‹ La vie de mon pèreChapitre 12 sur 33 · I. Al< r UbS Al< is · texte numérisé non relu

I. Al< r UbS Al< is

Cette partie même était souvent noyée, sans que personne cherchât à y porter remède. Edme conseilla de faire un fossé large et profond au milieu delà prairie, pour en faire écouler les eaux. Ce projet fut exécuté, et le produit du foin en fut double et de meilleure qualité. Quant à la partie presque inutile, et qui ne servait que de vaine pâture, il y avait beaucoup plus de travail. Edme Restif y possédait une pièce assez considérable : à quelque distance, et sur le bord même de la prairie, il avait un champ, couvert de grosses pierres, roulées du coteau voisin, depuis qu'il était cultivé. Edme fit faire un large fossé au milieu de sa prairie, profond de dix pieds; il y fit porter toutes les pierres de son champ, à la hauteur de huit pieds ; on étendit sur le lit de pierres, une couche d'argile d'un pied d'épaisseur; il fit ensuite remettre de la terre à la hauteur de quatre; et par-dessus, la motte de gazon qu'on avait soigneusement conservée : ce qui donnait au sol trois pieds et demi d'élévation au-dessus du niveau. A côté de ce fossé, on en fit un autre qu'on emplit de la même manière, jusqu'à ce qu'on eût tenu toute la pièce. Qu'arriva-t-il? l'inondation survint; mais le pré d'Edme Restif formait au-dessus de l'eau une ile verdoyante, qui donna un foin grand, fin et propre. Son champ épierré ne le dédommagea pas moins de ses dépenses ; le froment y vint comme on n'en avait jamais vu dans le pays.

Dès l'automne suivant, tous les voisins l'imitèrent; il y en eut qui allèrent chercher des pierres jusque dans leurs champs les plus éloignés. Aujourd'hui cette portion de la prairie est celle qui rapporte davantage. On voit par là combien un seul homme peut produire de bien dans une paroisse, lorsqu'au lieu d'exercer son industrie par une rapacité qui engloutit tout, il la tourne à la recherche de

moyens innocents qui, loin de nuire aux autres, leur sont, au contraire, profitables. Aussi, la prospérité dont a joui longtemps Edme Restif n'a-t-elle jamais été enviée.

Le digne avocat Restif vint voir mon père au milieu de ses travaux, dont le bruit avantageux était parvenu jusqu'à lui. Il fut frappé d'admiration; et, comme mon père était aux champs lorsqu'il arriva, il alla faire ses informations au vénérable Antoine Foudriat, alors curé, avant de parler à son parent, Il ne put retenir ses larmes en le voyant arriver couvert de sueur ; et lui jetant les deux bras au cou, il lui dit :

— « Mon cher Edmond ! je vois par ce qui farrive que « c'est Dieu lui-même qui inspire les pères lorsqu'ils com- « mandent à leurs enfants. Qui n'aurait regardé comme « une folie la conduite de l'honorable Pierre, si l'on avait « su la fortune et le bonheur qu'il te faisait manquer! « Cependant, quel avantage pour ce pays que ton digne « père, inspiré de Dieu, t'ait rappelé dans ta patrie pour y « exercer ces précieux talents, d'où dépend le bien-être « de toute une grande paroisse! Qu'importe que tu aies « de la peine? Quel est l'honnête homme qui n'enviera « pas ton sort? Je l'envie, ô Edmond, ô mon digne parent, « et l'honneur de mon nom ; je l'envie pour mes fils et « pour moi-même ! Je sais la réputation que tu t'es déjà « acquise. Ton grand-père, mon honorable oncle, s'appe- « lait l'Homme juste; tu le fais revivre, et l'épithète qui « sort de la bouche d'un chacun, dès qu'on t'a nommé, s< c'est V Honnête homme! Ha! mon ami. mon cher cousin! « le beau titre, si volontairement et si librement donné par « tout un pays à un homme qui ne compte pas encore « trente-six ans ! Béni sois-tu, Edmond! Béni soit le père « qui t'a rappelé parmi nous, et Dieu l'en récompense! « Bénie soit la mère qui t'a nourri, et qui t'a élevé dans

« lamour du travail et du devoir, en te donnant son cher « et précieux exemple ! »

J'ai rapporté ici cette tendre effusion d'un cœur vertueux, pour couronner dignement cet article des travaux rustiques de mon père. Mais la récompense la plus flatteuse pour lui et la plus digne de son cœur, ça été de haisser en mourant la paroisse florissante, et les habitants en général, qu'il avait trouvés mendiant leur pain, le plus à leur aise de tous les environs. Nitry avait un sort tout opposé; j'en ai décrit les causes dans le tome l^"" de l'Ecole des Pères, et j'y renvoie (i),

Les soins d'Edme Restif pour le bien, et j'ose dire, le bonheur de la paroisse où. l'obéissance à son père l'avait fixé, ne se bornèrent pas là : il rendit aussi des services en grand, avant même qu'en qualité de juge, il eût occasion d'exercer cette générosité magnanime, qui faisait le fond de son caractère.

Dans les conversations quil avait avec les vieillards du pays, il les entendait souvent regretter des bois communs, qui leur avaient été enlevés par le seigneur du hameau voisin, dans le fief duquel ils étaient enclavés. Mais tous ces pauvres paysans se bornaient à des plaintes vagues et à des vœux impuissants.

— « Y a-t-il des titres? » leur dit Edme Restif. — « 11 y « en avait ; mais on ne sait ce qu'ils sont devenus. »

A force d'informations et d'interroger les anciens, le plus âgé de tous, nommé le père Daugy, lui dit un jour :

— « Si nos titres n'ont pas été brûlés, ils ne peuvent

(i) Cet Ouvrage contient des détails qu'on ne trouvera pas ailleurs: c'est le seul plan d'éducation qui puisse faire de vrais citoyens de nos seigneurs du premier rang. Voyez les pages 132, 133, 134, etc., du volume cité. (R.)

« être que chez le fils de notre ancien lieutenant, d'il y *< a soixante ans. qui est fort vieux, et curé d'Annay-la- « Côte. »»

Dès qu'Edme eut cet éclaircissement, il ne perdit pas une minute, et partit à cheval pour Annay. Il y arriva le soir, et trouva le vieux curé presque en enfance ; de sorte qu'il n'en put tirer aucun éclaircissement. Il fut réduit à s'expliquer avec la gouvernante, qui n'était nullement instruite de ce qu'il demandait. On le retint à souper et à coucher, parce qu'il était nuit lorsqu'il arriva.

Le lendemain la bonne gouvernante lui dit : — *< Mais, s< Monsieur, j'ai fait réflexion cette nuit à ce que vous « m'avez dit. Il y a sur le ciel du lit de M. le curé, de « vieux parchemins : si vous v(nilez y voir, attendez qu'il « soit levé; car il y a tant de poussière, que vous l'aveu- « gleriez. »

Edme Restif tressaillit à cette nouvelle. Il attendit avec beaucoup d'impatience le lever du bon curé; enfin, il lui fut permis de chercher. A l'aide d'une échelle, il entrevit la liasse des vieux parchemins. 11 y avait quarante ans qu'ils étaient la. et qu'on v avait touché; il les trouva t(jus. à l'exception d'un, qui n'était pas des moins impi)rtants;on l'avait malheureusement pris, pour en couvrir un pot de résinet envoyé à Paris. Après avoir ôté la poussière, qui empêchait absolument de lire, mon père trouva le titre fondamental, celui par lequel les bois communs avaient été donnés par un ancien seigneur aux habitants de Sacy pour reconnaître les bons et fidèles services qu'ils lui avaient rendus. Transporté de joie, il ne prit pas le temps d'examiner les autres, d'après l'assurance qu'on lui donna, qu'il n'y avait rien dans ces papiers qui intéressât les affaires particulières du pasteur. Il repartit aussitôt, malgré un furieux orage qui se préparait, et qu'il essuya

en route ; toute son attention fut d'empêcher les titres d'être mouillés, et à peine y put-il réussir. Cet empressement à s'en retourner lui coûta cher! une pleurésie le mit à deux doigts du tombeau ; ce qui prouve bien que les meilleures actions n'ont pas une récompense matérielle. Dans l'état où il était à son retour, il courut chez le curé, pour lui faire part de sa découverte : le pasteur en fut ravi ; mais il s'occupa trop en ce moment de l'heureuse nouvelle, et pas assez de celui qui l'apportait. Ces deux hommes résolurent de ne rien négliger pour faire rentrer les habitants dans leurs droits.

La maladie de mon père retarda l'exécution de ce projet de quelques semaines; mais dès qu'il fut convalescent, ils mirent la main à l'œuvre. Le pasteur alla suivre l'instance à Dijon; tandis quEdme travaillait auprès du seigneur voisin, injuste détenteur des bois communs, pour parvenir à une conciliation. 11 l'obtint enfin, et les parties passèrent arrêt, par lequel les habitants rentrèrent en possession, sans réclamer aucune des jouissances antérieures. Et comme le hameau dépendait de la paroisse de Sacy, on accorda une place honorifique dans l'église au seigneur cédant; enfin, Edme Restif, de concert avec Antoine Foudriat, employa tous les movens humainement possibles, pour n'en pas faire un ennemi à la Communauté (i). Ce grand ouvrage achevé, Edme fut au comble de la gloire citoyenne, dans sa paroisse.

(l) Ces bois communs sont mis en coupe réglée de vingt-cinq ans, et chaque année les habitants en ont un canton, outre le canton de réserve, qu'on laisse venir en haute futaie, pour avoir du bois de charpente, et pour être vendu en commun au profit des habitants, en cas de besoin. Ce cas s'est trouvé en 1755, qu'on employa trois mille livres provenues de cette vente, à faire conduire au bourg une fontaine, qui en est à un quart de lieue ; elle fournit au blanchissage, et donne une boisson plus salubre que l'eau des puits. (R.)

l.A VIE DE MON PERE

Mon père excellait dans tous les détails de l'économie rustique, surtout dans le soin des bestiaux. Il abandonnait aux femmes et aux domestiques le menu bétail, se contentant d'y donner un coup d'oeil journalier; mais il s'était réservé à lui seul le gouvernement des chevaux. J'ai dit qu'il aimait ce noble animal; mais ce goût était subordonné à l'utilité, à la raison et à sa fortune. Un tact particulier lui avait donné une connaissance parfaite du cheval; il aurait été un excellent maquignon, s'il avait entrepris ce commerce en grand ; mais il vénérait trop l'agriculture pour l'abandonner. Tous les chevaux qu'il achetait changeaient à vue d'oeil entre ses mains. Ordinairement il les prenait jeunes et maigres; il s'en servait deux ans, et les revendait ensuite un prix proportionné à leur valeur. Il était si juste, si bon connaisseur, qu'on le laissait maître de fixer le prix. On l'a vu plusieurs fois rabattre de la somme que l'acheteur avait d'abord offerte, à la première inspection. Ce fut cette probité exacte, et d'autres vertus, dont je parlerai bientôt, qui lui méritèrent le surnom de Y Honnête homme, dont il fut honoré par son canton, et qui retentit encore aux oreilles de ses enfants, lorsqu'ils retournent dans le pays.

J'ai donné un exemple de l'affection dont le cheval payait les soins d'un si bon maitre : j'aurais mille exemples à citer de cette nature.

Un jour qu'il était à la charrue, une compagnie de recrues qui traversait le royaume, pour aller à sa destination, vint lui demander ses chevaux, pour les monter l'espace de trois lieues (i). Edme Restif y consentit; mais il les avertit qu'ils ne pouvaient souffrir d'être maniés que par lui, tant ils étaient féroces et sauvages. Les fanfarons

(l) Il est inutile d'avertir que cet abus n'existe plus. (R.)

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