‹ La vie de mon pèreChapitre 9 sur 33 · LIVRE DEUXIEME · texte numérisé non relu

LIVRE DEUXIEME

rjN arrivant à Auxerrc, Edmond y trouva Touslesjours, *-^ qui était venu au-devant de lui à cheval.

— « Comment se porte mon père? » s'écria-t-il en embrassant son camarade. — « Bien, bien! » répondit le jeune homme, qui ne savait pas le secret. — \< Il est hors « de danger! je respire. — Hors de danger! il n'a pas été « malade ! »

Edmond ne sentit qu'un mouvement de joie à cette heureuse nouvelle; et quoiqu'il fit un retour fâcheux sur les motifs de son rappel, il nous l'a juré, il ne sentit que sa joie. Il partit, en stjrtant du coche, sans s'arrêter une minute.

En chemin, il ne s'entretint avec Touslesjours que de l'état de la maison et des travaux. Quand ils eurent fait environ quatre lieues, et qu'ils furent proches du bois de la Provenchèrc, où le chemin se partage en deux, Touslesjours, qui allait un peu devant, prit à droite.

— « Ce n'est pas là le chemin de Nitry! » lui cria Edmond. — »< Je le sais bien ; mais le cousin votre père « est à Sacy, où il vous attend chez M. Dondaine son « compère. »

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Ce M. Dundaine était un richard de Sacy : homme d'un grand bon sens, laborieux, économe, entendu, et qui ne devait l'espèce de fortune dont il jouissait qu'à ses bras, à son intelligence. Dignes et honorables moyens d'amasser des richesses! Mais cet homme était dur, d'une figure rebutante, et d'une force qui passait pour prodigieuse, même dans son pays, où tous les habitants sont des chevaux. Les défauts de Thomas Dondaine étaient pourtant moins les siens que ceux de sa patrie : la grossièreté, la dureté v sont comme innées; ce qui vient, je crois, de deux choses : de l'air épais qu'on respire dans le village, situé au fond d'un vallon, marécageux les trois quarts de l'année, et du contraste subit qu'éprouvent les habitants dès qu'ils en sortent, en allant travailler à leurs vignes et à leurs champs, situés sur des collines où l'air est dévorant et d'une vivacité si grande, que les Saxiates mangent ordinairement en pain le double d'un homme des villages circonvoisins. On voit par là que les gens de ce bourg ne sont pas aimables: mais ils ont tant d'autres qualités, que lorsqu On les connait. on ne saurait s empêcher de les estimer et de les regarder avec une sorte d'attendrissement: car ce sont aujourd'hui les hommes les plus laborieux de tout le Monde peut-être (i).

(l) Je renvoie, pour la peinture des mœurs de ces habitants, à VEcole des Pères, tome 1'"'; ils y sont rendus au naturel, ainsi que ceux de Nitry, patrie de mon père, leurs voisins. )c vais seulement rapporter ici l.i Note de la page 271 :

« Ce bourg (Nitry) n'a pas de patois, cl Ion v parle preM]ue aussi purement (ju'.i l.i .-^pitiile, i]u"ique, ;'i une lieu»' à la ronde, ch-icun des autres villages ou hameaux en ait un (ort grossier. En cherchant les raisons de cette espèce de phénomène, j'en ai trouvé de physiques et de morales. Les causes physiques sont un air pur, léger, que procure la situation élevée d'une plaine vaste et bien découverte, où tous les vents ont également la liberté d'agiter l'air : les grains y étant bons et bien nourris, ils donnent une nourriture saine; le laitage, les œufs, la chair

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Edmond connaissait Thomas Dondaine et ne l'aimait pas; il savait que cet liomme avait trois filles; son père était chez lui; il se portait bien; il l'y attendait... Son cœur se gonfla; il craignit quelque catastrophe. Arrivé sur le terrain âpre et stérile de Sacy, la vue de ces champs blanchis de pierre et brûlés par le soleil, les cris sourds et inarticulés des paysans laboureurs qui luttaient contre la nature et la voulaient forcer de les nourrir, jetèrent dans son àme une tristesse et un abattement qu'il n'avait encore jamais éprouvés."

Edmond arri\a dans le bourg de Sacv brûlé par la soif, et sentant déjà l'influence du climat pour l'appétit; car, dans ce pays seul peut-être, l'amour et la douleur ne sauraient l'ôter.

Au milieu d'une chènevière, à l'entrée du bourg, étalent

des animaux y ont une qualité suporieurc à celle de ces mêmes denrées dans les villages circonvoisins, tous situés dans les fonds, relativement à celui-ci. Les causes morales de la pureté du langage sont le commerce, qui conduit souvent les habitants hors de chez eux et dans les petites villes, ce qui les oblige de chercher à s'exprimer d'une façon polie; l'abandon des travaux abrutissants par nombre d'entre eux: la grossièreté même de leurs voisins, qu'ils sentent, qu'ils aperçoivent dans toute sa dirtormité et qu'ils tremblent d'imiter : les enfants de Nitry sourient dédaigneusement, lorsqu'ils entendent parler ceux des environs. Nitry a pourtant un accent, mais délicat, plus délicat, plus agréable que le Provençal et le Gascon, qui marque et rend sensible la légèreté de ses habitants; il consiste à élever les voyelles nasales, en y donnant un son clair, semblable à celui qu'elles ont en Grec, ce qu'ils font avec tant de vitesse, qu'on n'y remarque rien que de flatteur pour l'oreille; on y a une attention marquée à prononcer toujours (;e/ij, et jamais ça, etc. Je conviendrai cependant que, soit faute d'habitude de ma part, ou prévention, il me semblait que cette prononciation avait quelque chose d'afl'ecté dans les hommes : elle est trop délicate pour eux ; mais elle a une grâce inexprimable dans le parler des jeunes filles, et ne niessied pas aux femmes : j'en entendis un jour une de dix-huit ans, dans la bouche de laquelle notre langue avait un charme de prononciation qui l'emportait de beaucoup sur l'harmonie de la langue Ita-

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trois filles, épaisses, l'air hommasse, qui cueillaient le chanvre : leur activité, leur ardeur au travail, leur force à transporter les masses (i), étonnèrent Edmond. 11 dit a Touslesjours : — « Elles ne sont pas belles ; mais cela fera « de bonnes ménagères, v

En entrant chez Thomas Dondaine. Edmond y trouva son père. Au l^out de trois ans. il fut reçu avec la sévérité accoutumée.

— « Vous vous êtes fait bien attendre, mon fils! — La <.< nouvelle de votre maladie m'a saisi, mon cher père. — « Je veux croire qu'il n'y avait pas d'autre motif. — « Celui-là était bien suffisant; et je bénis le ciel de vous

lienne ; je me convainquis même que les voyelles éclatantes de cette dernière n'assortissaient pas avec la douceur de l'organe de la jeune Française. (Coquettes des rives de la Seine, prenez cet accent enchanteur!) Tout le sexe de ce village a le son de voix doux, sonore, agréable; les hommes sont vifs, légers, et pourraient dire comme Ovide :

Pondère, non nervis corpora nostra dirent.

Ils forment un contraste parfait avec les habitants du bourg de Sacy, Dans ce dernier endroit, l'air est trop dévorant, à cause des collines multipliées qui donnent à ce fluide une excessive et consumante rapidité ; l'air est ainsi plus agité et moins pur, parce qu'un vallon de prairies, où les eaux stagnent six à huit mois de l'année, envoie des vapeurs grossières et malfaisantes, qui rendent les habitants aussi lourds, pensifs, taciturnes, que ceux de Nitry sont naturellement enjoués et folâtres. Ajoutez que la voracité des Saxiates, qu'ils satisfont avec une quantité prodigieuse d'un pain noir, peu cuit, où l'on a laissé le gros son, surcharge leurs vaisseaux d'un sang pesant, qui circule avec une lenteur plus sensible dans les femmes. Elles ont la plupart un son de voix hommasse, dur, qui, joint à leur patois désagréable, à la difformité de leur accoutrement, en fait de rebutantes créatures. Remarquons ici que ces deux bourgs ne sont qu'à une lieue commune l'un de l'autre : mais le comte de S*** les a choisis tout exprès, pour voir beaucoup de pays en peu de chemin, et présenter en raccourci le tableau de la vie rustique dans tout le Royaume. ^•^ (R.)

(i) On nomme ainsi de gros faisceaux de chanvre. (R.)

« voir en pleine santé. — Et fort gai, » dit Thomas Dondaine... « Mais, compère, voilà un fils bien damoiseau, « pour labourer nos champs pierreux ! — On va quitter « tout cela. »

(Il est impossible de rendre le grossier langage de Thomas; le patois de ce pays répondant à l'âpreté du sol et à la figure des hommes.)

— s» Je vous ai mandé pour vous marier, mon fils. Au « lieu des coquettes perfides et corrompues des villes, je

vous donne une fille vertueuse, qui ne chérira que son mari : vous auriez peut-être eu plus de goût pour une jolie porteuse de fontanges; mais je vous défends d'y songer, et ne veux pas recevoir de votre part la moindre objection; ou ma malédiction est toute prête. — Je n'ai pas encore demandé comment se porte ma mère?>> répondit Edmond en tremblant. — « M'obéir doit être votre première pensée. Pour votre mère, elle se porte bien et compte sur votre obéissance à nos volontés. Je vous parle ainsi, parce que vous n'avez pas encore vu celle que je vous destine, avec la grâce du compère qui a bien voulu, par amitié pour moi, vous agréer pour gendre, avant même de savoir si vous lui conviendriez.

— Que c'est bien parler, ça! >» dit Thomas... « Allons, femme! >* dit-il à son épouse, courez chercher vos filles qui sont à la chènevière, et qu'elles viennent tout de suite... Mon garçon, tu as chaud et tu dois avoir bon appétit, sans parler de la soif. » Il voulut verser un

verre de vin à Edmond. Mais ce jeune Bourguignon n'en avait pas encore bu; suivant l'usage d'alors, ni la jeunesse, ni les femmes ne buvaient de vin ; les mères de famille, passé quarante ans, rougissaient un peu leur eau; auparavant, même en couches, elles ne goûtaient pas de vin. Edmond remercia.

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