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lui rirent au nez : ils montèrent deux sur chaque cheval. Tant qu'Edme les tint par la bride, ces fougueux animaux obéirent; ils obéirent même encore, tant qu'il les encouragea de la voix : mais lorsqu'ils furent à quelque distance, l'un deux se retourna, malgré les efforts des deux soldats, et voyant son maître qui s'en allait, il fit deux ruades, qui étendirent les cavaliers sur le pré. et courut après son maitre en hennissant. Les trois autres chevaux, entendant hennir leur camarade, et le voyant fuir, en firent autant, et galopèrent après leur maitre. Un autre qu'Edme aurait été charmé de cette aventure. Il avait envoyé un domestique à la suite de ses chevaux ; il y alla lui-même ; il fit remonter les soldats, tint le cheval le plus fougueux par le licol, et marcha trois lieues à pied par la plus forte chaleur, n'exigeant autre chose, sinon qu'on traitât doucement ses chevaux : ce que les soldats furent contraints de faire, pour leur propre intérêt.
Arrivé à Noyers, le maire de ville. M. Miré, son parent, fut très scandalisé de le voir arriver de la sorte, et voulait envoyer les soldats coucher en prison ; mais Edme Restif intercéda pour eux, et reçut leurs excuses.
— «Nous vous avons pris pour un simple paysan ». lui dit l'officier. — « 'Vous ne vous êtes pas trompé, Monx< sieur; mais ce que vous ignorez, c'est que j'en fais gloire. »*
L'autre trait est plus important, puisque le cheval sauva la vie à mon père. C'était en revenant de Tonnerre : Edme fut attaqué à l'entrée d'un bois, aux environs de Chichée, par quatre voleurs : l'un prit la bride de son cheval; l'autre présenta le pistolet, tandis que les deux autres fouillaient dans les poches et dans les sacoches, en ordonnant au cavalier de descendre. Mon père, d'abord effrayé, demeura interdit. Mais une rétlexion lui rendit une sorte do
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témérité : — « Ces Messieurs me tueront en leur donnant « la bourse, tout comme en la leur refusant, si leur sûreté « l'exige, »pensa-t-il; « essayons de m'échapper; il en « arrivera ce qui pourra. » En achevant ce petit monologue, qui ne fut qu'une idée rapide, Edme Restif dità son cheval le mot d'encouragement, qu'il ne prononçait jamais que lorsque l'animal était arrêté par quelque grand obstacle : Allons, garçon ! et en même temps, il piqua des deux : chose extraordinaire, car jamais l'éperon ne lui servait. A ce mot, l'animal part, quoique le voleur ne lâchât pas la bride; il l'entraine ainsi vingt pas en galopant de toutes ses forces, aux cris répétés de son maitre, et s'en débarrasse enfin, en le foulant aux pieds. Sans l'extrême affection qu'avait le cheval pour son maitre, et l'habitude où il était d'obéir à ce mot, en dépit de tous les obstacles, Edme Restif était sans doute massacré.
Les autres animaux avaient pour lui le même attachement : cet homme si juste et si bon envers ses semblables, étendait cette justice et cette bonté jusqu'aux êtres audessous de notre espèce. C'est que jamais il ne les abordait que pour leur faire du bien : toujours il avait les mains pleines; aussi, jusqu'aux plus stupides, tous lui marquaient leur attachement ( i ).
11 y avait dans la maison un jeune taureau de la plus grande taille : cet animal, bien nourri, ne travaillant pas (Edme Restif le réservait pour saillir les vaches du bourg, et procurer par là une meilleure espèce, les bouviers publics n'achetant jamais que de jeunes taurillons de la plus
(1) Ceci paraitra-t-il minutieux? Je ne sais; mais il me semble que l'homme vraiment bon l'est pour tous les êtres. J'ajouterai donc que les moutons, les cochons, un fougueux taureau suivaient leur maitre avec 11' cri adouci di- l'aniitio: s'il s'arri-t;iiiTit, iN l'entouraient et semblaient lui parler. (R.)
mauvaise venue), cet animal, disais-je. était d'une fougue qui ne permettait à personne de l'approcher; on était forcé de le laisser errer dans la cour : mais dès que son maître paraissait, le taureau venait à lui en bondissant, le suivait au jardin sans s'écarter, et mangeait de sa main les herbes qu'il lui donnait. Il le conduisait ainsi à l'écurie, l'attachait lui-même, sans qu'il fit d'autre résistance que quelques mugissements plaintifs. C'est un talent précieux dans les campagnes, que celui de se faire ainsi aimer et craindre par les animaux, et tous ceux qui l'ont tirent beaucoup plus d'utilité de ces simples serviteurs que ceux qui n'emploient que la force et les coups.
Quant à l'attachement des chiens pour mon père, c'était une chose admirable, au delà de toute expression. Mille fois on s'est amusé dans le pays à en faire des preuves étonnantes. Je ne les rapporterai pas; mais je citerai un trait plus touchant.
Mon père demeurait au domaine de la Bretonne, qui est absolument isolé et ne touche au village que par les murs d'un enclos assez étendu. Il s'était plaint souvent de ce qu'on fermait les portes de la cour avec si peu d'exactitude, qu'il était aisé de les ouvrir en dehors. Un soir qu'il revenait de la campagne, il voulut essayer d'entrer sans frapper. Il y réussit, et parvint, quoique avec peine, à faire tomber une petite solive qu'on mettait en travers derrière la porte. Il avait alors, entre autres, une chienne rouge demi-levrette, excellente pour la garde des troupeaux et les préserver du loup (i); sans compter son aptitude pour la chasse du lièvre. Ces qualités la rendaient
(1) Cette chienne, beaucoup moins grande qu'un mâtin ordinaire, mettait en fuite deux loups, par sa manière adroite de les chasser. Je l'ai vu plusieurs fois. (R.)
d'une utilité très grande pour la maison, et la faisaient particulièrement chérir de son maitre. auquel elle était plus attachée que tous les autres animaux. Aussi, disait-il quelquefois en riant : — « Après ma famille, je n'ai ja- « mais eu de meilleurs amis que Touslesjours, Germain » (excellent garçon de charrue), <v Flamand » (c'était un des chevaux dont j'ai parlé), « et Friquette » (c'est le nom de la chienne). Au bruit sourd qu'il faisait en s'efForçant d'ouvrir la porte, Friquette s'approcha sans doute et n'aboya pas, suivant son usage; elle méditait quelque chose de pis contre le prétendu voleur. Quand le soliveau fut tombé, mon père avança une jambe et la moitié du corps, pour achever d'ouvrir, mais aussitôt il sentit sa jambe saisie par un chien. 11 n'en fut pas blessé néanmoins ; le nez de Friquette sentit son maitre. Elle poussa un hurlement douloureux et si effrayant, que toute la maison en fut épouvantée. On courut dans la cour avec de la lumière. On vit alors le maitre de la maison, et la chienne se roulant devant lui, avec des cris aigus et lamentables ; à mesure qu'il avançait, elle venait se mettre sous ses pieds, et s'étendait pour qu'il la foulât. Il n'y faisait pas d'abord beaucoup d'attention, occupé qu'il était à représenter les suites que pouvait avoir la négligence de si mal fermer la porte. Mais quand il fut entré dans la maison, la chienne continuant ses soumissions, sautant sur les chaises, hurlant, venant ensuite se rouler à ses pieds, paraissant hors d'haleine, il la gronda pour la faire cesser. Il est impossible d'exprimer les cris qu'elle poussa : on voyait de grosses larmes sortir de ses yeux ; son maitre fut obligé de lui parler avec douceur et de la flatter de la main, en lui donnant lui-même à manger. On réussit alors aisément à la faire sortir, ce qui avait été impossible auparavant, même avec quelques coups de fouet qu'on lui
avait donnés par impatience. Huit jours entiers elle continua ses excuses muettes à son maître, d'une manière si vive et si touchante, qu'on en était attendri. Il fut obligé, pour la remettre tout à fait, de la mener avec lui quand il sortait, et de lui marquer, par ses manières, qu'il avait parfaitement oublié sa faute. O Descartes! il fallait observer davantage la nature, avant d'enfanter vos ingénieuses rêveries (i).
J'ai dit que mon père vendait ses chevaux au bout de deux ans de service (excellente règle d'économie, qui n'était pourtant pas sans exception). En effet, par ce moyen, le premier achat une fois fait, tous les chevaux dont il se servit pendant le cours d'une longue vie ne lui coûtèrent plus rien : au contraire, c'était une sorte de commerce lucratif et le seul qu'il fit. Mais, à cette occaoccasion, je parlerai de la manière dont il vendait et dont il achetait.
Quant à sa manière de vendre, j'en ai déjà dit un mot. J'ajoute qu'il n'avait jamais égard à la solvabilité de ses acheteurs : non faute de jugement, mais par humanité. Aussi ne s'enrichit-il jamais; ce qu'il aurait pu faire par ses seuls talents naturels, et sans s'écarter de la probité la plus rigide. Mais lorsqu'un pauvre homme venait, en pleurant, lui dire que son cheval était mort de vieillesse, il ne pouvait lui en refuser un des siens, et se contentait de son obligation, au lieu d'argent. Il n'a jamais exigé par huissier le payement d'aucune; il recevait les plus légers à-compte; et souvent, dans ses tournées, au lieu
( I ) Z-rt Metirie en a pris occasion de dire que Descartes avait des vues secrètes, en faisant les animaux des pures machines. Il paraît que les Théologiens du temps en eurent la même idée. Mais que dirons-nous à HutTon, qui a revêtu les erreurs de Descartes des charmes de son éloquence ! (R.)
de recevoir, il prêtait à ses débiteurs, pour les aider a payer leurs tailles. Cette conduite le faisait bénir des femmes et des enfants, lorsqu'on le voyait arriver dans un village. Cet homme, si laborieux, si économe chez lui, ne regrettait jamais la perte de son temps, de ses peines, lorsque cela était utile au prochain. Nous avons trouvé, à sa mort, pour deux mille écus dobligations non exigées et prescrites avec les mots : Ces gens sont pauvres et de bonne volonté. 11 y avait sur quelques-unes de légers àcomptes. Je ne cacherai pas que ma mère lui faisait quelquefois des représentations sur ce qu'elle nommait sa négligence à se faire payer. 11 lui répondait alors : — « Ma femme, nous avons du pain, du vin et quelque « chose en outre; ces gens manquent du nécessaire; ce « sont nos frères; irai-je les faire mourir de faim, en leur « arrachant jusqu'à la dernière bouchée ? A Dieu ne plaise ! %\ et vous ne le voudriez pas vous-même. — Mais nos en- « fants? — Je veux leur laisser un excellent héritage ; « avec votre bonne aide, ma femme, et l'utile exemple \i que vous leur donnez, ils auront au moins mille ecus « de rente... » Et, la voyant étonnée, il continua : « Vo- « tre exemple et le mien leur apprennent à se passer à v< peu. Point de tabac, point de vin, point de jeu : cela « vaut bien cinq cents francs par an. La dureté pour eux- >< mêmes; l'exemption de la confiance aux médecins et à « l'usage des remèdes; le goût du travail; la science de « l'économie : cela vaut plus de quinze cents livres de « rente : deux mille francs. L'éloignement de la coquet- « terie; l'estime de toute occupation utile, quelle qu'elle \i soit; le mépris et Ihorreur de l'oisiveté, de quelque « beau nom qu'on la décore : cela vaut bien mille francs. « Voilà déjà les mille écus. La bonne volonté méritée de « tous ceux auxquels ils auront affaire : cela est d'un
« grand prix! Le goût de la médiocrité que nous leur ins- « pirons tous deux, l'amour de l'honnêteté, de la justice. « du désintéressement, de la liberté même ; la forte con- « viction où nous les avons mis, que les richesses ne sont « rien ; que le contentement du cœur et de la conscience « est cent fois préférable ; qu'au moment suprême, le Roi « couronné de la plus puissante Nation et le bouvier dé- « guenille et exposé à la pluie et aux frimas, redeviennent « égaux pour toute une éternité; cela, ma femme, est « sans prix. Nous laisserons, croyez-moi, à nos enfants, « un plus grand et plus glorieux héritage qu'un duc et « pair (i). »
Lorsqu'il faisait l'acquisition de quelque fonds de terre, il examinait si le vendeur pouvait le conserver, et il l'exhortait à ne point vendre l'héritage de ses pères. Si c'était une chose indispensable et résolue, il achetait le prix en conscience : et s'apercevant déjà que les terres augmentaient peu à peu de valeur, il ajoutait au prix ce que l'héritage aurait valu de plus dans dix ans. Ensuite, si c'était un pauvre homme, il lui faisait présent, quelques jours après la vente, de deux ou trois boisseaux de grain, pour lui et pour ses bestiaux. Aussi, tout ce qui se trou-
(i) 11 n'y a pas d'homme au monde auquel il fut plus facile d'être pauvre qu'à mon père; il était infatigable au travail et vivait presque de rien, par l'habitude qu'il avait prise, dès l'enfance, d'une extrême sobriété. Croirait-on que l'homme le plus fort et le plus nerveux de son temps se contentait à souper d'un seul œuf frais, avec environ quatre onces de pain et deux verres de vin vieux ? Il fit toute sa vie ce que le Vénitien Cornaro ne fit que tard : il a élevé ses enfants dans les mêmes principes; mon frère aîné ne mange que la moitié de ce qu'il faut à un homme très sobre et tous nous mangeons peu, quoique nés à Sacy. Mon père se couchait de bonne heure et se levait matin; mais encore qu'il eut le sommeil léger et court, il s'endormait au bruit des veilleuses; il a souvent passé la nuit sur la dure, sous un arbre, pendant les moissons, sans en ressentir la moindre incommodité, etc. (R.)
vait à vendre, lui était-il offert, avant qu'on pensât à d'autres. En cas de retrait lignager, il ne plaidait jamais; il n'exigeait pas même le remboursement comptant, et prenait volontiers une obligation, espèce de contrat qui ne rapporte aucun intérêt.
Il ne me reste plus à parler que de sa manière de rendre la justice.
11 fut notaire de bonne heure, et dès le commencement de son premier mariage. Il exerça cet emploi toute sa vie; mais il lui fut peu avantageux : ses héritiers ont à peine retiré les deniers avancés pour le contrôle des actes.
Il fut nommé juge par le Commandeur de Malte, seigneur du bourg, à la mort de M* Boujat, qui l'était depuis quarante ans. Mon père ne rechercha pas cette place : elle lui fut donnée d'après une députation secrète de douze habitants, qui l'allèrent demander pour lui. Il reçut ses provisions avec reconnaissance; mais il s'excusait sur son incapacité :
n .S» vous estes incapable, » lui écrivit le Commandeur, >< avec <• la bonne volonté que je vous sçais, je ne recevrai pas vostre « démission,- mais je vous donnerai un Ayde : ainsi, n'ayez au- « cun scrupule. D'ailleurs, les jugements que vous avez rendus « comme ancien Praticien, durant la maladie de vostre Prédé- « cesseur, n'annoncent pas de l'incapacité, mais une droiture de ■ sens, qui m'a fait le plus grand plaisir ; vous ne pouvez que « croître en expérience et en lumières : ainsi, j'espère de vous, « que vous ferez bénir ma nomination ardemment sollicitée par « tnes Vassaux de l'Ordre, etc.
« Le Commandeur du Saulce-lès-Auxerre. »
Si la nomination d'Edme Restif avait été sollicitée par les habitants, et si l'exercice de ses fonctions leur en a été agréable, il n'en fut de même des praticiens. Comme il y avait très peu de gens instruits dans le village, les sous-
officiers de la Justice, même le procureur fiscal, étaient de Vermenton, gros bourg à une lieue de Sacy. Ils ne tardèrent pas à s'apercevoir qu'au lieu de leur donner de l'occupation, ie nouveau juge ne cherchait qu'à leur en ôter, en prévenant tous les procès, et en faisant des accommodements le plus qu'il était possible. C'est à quoi il employait l'après-midi des dimanches et fêtes, sauf le temps des offices. Ils s'en plaignirent amèrement à luimême. Mais il ne crut pas de\-oir faire attention à des plaintes de ce genre.
Heureusement Edme Restif fut appuyé par le procureur fiscal : place qui rend trop souvent celui qui l'occupe le tléau des paysans.- Cet officier, nommé M*" Boudard, était résidant à Vermenton. comme les autres; mais il était fils d'une sœur ainée de Marie Dondaine. Outre que c'était un très honnête homme, au-dessus de cette place par sa fortune, il avait pour son oncle toute la déférence que celui. ci méritait : il le consultait pour ses réquisitoires, et s'attachait, d après ses conseils, plutôt à prévenir le désordre qu à le punir : sans pourtant encourager le vice par une négligence déplacée.
D'un autre côté, Messire Antoine Foudriat, pasteur d'un mérite peu commun, secondait ces deux hommes dans tout ce qui regardait son saint ministère.
Je crois faire plaisir au Lecteur de rapporter ici un passage intéressant de l'Ecole des Pèira. relatif à cet homme, qui avait du caractère :
« Antoine Foudriat, curé de Sacy, est né à trois lieues du sol où il est pasteur; il a été élevé à Paris, dans la fameuse Conimunauté de Sainte-Barbe (i ) qui nous a donné tant d'ecclésias-
(l) Le collège Sainte-Barbe, fondé en 1430, par Jean Hubert, professeur en droit, et qui compta parmi ses élèves, Ignace de Loyola.
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tiques méritants. Il est savant, plein d'esprit, fait pour gouverner, et posse'dant le grand art d'imposer le respect. 11 est adoré de ses paroissiens; ils se mettraient au feu pour lui; tous le craignent comme un maître et l'aiment comme un père.
« A ce portrait, vous allez croire, ma fille, qu'il a des mœurs très pures. Cependant, il n'en est rien; bien plus, on le sait, et l'on ne secoue pas le joug du respect, de la crainte, de l'amour qu'on a pour lui. Je ne l'aurais pas cru si je ne l'avais vu, si je n'avais eu besoin de toute ma raison pour me défendre du charme dont cet homme singulier nous enveloppait : de sorte qu'il ne m'en a pas imposé; mais je n'ai pu m'empêcher de l'aimer, de le plaindre, de faire pour lui les vœux les plus ardents. Ce prêtre, ma chère fille, a toutes les vertus morales qui font l'honnête homme ordinaire : il est ardent ami, sage, prudent ; homme aimable, amusant jusqu'à séduire ; attaquant plaisamment et ridiculisant les vices nuisibles à la société avec un sel que je n'ai trouvé qu'à lui, mais ne désignant jamais les vicieux, s'interdisant la plus légère médisance ; il est bon curé, il remplit ses devoirs extérieurs avec un ordre, une exactitude qu'on ne peut se lasser d'admirer; décent, majestueux dans les fonctions du sacerdoce, il inspire la vénération. Les autres devoirs du pasteur ne sont pas négligés; il sert chacun en particulier, et la paroisse en général; on l'a vu, dans un procès qu'eut la Communauté, que des seigneurs voisins voulaient dépouiller de ses bois communs, courir à Dijon, déchiffrer de vieux parchemins, éclairer les juges, les solliciter, faire triompher le bon droit sans appui, contre deux jolies plaideuses, femme et fille de seigneur; et par un triomphe plus beau, de mortelles ennemies qu'elles étaient de ses paroissiens et de lui-même, s'en faire des protectrices avant de retourner à son village. Il est vrai que, dans cette affaire, le vertueux Edmc Restif l'aida beaucoup et lui fournit des titres ignorés, mais il lui rendit la gloire qu'il méritait. 11 visitait les pauvres, les soulageait presque avec autant d'attention que le bon curé de Courgis, dont il est parlé plus haut.
« Que manquait-il donc à ce pasteur? D'être Chrétien : il ne l'était pas, ma fille. Son imagination brillante, son goût délient.
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son fin discernement, tout cela ne put lui faire goûter le Christianisme ou plutôt servit à l'en éloigner : aussi, le fond de ses mœurs n'était rien moins que pur; une passion mal réglée pour un sexe auquel son état l'avait obligé de renoncer fut sans doute la source de ses égarements; il fallut tranquilliser sa conscience, étouffer ses remords. Pour y réussir, il saisit avidement tout ce qui pouvait élever des doutes dans son esprit. Bayle se présenta ; Antoine Foudriat le lut, le médita, le trouva persuasif, et devint matérialiste pur. Dès qu'une fois il eut embrassé ce système, il y marcha, mais seul, à pas de géant : toute la nature lui parut s'expliquer d'elle-même; il ne vit plus que Je la matière et du mouvement; tout ce qu'on nomme lois, ordre, il le nommait nécessité ; Dieu ne fut plus pour lui que la Nature, l'ensemble de ce qui est, h grand tout, se reproduisant, se modifiant sans cesse par un cercle de changements et de viscissitudes, etc.
« Tel est l'homme que vous avez vu, ma fille, que vous avez respecté, et qui vous a donné de sages avis.
« Le maître d'école est un bon paysan, honnête, sage, faisant son devoir de son mieux, et ce mieux n'est pas même bien, mais on lui doit avoir obligation de la bonne volonté.
« Nous passâmes la soirée et nous soupàmes avec ces deux hommes. Notre entretien, auquel Roger, Edme Restif, Nicolas et nos amis de Nitry furent présents, roula d'abord sur un sujet dont je vous ai déjà touché quelque chose, sur les causes de la stupidité des habitants des campagnes. Le pasteur fut de mon avis sur presque tous les points, mais il ajouta qu'il fallait s'en prendre encore à la manière dont la plupart des ministres enseignaient et faisaient pratiquer la religion.
— « J'ai lu, » nous dit-il, « dans un livre qu'un prêtre vient « de faire contre les incrédules, que les pays où la religion Chré- « tienne régnait étaient plus éclairés, plus policés, et je trouve « cette assertion trop générale : ce n'est pas la religion, mais « les arts et les sciences introduits à sa suite qui ont éclairé et « civilisé les peuples : un coup d'œil jeté sur les siècles très « Chrétiens qui ont précédé et suivi Charlemagne, vous en con- « vaincra. La religion seule ne rendra pas un royaume floris-
« sant et policé ; on y sera bonasse et stupide connue dans nos « campagnes. Cela vient, comme je le disais, de la manière de « la faire pratiquer, et du fond même du Christianisme, qui « prêche l'isolement, le mépris du jugement des hommes, l'in- « souciance ; cjui proscrit les plaisirs, la joie même, et qui fait « un précepte de la mélancolie, des larmes, de la tristesse; « qui, loin d'exciter l'industrie, s'y oppose, par la loi des pri- « vations des commodités, qui résulte de l'ensemble de sa mo- « raie. Or, personne ne s'occupe autant de la religion que les « paysans : les seuls livres qu'ils aient sont les Offices et le « Nouveau-Testament, qu'ils prennent à la lettre. S'ils ont, en « outre, un pasteur sans cesse occupé à fortifier les idées tristes « qu'ils y puisent, et à contraindre la jeunesse à fuir tous les ss divertissements (si fort de son goût, que l'on sent trop que la « Nature, qui ne fait rien en vain, les a rendus nécessaires). « vous voyez bien que nos bonnes gens, concentrés, sans cornas munication, dispensés d'ailleurs d'adresse pour veiller à leur « sûreté, doivent être les plus stupides de tous les hommes. » « Sans approuver ce qu'il disait, je convins du tort des pasteurs qui privent leurs ouailles des divertissements honnêtes, tels que les courses, les danses, les luttes, qui s'opposent aux moindres assemblées, et dont l'humeur chagrine et grondante, à force de trouver du mal où il n'y en a point, sait l'y faire naître. »
Comme le curé de Sacy avait beaucoup de lumières, beaucoup d'esprit, et surtout le talent de gouverner, il donnait du poids aux ordonnances de police du juge, en prenant la peine d'en démontrer en chaire l'utilité : sage et respectable accord des deux autorités qui gouvernent les hommes! c'est le plus sûr moyen de les rendre heureux, si le prêtre et le magistrat ont des vues droites et modérées! Aussi Antoine Foudriat dit-il un jour à ses paroissiens : « Vous avez ici deux prêtres, mes enfants : celui « de Dieu, que j'ai l'iionneur d'être, et celui de la Loi;
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« tous deux également vénérables par leur ministère; « tous deux représentant Dieu même à votre égard ; tous « deux vos pères; tous deux ne cherchant que votre bien. « comme nous croyons avoir été assez heureux pour vous « en donner des preuves, votre juge et moi. » Il tenait ce discours après l'arrêt du Parlement qui remettait les Saxiates en possession de leurs bois: aussi excita-t-il un attendrissement général; et le prêtre et le nouveau juge furent portés chez eux comme en triomphe au sortir de l'église.
Mais la circonstance où le juge de Sacy exerçait surtout son inclination à bien faire, et mécontentait davantage les officiers du Siège, c'était lors des inventaires après décès. Touché du sort de pauvres orphelins et d'une veuve éplorée, il expédiait tout en une vacation, encore faisaitil remise de ses honoraires. — ^^ Vous avez bien hâte! ," lui disait-on. — « Vous avez raison, » répondait-il en riant; « mais croyez que je suis aussi intéressé à tout « avancer que vous à prolonger la besogne ; et ï intérêt, « vous le dites quelquefois vous-mêmes, est la mesure des « actions des hommes. »
La réputation de sagesse et d'intégrité d'Edme Restif s'étendit bientôt dans les environs : on voyait (et je l'ai vu moi-même) arriver, des villages circonvoisins, tous ceux qui avaient des affaires, soit pour le consulter, soit pour s'en rapportera son arbitrage.: 11 avait, chaque jour de fête, une audience aussi nombreuse que s'il avait été magistrat d'une grande ville. Il discutait les affaires de ces bonnes gens avec la plus grande complaisance, mais après celles des gens du pays; et il leur disait, pour s'excuser : «. Mes amis, il faut payer ses dettes avant que de songer à s< être charitable, » Ces étrangers apportaient quelquefois des présents, suit en gibier, soit en vi>laillc: il ne leur