « il n'est pas possible que vous lui en vouliez; il ne sau- »» rait plus se défendre ni vous répondre. — Ho! non! » non! je ne lui en veux pas! Dieu lui fasse paix, le cher « homme!... Mais contez-moi donc, ma cousine, les « choses étranges qui me sont revenues ; et ce mariage s< si prompt et si secret, fait sur la tombe ouverte d'un %< père? »
Anne-Marguerite cunta, autant que sa douleur le lui
permit, de point en point comment toutes les choses s'étaient passées. Et. quand elle eut fini, le digne parent, hors de lui-même, s'écria : — « Je reconnais bien là le « cher Pierre 1 mais, pour Edmond, pour votre fils, il a « passé mes espérances. Qu'il soit béni! ce sera la con- « solation de votre vieillesse et l'honneur de notre nom 1 « Où est-il. que je l'embrasse? »
Comme il achevait de prononcer ces paroles. Marie Dondaine entra, en laborieuse ménagère. Elle fit une modeste révérence à l'étranger, et vint à sa belle-mère pour l'embrasser et essuyer ses larmes, mais sans parler; car elle était d'un pays où l'on est fort silencieux!
— « Quelle est cette bonne et obligeante créature? >» dit M. Restif. — «C'est ma bru. — Ha! Madame, par- « donnez!... ma cousine, pardonnez!... — Je vous par- « donnerai donc, Monsieur, d'avoir dit à mon sujet une « chose obligeante. — Où est votre mari, ma fille? » lui dit Anne-Marguerite. — « Il est à son devoir. » (Elle voulait dire qu'il était allé après ses atTaires, comme il taisait trois fois le jour, pleurer sur le tombeau de son père.) — « Est-il loin? « dit l'avocat Restif. Marie Dondaine. qui ne voulait pas s'expliquer plus clairement devant sa bellemère, offrit au bon parent de le conduire. 11 la suivit.
En chemin, elle lui expliqua où était son mari. — « De- « meurez. »^ lui dit-il, « ma cousine, auprès de votre « mère; je cours trouver Edmond, par besoin, et de vo- « lonté. >*
Il trouva le plus tendre des fils, prosterné sur la pierre froide qui couvrait son vénérable père. Il se mit à genoux, sans en être aperçu, et. après qu'il eut fait ses prières, il éleva la voix, en pleurant :
— « O Pierre, l'ami de mon enfance, le compagnon de « ma jeunesse, le plus aimé de mes parents, qui m aurait
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« dit, lorsque je te trouvai pensif et rêveur avec moi. il y <\ a quinze jours, que je voyais pour la dernière fois mon « ami et le compagnon de ma jeunesse! Hélas! hélas! « infortunés que nous sommes, nous mourons en détail. « en perdant nos chers amis, et le plus malheureux n'est " pas celui qui. de même que toi. meurt le premier, à la »< tleur de son âge ! ><■
A cette tendre et douloureuse complainte, Edmond s'était relevé : il l'interrompit, en jetant ses deux bras au cou du digne parent; et ainsi enlacés, ils mêlèrent leurs larmes et confondirent leurs sanglots. Ensuite, ils revinrent lentement a la maison ; car. dans ce court trajet, Edmond raconta à son digne second père, tout ce qu'Anne- Marguerite ignorait. Il parla de M. Mole, de M"'' Pombelins. de ses sentiments, du sacrifice qu'il en avait fait.
On a dans notre famille une sorte d'enthousiasme pour les belles choses, qui transportent quelquefois hors des bornes : on vit un exemple en cette occasion ; Jean Restif, ce digne parent (que Dieu bénisse et qu'il a béni dans sa postérité), s'arrêta, muet d'étonnement :
— « Toi. à plaindre! » dit-il vivement. « Non. non. « non ! je te porte envie ; tu es trop heureux ! Ha ! Edmond, « je suis jaloux de toi et de ton père, tout mort qu'il est. . . *< Je vous envie tous, et ne vous plains plus... Je savais « bien que nous avions et de l'àme et du feu, et de cet « honneur digne de la source de notre sang ; mais je « n'ai vu la plénitude de notre vertu qu'en toi, à vingt- « deux ans! Ne dégénère pas. Edmond! sois pauvre, sois « riche, qu'importe? ton sort est fait; il est au-dessus de »< la fortune... O nos aïeux? si vous voyez en ce moment « votre digne petit-fils, quelle joie doit inonder, dans le « céleste séjour, vos âmes vertueuses!... Et vous, belle w Rose, que vous avez perdu!... Mais, mon ami, j'ai vu
^v ta femme ; c'est elle qui m'a enseigné où tu étais; elle « a l'air d'un digne sujet : le Ciel la bénisse! car, ou je « me trompe fort, ou ce sera une autre Anne-Margue- « rite Simon. »
Le ton d'enthousiasme avec lequel il avait parlé suspendit pour quelques instants la douleur d'Edmond, et réleva au-dessus de lui-même : il fut bien aise, pour la première fois, du noble sacrifice qu'il avait fait.
Je ne prétends pas ici tenir registre de toutes les actions de mon père : il en est qui rentrent dans le cours ordinaire de la vie. je dirai seulement qu'il alla demeurera Sacy ; qu'il y servit son beau-père sept années, durant lesquelles il eut sept enfants de Marie Dondaine; qu'il eut beaucoup à souffrir de l'humeur dure de Thomas, mais qu'il le supporta toujours avec une héroïque patience, à cause de son épouse, qui était véritablement une excellente femme ; que son esclavage (car c'en était un véritable, l'envie qu'avait Edme Restif d'être utile à sa bonne mère et à ses trois sœurs, faisant qu'il se crevait de travail), que son esclavage finit à la mort de la respectable Marie; qu'il resta, néanmoins, sept ans veuf. Mais il est quelques détails sur lesquels il faut revenir.
je ne dirai qu'un mot de quelques-uns des enfants d'Edme Restif, surtout des filles, au nombre de cinq; mais on me permettra, en temps et lieu, de marréter avec complaisance sur les garçons. L'ainé (à l'âge de soixantequinze ans), aujourd'hui l'un des plus respectables pasteurs du second ordre qu'ait l'Église, peut être regardé comme la récompense des vertus d'Edmond et de sa soumission aux ordres de son père, dans le choix d'une épouse. Quoique vivant, je ne craindrai pas de louer ce digne ministre des autels, persuadé que jamais cet Ou-
vrage ne pénétrera dans sa retraite profonde, et qu'il ne coûtera rien à sa modestie ni à son humilité.
Parmi les cinq filles du premier lit, quelques-unes avaient de la figure et étaient assez bien, surtout la seconde, qui est le portrait de son frère aine, comme celuici l'est de son père. Le second fils de la première femme, nommé Thomas, comme son aïeul maternel, ressemble à sa mère et en a la bonté, unie à la candeur d'EdmeRestif. Je ne pourrai parler du frère aine sans dire un mot du cadet ; ils vivent ensemble, et l'on verra, dans ce que j'en rapporterai, un exemple des vertus les plus sublimes et les plus douces de la morale évangélique.
Dès qu'Edme Restif fut veuf, la prudence et ce qu'il devait à sa jeune famille ne lui permirent pas de demeurer davantage avec son beau-père. 11 s'en sépara et se mit à travailler pour lui-même; ce qu'il n'avait pas encore fait, contre sa conscience, Thomas Dondaine étant riche, et un père se devant à ses enfants; mais la complaisance pour son épouse avait dirigé sa conduite : exemple rare que celui d'un homme qui se sacrifie à la tranquillité et à la satisfaction dune femme qu il n'a prise que par obéissance !...
Avant de parler des travaux de mon père et de mettre l'honorable Lecteur à portée de les apprécier, il faut donner une idée de l'état où était la paroisse de Sacy, lorsqu'il vint y demeurer.
On disait autrefois les Besaciers de Sacy, parce que ses habitants mendiaient presque tous; ce qui n'était pas étonnant avec un aussi mauvais territoire : celui de Nitry. au contraire, est fort bon, et tous les habitants étaient à leur aise. Les choses sont bien changées aujourd'hui ! c'est Nitry, avec son bon territoire, qui demande l'aumône à Sacy.
On peut dire, de la prospérité d'une paroisse, la même chose que des victoires d'une armée : il n'y faut qu'un bon chef; les bras sont partout les mêmes. Ce fut la faculté de les bien employer qu'Edme Restif a portée à Sacy, et qui subsiste depuis dans ce village, par l'honneur où il y mit le travail. Lorsqu'il vivait encore avec son beau-père, et qu il ne faisait qu'exécuter ses ordres. Edme commençait à faire des remarques sur les moyens d'améliorer un finage, qui n'en paraissait guère susceptible; son nom même en indique la nature : il se nomme, en Latin. Saxiacus, de Saxiini (pierre); c'est en effet un pays hérissé de grandes et larges pierres, qui pourraient être une sorte de produit, si ce village était à portée de quelque grande ville ; mais il est isolé, et ses carrières à fleur de terre ne font, en se dilatant, qu'augmenter chaque année l'aridité du sol.
Le premier essai que fit Edme Restif de la manière qu'il avait imaginée, fut dans un champ de son beau-père : on y découvrait sous la pierre une terre noire assez fertile; Edmond sacrifia le haut du champ, presque absolument non labourable, pour y amonceler les pierres : c'est le plus rude de tous les travaux rustiques. Cependant, il s'y employa avec un infatigable courage, et se fit aider des domestiques; il eut soin de maçonner lui-même, avec les pierres les plus larges, le bas du nicrger {cc'ii le nom qu'on donne à ces tas de pierre) et de mêler dans les entre-deux un peu de terre, avec les touffes de lanme et d'autres herbes du genre des oiûininécs. jusqu'à la hauteur d'un homme, tant pour consolider par là le bas du merger que pour fournir une pâture aux bestiaux, presque égale en étendue au terrain qu'il était forcé de couvrir. Il avait eu soin aussi de pratiquer un chemin en limaçon pour monter jusqu'au sommet ; et chaque année, avant le labourage, on y portait les pierres que les pluies avaient découvertes.