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donnait pas la mortification de les remporter ; mais il voulait absolument qu'ils en reçussent la valeur, soit en argent, soit en denrées à leur usage. Lorsqu'on le connut sur ce ton, les étrangers (car ceux du pays n'auraient pas osé prendre cette liberté) entraient furtivement dans la cour, et y lâchaient, sans qu'on s'en aperçût, leurs poulets ou leurs poulettes; de sorte qu'on ne les reconnaissait que le soir, à l'embarras de ces jeunes animaux pour se jucher. Ce sont les seuls présents qu'on puisse dire qu'il ait gardés, parce qu'il ne savait à qui s'en prendre.
11 ne recevait jamais rien pour toutes ces consultations aux étrangers, lors même qu'il lui arrivait de se transporter hors de chez lui pour voir les choses par ses yeux. Comme c'était toujours une fête, il disait qu'on ne devait faire ces jours-là, suivant le catéchisme, aucune œuvre servile, c'est-à-dire en vue de salaire.
Quelques paroissiens, plus zélés qu'éclairés, furent scandalisés de ses absences les jours de fêtes; mais Antoine Foudriat l'ayant su, il avertit ses ouailles en chaire que leur juge ne s'absentait jamais pour affaire qui le regardât personnellement, et que l'exercice de la charité Chrétienne était la meilleure manière de sanctionner les dimanches et les fêtes. Cette justification de la part d'un pasteur aussi révéré fit cesser tous les murmures et prévint le scandale.
Outre les services rendus par Edme Restif à sa patrie (services si considérables, que de mendiante qu'il l'a trouvée, elle est riche aujourd'hui), il en est un dont je n'ai pas encore parlé : c'est une suite d'observations sur le retour des bonnes et des mauvaises années, propre à guider les vignerons surtout, auxquels la gelée enlève si souvent le fruit de leurs travaux. 11 les a faites durant trente ans. Ces observations consistaient particulièrement
à prévoir chaque année quelle serait la température générale, c'est-à-dire si l'hiver serait long, froid ou pluvieux ; l'été sec et chaud, ou froid et humide ; s'il y aurait des gelées tardives au printemps, etc. Ces éphémérldes lui ont quelquefois utilement servi : une année surtout (c'était en 1749), il était si persuadé qu'il y aurait des gelées tardives, qu'il différa de faire tailler ses vignes; la gelée survint au milieu de Mai, et il n'y eut de pris que le bout des verges. Mais la vigne fut fatiguée de ce retard. Une autre fois (en 1753), il profita encore de ses éphémérides, et en fit profiter toute la paroisse pour l'achat des tonneaux qui étaient à grand marché dans le Carême : il en fit une provision considérable, et en céda même à crédit à ses voisins. L'année ayant été bonne, les tonneaux, qui avaient coiîté quarante sous en Mars, se vendirent en Septembre quatre francs et cent sous. J'ai lu depuis, avec une sorte d'admiration, que mon père, qui ne connaissait pas les anciens Romains, et qui jamais n'avait entendu parler ni de Cafon, ni de Varron, ni de ColumelJe, les avait imités par ces éphémérides (1) : les Anciens faisaient de ces sortes d'expériences sur le retour périodique des années, et se les communiquaient : c'était un dépôt de famille qu'ils se transmettaient. J'ai remarqué dans celles de mon père une grande singularité : c'est qu'en 1731, je crois, il ne plut pas depuis Février jusqu'en Septembre dans nos cantons, ce qui fit manquer les foins et les menus grains.
Je ne saurais m'empêcher ici de remarquer quel homme
(i) Comment avons-nous imité les (2alendriers raisonnables et utiles des Anciens ? Par des sornettes et les ridicules prédictions des Almanachs de Liège, àe Troyes, et de Châtillon! Tout est devenu futile et petit, dans ce siècle éclairé! On imprime à Paris plus de cent mille Almanachs chantants, qui n'ont pas le sens commun, et cela se vend I (R.)