‹ La vie de mon pèreChapitre 11 sur 33 · I.A VI1-: I)K MON l'KRE · texte numérisé non relu

I.A VI1-: I)K MON l'KRE

Il n'est pas de ineillcur ciigrais que l'épierrage. La récolte de ce champ alla plus qu'au double de celles des années ordinaires, et paya, dès la première, le temps qu'on a\ait donné au (h-lcipidûi^r : Umtcs les années suivantes furent donc un profit net. Aussi ai-je entendu souvent mon père désirer qu'on employât les malfaiteurs des prisons, avant leur jugement, en qualité à'épierreurs, sous la garde des Soldats Invalides, dont on déchargerait l'Hôtel où ils languissent; il serait même à propos, qu'en certains cas, la condamnation à l'épierrage fût substituée aux galères : avec l'attention de faire bien exécuter l'ouvrage, sous la direction de l'un des syndics de la paroisse à épierrer, qui aurait autorité sur les Invalides eux-mêmes. Il pensait encore qu'on aurait pu employer ces gens-là au redressement du lit des rivières, qui mangent d'excellentes prairies, pour ne laisser de l'autre côté qu'une grève de sables (i), etc.

Edme Restif, malgré sa réussite, essuya des contradictions de la part de son beau-père, et il ne put faire un second merger. Quelques habitants l'imitèrent : mais n'ayant eu ni l'attention de maçonner le pied, ni de le gazonner, les pierres ne tardèrent pas à recouvrir tout l'héritage : tandis que le premier merger d'Edme Restif subsiste encore au bout de plus de soixante ans, et sert aujourd'hui de monument à sa mémoire.

Dès qu'Edme Restif fut maître de lui-même, il déploya les talents qu'il avait reçus de la Nature pour le plus noble et le premier des Arts. 11 laboura a\ec une si grande in-

(i) S. M. I. l'Empereur a depuis exécute toutes ces vues d'Edme Kestif. (R.)

Restif veut parler de l'empereur d'Autriche, Joseph II, qui était, à l'en croire, un de ses admirateurs.

telligence. en se proportionnant à la nature du terrain ; en creusant avec le soc, ou en ne faisant qu'effleurer le sol, suivant que la terre végétale était profonde ou légère ; surtout par l'attention à ne pas déraciner les pierres dans cette dernière, ou à ne la pas mêler avec un tuf stérile, qu'on distinguait ses guérets de ceux des voisins par un demi-pied de plus dans la hauteur des tiges. Les habitants de Sacy, témoins de ses succès, ne tardèrent pas à l'imiter : le sommet aride des collines fut couronné de mergers immenses, et les champs voisins commencèrent à produire.

Bientôt le cultivateur, encouragé par le produit, défricha des terres incultes, qui formaient bien le tiers du fmage. Ce fut encore Edme Restif qui en donna l'exemple : ce travail est pénible à la charrue, et deviendrait trop coûteux si on le faisait à bras d'homme; outre que dans un pays aussi peu fertile, il n'y avait pas de bras de reste. Edme Restif, pour ne pas perdre un seul labour, mit la charrue, dès la fin de Janvier, dans les terrains incultes et abandonnés qu'il voulait défricher, et avec ce premier labour, il y sema de l'avoine. Ce grain y leva assez bien ; mais les mauvaises herbes y crurent en plus grande quantité. Que faisait cela? Edme se trouva suffisamment dédommagé de quelques jours de labour, par l'excellent fourrage que ces navales lui produisirent. La terre, un peu ameublie par là, recevant ensuite trois labours consécutifs, se trouvait en état d'être ensemencée en blç l'année suivante. Si le terrain était couvert d'épines et de genièvres, le préalable était de les arracher ; mais ce surcroit de travail n'était pas une perte, puisque ces mêmes bois faisaient un excellent chauffage pour le four à cuire le pain.

Avec le caractère laborieux des habitants de Sacy, ils ne demandaient qu'à être instruits d'exemple : ils mar-

chèrent à l'envi sur les pas d'Edme Restif, rougissant qu'un étranger, à leur égard, eût plus d'industrie qu'eux.

Mais ce n'était là tout au plus que la moitié du travail à faire dans cette paroisse. Edme s'aperçut bientôt qu'il y avait certaines collines absolument indéfrichables par leur pente trop raide. Les habitants faisaient alors si peu de vin, que les anciens seigneurs, en les chargeant de la dîme exorbitante de douze gerbes l'une, pour un si mauvais terroir, outre une gerbe par arpent, avaient négligé d'établir aucun droit sur les vignes (i). Edmond fit à ses dépens l'essai de planter une partie de l'un de ces coteaux non labourables : sept ans de soins et de dépenses suffirent à peine pour en faire une vigne; mais, enfin, elle produisit un vin excellent, qui n'avait d'autre défaut que d'être trop tendre, c'est-à-dire potable au bout de six mois, et ne pouvant se garder au delà de trois ans, dans toute sa bonté.

A son imitation, le laborieux Saxiate planta des coteaux incultes, et bientôt le produit des vignes, absolument créé, puisqu'il n'existait pas auparavant, surpassa celui des terres. Ce ne fut cependant pas l'ouvrage d'un jour : il fallut trente ans pour donner à cette culture le degré de perfection et de rapport qu'elle a aujourd'hui.

On reconnut bientôt que la vigne ne durait guère que vingt à trente ans sur ce terrain aride, et qu'il fallait la renouveler souvent. Edme Restif fut le premier à remar-

(i) Ce sont les Évêqucs et Chanoines d'Auxerre qui ont établi cette dîme : les Templiers (et aujourd'hui l'Ordre de Malte), seigneurs en partie, n ont imposé d'autre droit sur leur censive, qu'environ six deniers par journal. Enfin, la gerbe par arpent est une usurpation; elle n'était imposée que sur les navales et à payer une fois : c'était une sorte de prix de l'héritage; les Fermiers de l'Evêque retendirent insensiblement à toutes les années, comme à toutes les terres, et on la paye.

quel" cet incun\ënient, et il y chercha un remède. En diminuant les friches, on avait augmenté les bestiaux nécessaires à la culture; devenus plus aisés, les habitants s'étaient donnés les utiles animaux qui adoucissent la vie : la vache, doublement productive, la brebis à toison, la chèvre laitière; on avait besoin d'une assez grande quantité de fourrage, et par un retour profitable à l'agriculture, cette consommation produisait une plus grande quantité d'engrais. Il y avait bien une excellente prairie dans le même vallon où est situé le village ; mais alors une moitié seulement était d'un bon rapport. Edme songea au moyen de faire, dans les vignes arrachées, des prairies artificielles qui, devant durer sept à huit ans, reposeraient suffisamment la terre pour la mettre en état d'être replantée en vigne. La nature même du terrain lui indiqua la plante qu'il devait semer : il vit du sainfoin sur le sommet des collines, dans les endroits où la pluie avait laissé un peu déterre. Il sema donc cette plante montagnarde en arrachant sa vigne, et il eut la satisfaction de se procurer un excellent fourrage, sans perdre une seule année de produit. L'usage s'en établit aussitôt dans le pays, et aujourd'hui, lorsqu'un homme abandonne une vieille vigne, on dit qu'il l'a mise en du sainfoin. La première année du produit de cette plante étant faible, on laisse subsister les vieux ceps, qui dédommagent par quelques raisins : l'hiver suivant on les coupe par le pied, et les tendres rejetons se mêlent avec lé foin de Tannée suivante, dont ils augmentent la quantité. La faulx achève de les faire périr.

Quoique Edme Restif ait employé au moins trente ans à toutes les opérations que je décris, je les rapporte de suite, et parce qu'elles ont une liaison entre elles, et pour n'y plus revenir. J'ai dit qu'il n'y avait qu'une partie de l'excellente prairie de Sacy qui fût d'un bon rapport.

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