‹ La vie de mon pèreChapitre 16 sur 33 · LIVRE TROISIEME · texte numérisé non relu

LIVRE TROISIEME

JE vais reprendre la suite de l'Histoire d'Edme Restif, à l'instant où il devint veuf, et où il se sépara de son beau-père.

Edme fut extrêmement touché de la mort de sa vertueuse épouse. 11 perdait une compagne affectionnée, silencieuse, qui, connaissant les sentiments de son mari pour une autre, s'était comportée comme si elle les avait parfaitement ignorés. 11 est vrai que cet époux raisonnable se conduisait, de son côté, comme s'il ne les avait pas eus.

Chargé de sept enfants, dont l'aînée n'était pas encore sortie de l'enfance, Edme Restif eut besoin de toute sa patience et de toute sa sagesse. 11 appela sa bonne mère à son secours. Elle y vint, et Anne-Marguerite remplaça pendant quatre années Marie Dondaine envers ses petitsenfants.

Le lils aine commençait à donner des marques de ce qu'il devait être un jour : mais ce précieux enfant n'avait pas de santé; à l'âge de douze ans, il fallut lui faire la plus cruelle des opérations. 11 la supporta avec une piété et une résignation que l'on cite encore. Lorsqu'il fut rétabli, et qu'il aurait pu être utile, son grand-père s'en empara, sous prétexte de prendre soin de son éducation. On lui fit commencer :es études ; mais son père ne souffrit pas que d'autres que lui payassent sa pension : « C'était une dette « de la nature. » disait-il. « et il n'entendait pas rester « en arrière avec elle. »»

La troisième année de son veuvage, en 1725, Edme Restif fut conduit à la capitale pour ses affaires : il menait avec lui les premiers essais de son vin et de celui des habitants. 11 se logea dans une auberge ; mais sa première visite fut à M" Mole, dont il n'avait point eu de nouvelles depuis dix ans. Il trouva cet honnête vieillard dans une grande affliction ! Il avait été ruiné par Vnglo. Edme Restif fut touché jusqu'au fond du cœur, et sa visite fut une consolation pour son ancien ami, par l'intérêt qu'il prit à son infortune, et par les offres qu'il lui fit de sa maisc^n. ou de celle de M. l'avocat Restif, à son choix.

— « Et notre respectable ami? » ajouta Edme Restif. M'- Mole répondit, en souriant : — « M. Pombelins et son « épouse ne sont plus; Rose a épousé son cousin de 'Vari- « pon, à la sollicitation d'Eugénie, qui aimait ce jeune « homme, et qui l'a cédé à sa sœur, par ce motif: — « Il « ferait mon bonheur, >^ lui dit-elle: « à plus forte raison, « il fera le tien, puisque tu vaux mieux que moi. » Elle « craignait la douleur de sa sœur; car elle en a eu, « Edmond, elle en a eu, et de la plus cruelle! mais « sans vous en vouloir lorsque son digne père lui eut « tout expliqué ; nous vous avons tous approuvé et

I,.\ \Ih 1)1-. MON l'HRH 1^7

« admiré... Je disais qu'Eugénie a cédé son amant à sa « sœur; elle a employé les plus vives sollicitations, les *< larmes, limportunité même... et Rose ne s'est rendue « qu'à l'admiration, et à quelque chose de plus que lui « causait cette charmante sœur ; elle lui déclara qu'elle \» se rendait au respect que lui inspiraient de si rares et \< de si généreux motifs. M. de 'Varipon est un excellent \< mari ; Rose est une digne épouse : mais tous deux sont « sans amour; ils ont les plus charmants enfants que « l'on puisse voir. J'espère que vous leur rendrez visite. « Quant à Eugénie, elle a épousé, à la sollicitation de « son père, un jeune homme de province, tel que vous « étiez, d'une fort bonne famille ; c'est un honnête gar- « çon... M. Pombelins et son épouse sont décédés, après <i avoir vu le bonheur de leurs enfants, tels qu'ils le pou- »< valent désirer dans les circonstances; et moi, mon cher « ami, j'ai vécu pour voir le malheur de ma fille. Nous *< avons su de sa bouche, que c'est elle qui a été cause vv de l'étrange résolution de ton père, par une lettre qu'elle <\ lui fit écrire contre elle-même, de peur qu'il n'envoyât « son consentement à ton mariage avec elle, si on le de- « mandait; elle ne comptait guère sur ta promesse : elle « n'avait jamais vu, ni nous non plus, quoique plus âgés, « et de plus d'expérience qu'elle, un jeune homme tel que \\ toi. Elle a été cause de lout... Mais tout le monde lui a *< pardonné... Elle est auprès d'Eugénie... Heureusement... « elle n'a pas d'enfants, et le déshonneur dont son mari « s'est couvert par sa mauvaise conduite, qui vient de *< l'enrichir, mourra du moins avec lui. Nous avons refusé « tous les secours qu'il nous a fait offrir, et sa femme ne « reçoit elle-même que l'intérêt de sa dot, qu'elle partage « avec nous. Voilà, mon cher Edmond, l'état des choses, « depuis votre longue absence. Nous avons presque tous

« les jours parlé de vous, et je crois que vous ferez le « plus grand plaisir à Madame de Varipon et à Madame « Bourgeois, en les allant voir; mais commencez par « cette dernière, je vous prie. »

Pendant ce discours, Edme donnait des larmes à la mémoire de M. Pombelins et de son épouse; il avait compté les trouver tous deux pleins de vie, et il se promettait les plus grands encouragements de la part de ce digne homme. Quant au mariage des deux demoiselles, il l'avait appris indirectement; mais sans aucune explication. Il pria M'' Mole de vouloir bien l'introduire chez M'"" Bourgeois.

Ils s'y rendirent ensemble, dès le même jour, sur les quatre heures après midi. Eugénie était seule, lorsqu'ils entrèrent, entourée de trois aimables enfants. M. Mole parla le premier, et voyant qu'Edmond n'était pas reconnu, il lui fit signe de ne pas se découvrir. La fille de M. Mole, qui survint, ne le remit pas davantage. Le changement dans sa figure ne pouvait guère être plus considérable; Edme, jeune et frais, douze années auparavant, avait alors le visage et les mains brûlés par le soleil ; au lieu des plus beaux cheveux, il portait une perruque assez mal en ordre; son habit de campagnard ressemblait à ceux des paysans Bourguignons qui vendent leur vin au Port Saint-Paul (1). 11 n'avait pas encore parlé; car on l'eût sans doute reconnu k la douceur de sa voix.

— « J'ai voulu m'informer de votre santé, en passant, « Madame», dit M. Mole, « et de celle de votre chère « sœur? — Elle va venir avec ses enfants, » répondit

(l) Sur le quai tics Célestins, en face de la rue Saint-Paul. C'est de là que partaient les coches d'eau pour Corbeil, Montereau, Nogent et Briare.

»» Eugénie ; « attendez un instant : Madame **' » (c'est la s» fille de M. Mole) « vient de sortir à l'instant pour aller x< la chercher ; nous avons quelque chose à arranger en- « semble cette après-dinée.,. » Et voyant le campagnard debout et découvert : — « Monsieur Mole? vous souffrez <v Monsieur debout! — Je suis bien. Madame. » dit Edme Restif avec beaucoup d'émotion.

Eugénie fit comme une personne qui veut se rappeler quelque chose; ensuite, envisageant l'ancien amant de sa sœur : — « Me trompé-je?... est-ce lui? » dit-elle à M. Mole, en se levant. — « Oui, Madame, c'est notre « Edmond. »

Ces mots n'étaient pas achevés. qu'Eugénie était dans les bras du campagnard ; elle lui présenta deux fois de suite ses joues, en lui disant : — « Nous avons des cœurs « faits de façon qu'ils n'oublient pas les amis, lors même « que nous en sommes oubliées. . . Ha ! méchant garçon ! . . . « Mais tout ce qu'on nous dit est-il vrai?... Car alors, « vous n'êtes pas un méchant, vous êtes un excellent u garçon 1 >»

Edmond était trop ému pour lui répondre; deux ruisseaux de larmes sortaient de ses yeux. Douze années venaient de s'effacer par ces mots d'Eugénie; il se trouvait à l'instant où il avait quitté Rose, et il la quittait avec la certitude de la perdre. Ce moment fut cruel, et il ne se le rappelait jamais, depuis, sans une sorte de frémissement involontaire.

— « J'entends ce langage, » dit Eugénie... {à M. Mole) : — « Est-il heureux? est-il riche, ou pauvre? — Il est « mieux que cela; il est l'honneur et le bienfaiteur de son ^< pays. » A ces mots, Eugénie elle-même laissa couler des larmes d'attendrissement. — « Nous ne nous étions >< donc pas trompées? Rose sera bien charmée d'appren-

l6o l.A VIK DK MON PFRE

dre... » {s'adressant à. lui-même) : — « Avez-vous des enfants? — Sept, Madame. — Sont-ils d'un heureux naturel? vous ressemblent-ils? — Grâces au ciel, Madame, ils sont d'un heureux naturel, et l'ainé de mes fils, est... il ne me convient pas de: le louer à cet excès... mais. Madame, il est une grâce .de là-haut. — Bon père! il tient de vous... Et votre épouse? — Je suis veuf depuis trois ans. — Vous êtes veuf!... Ha! mon Dieu! — Oui. Madame. — Avez-vous été heureux? — Plus que je ne méritais : c'était une digne femme! — Ha! Edmond! me voilà contente! Je vous. félicite, mon pauvre Edmond!... "Vous allez voir ma sœur? mais, vous la connaissez; permettez que je la prévienne : quand je l'apercevrai, vous voudrez bien passer avec M. Mole dans cette pièce. — C'est un trop grand bonheur que de la voir, et vous, aussi, Madame; mais elle.., je ne le pourrai peut-être pas supporter. — Ni elle, peut-être; mais je la préviendrai, et nous verrons. — Si du moins j'avais retrouvé mon digne ami! — Ha! « Monsieur Restif. je n'ai pas la fausse délicatesse de craindre d'en entendre parler : ne vous contraignez pas ! Le très cher homme avait votre nom à la bouche, en mourant, avec celui de ses enfants. — Ce m'est la plus .< efficace des consolations, Madame. — Ne me nommez pas, Madame : appelez-moi Eugénie; douze années sont effacées par votre visite; non, ne me nommez pas ,< Madame : cela me rappelle que vous devriez me nom- « mer ma sœur. — Femme bonne et généreuse! ho! ho! « vous me mettez hors de moi... Avant que votre digne « sœur arrive,... ou pendant que vous allez l'attendre,... v< mettez-moi à même... Mais Monsieur Mole aura la ^v bonté de le faire... » (à part à ce dernier) : « Mon cher « Monsieur, mon cœur est trop plein; je n'y puis tenir,

Page 1