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^lot) : « Digne, respectable homme 1... nos cœurs sen- « tendaient; je pensais à lui tous les jours... mais à qui « en aurais-je parlé?— Vous ne lui avez pas écrit! — S'il « l'eût permis, croyez, Madame... — J'entends : on ne « m'en avait rien dit... »
Elle caressa ses enfants, et il se fit un assez long silence qu'elle rompit enfm : — u Us ont un digne p'ère; i< un honnête père... C'est mon cousin, comme vous sa- „ vez? — Oui, Madame, d'aujourd'hui. — Vous êtes .< resté longtemps à l'église, Monsieur? —J'y ai fait une « très heureuse rencontre. —Comment!... voudriez-vous « me dire ce que c'est?— Madame... je m'étais... j'étais « à genoux... pénétré... un saint iKMiime... un digne « prêtre s'est approché de moi... nous avons lié conv'^er- « sation,... devant Dieu... C'est un digne homme... un M vénérable vieillard, grand, majestueux, des cheveux « blancs; il inspire du respect;... ses discours ont une « onction... vous devez le connaître?... — Non; je ne « reconnais personne de la paroisse à ce portrait. — Je « vous assure. Madame, qu'il ressemblait... au digne « homme. »
^ Rose, qui paraissait chercher une occasion de distraction, appela .sa sœur pour lui demander si elle connaissait à la paroisse un prêtre, comme Edmond dépeignait celui qu'il avait vu. Eugénie et son mari assurèrent qu'il n'était pas de la paroisse. Edme Restif, déjà vivement ému. et dont l'imagination était allumée, fut alors presque assuré qu'il avait vu M. Pombelins lui-même, qui. sous cet habit, l'était venu consoler. Cette idée, qu'il ne mit pas au jour, répandit sur son visage un vermillon angélique, et la même impression sembla se communiquer à Rose. Ils se regardèrent un instant en silence, et tous deux se levèrent comme de concert, pour se jeter à genoux. Cette efferves-
cence fut courte dans la tête d'Edmond : la raison reprit bientôt le dessus. Mais il nous a depuis avoué qu'il avait eu cette ferme croyance pendant cinq à six minutes. Pour Rose, il a toujours ignoré ce qui s'était passé dans son esprit, car elle ne lui en parla pas ; et jamais il ne l'a revue depuis.
— « Monsieur Restif, » reprit Rose, au bout de quelques moments, « je crois pouvoir vous témoigner combien « votre visite me fait de plaisir : je la redoutais aupara- « vant; mais je vois qu'elle est approuvée... Et en vérité, « mon cher Monsieur, elle doit l'être ! Je vais retourner « chez nous : je vous y attends à souper, avec M. Mole. « et toute la famille de ma sœur ; si vous avez quelques « affaires, expédiez-les en attendant. Adieu, jusqu'à ce « soir : mon mari sera charmé de connaître un aussi hon- « nête homme que vous, et qu'il aime déjà : car... il faut « qu'on vous aime, quand on a mon estime... Je vous « laisse. »
Elle sortit aussitôt avec ses deux enfants, et monta dans une voiture de place.
Edme était comblé. Eugénie, son mari, et M. Mole qui étaients présents à l'invitation, y applaudirent. L'invité sortit pour aller à ses affaires.
Après sa tournée, Edme Restif entra un moment à son auberge ; on lui remit une lettre, que le facteur avait apportée dans l'après-midi. Cette lettre lui annonçait un grand malheur : une partie du village de Sacy venait d'être consumée par les flammes. On ne s'expliquait pas; cet accident arrivait après toutes les récoltes : le pays était ruiné! Edme Restif n'eut d'abord que cette idée présente; elle suffisait bien pour le remplir de douleur. L'avis était de Germain, son domestique. Ce zélé serviteur, peu accoutumé à écrire, avait fait sa lettre la plus courte possible :
il ne s'expliquait sur rien. — »* Kt mes enfants! » s'écrie tout à coup Edme elTrayé. Il court à un marchand; traite avec lui à la hâte pour tout le reste de ses vins, et part le même soir. En route, à Ponthierry, il se ressouvint du souper : il écrivit un billet d'excuse qu'on reçut le lendemain à midi. Jusqu'à ce moment, l'inquiétude avait été extrême : on avait envoyé au Port au vin : on n'y avait rien appris d'abord ; mais à la troisième fois, on sut qu'Edme Restif était parti, sur la nouvelle d'un violent incendie. Sa lettre acheva de donner quelques éclaircissements. C'est ainsi qu'il quitta la vertueuse Rose Pombelins. et l'aimable Eugénie pour toujours...
Respectables femmes, vous n'êtes plus! mais les enfants d'Edme Restif conserveront éternellement pour vous le même sentiment de vénération et de respect, que si vous eussiez été leurs mères!... Je dirai un mot de leur famille, à la fin de cet Ouvrage, et je rapporterai un trait remarquable, qui n'est que de 1765. un an après la mort de mon père.
Edme Restif, arrivant à Sacy, trouva les trois quarts du village à la mendicité ; mais sa maison avait été préservée, tant par le zèle de Germain, que par la manière dont elle était couverte. Il n'était pas encore juge; mais il n'employa pas moins tous ses soins à soulager ses malheureux concitoyens. Un vertueux prêtre, Messire Pinard, prédécesseur de Messire Antoine Foudriat. qui lui servait alors de vicaire, avait accumulé les revenus de son patrimoine depuis longtemps, pour doter ses deux nièces, et s'était astreint à vivre de sa modique portion congrue, qui n'allait qu'à cent écus. Mais voyant le désastre de ses pauvres paroissiens, il sacrifia généreusement le fruit de ses épargnes ; il les nourrit tout l'hiver avec cette somme, et fit relever à la hâte, et comme on put, leurs maisons
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brûlées. Il mourut l'année suivante, sans avoir tiré d'obligation de personne. Messire (i) Antoine Foudriat et Edme Restif, témoins de sa générosité, attendirent que la paroisse fût rétablie : alors le nouveau pasteur, dans un discours pathétique prononcé en chaire, engagea ses paroissiens à se cotiser, pour rendre la somme aux héritières du pasteur décédé ; elles n'étaient pas riches. Il donna l'exemple, quoiqu'il n'eût rien reçu ; Edme Restif l'imita ; de sorte que ceux qui n'avaient pas souffert de l'incendie, fournirent généreusement, plus que ceux qui avaient été obligés : par ce moyen la somme fut rendue aux héritières, avec les intérêts, et on leur fit un remerciement, rempli d'éloges, pour le digne pasteur qu'on avait perdu.
L'année suivante, Messire Antoine Foudriat fut calomnié, on ne sait par qui, auprès du respectable prélat Charles-Gabriel de Caylus. évèque d'Auxerre et seigneur en partie de Sacy, avec son Chapitre et l'Ordre de Malte. Edme Restif assembla tous les habitants chez lui, et les supplia de lui dire si quelqu'un d'entre eux avait des plaintes à faire du pasteur? Sur la négative générale, il leur proposa de faire une députation de douze des principaux au premier pasteur, en faveur du second, qui tenait bien plus directement à eux. Cette députation eut lieu : Edme Restif la conduisit, et porta la parole. On dit que le digne évêque. bon connaisseur, parut l'écouter avec tant de plaisir, qu'il lui recommanda de le venir trouver seul en particulier, tandis que ses campagnons dîneraient à l'office. La conversation qu'Edme Restif eut avec son évêque, fut de plus de deux heures : le prélat l'interrogea sur l'état de la paroisse; sur les mœurs des habitants; en
(l) Mon père donnait toujours ce titre par respect aux pasteurs: et je crois devoir l'imiter en écrivant son Histoire. (R.)
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un mot sur tout ce qui pouvait intéresser un homme qui se regardait véritablement comme le père de son troupeau. Les réponses d'Edme satisfirent le prélat au point qu'il invita le député à le venir voir, toutes les fois que ses affaires l'amèneraient à la ville. Edme Restif, flatté de cet honneur, de la part de l'homme encore plus que de celle de l'évêque, n'y manqua pas. Dès la première visite qu'il rendit à M. de Caylus, le digne pasteur, instruit de la conduite de cet habitant de Sacy, lui dit ces paroles obligeantes : — « Monsieur Restif. si je vous avais connu, « votre seul témoignage aurait rétabli M. Foudriat dans « mon esprit. Si je puis vous servir, ne me ménagez pas ; « je le ferai comme votre père spirituel, et comme votre « ami temporel ; c'est ce dont vous devez être per- »< suadé. »
Je rapporte ce trait, parce qu'il est doublement glorieux de la part d'un homme tel que M. de Caylus. et parce que, dans la suite, on a vu mon frère aîné succéder à mon père dans cette tendre affection : l'amitié du digne évêque alla jusqu'à la plus vive tendresse pour ce jeune ecclésiastique, dès qu'il fut à son séminaire : de sorte qu'il offrit à mon père de payer sa pension ; mais, Edme Restif, qui avait refusé cette faveur de la part du grand-père de son fils, aurait été encore moins disposé à la recevoir du père commun des pauvres; il répondit à l'évêque : qu'il était, grâces au Ciel, en état de payer la pension, et qu'il se croirait inexcusable de faire ce vol aux pauvres nécessiteux. M. de Caylus redoubla d'estime pour le père et le fils, par le même motif qui faisait refuser ses faveurs, l'amour des pauvres : car tout le monde sait que l'évêché d'Auxerre rapportait environ soixante ou soixante-dix mille livres à M. de Caylus, et qu'il en répandait chaque année plus de quatre-vingt mille dans son vaste diocèse.
II est cependant mort sans dettes : les ventes après son décès ont tout payé.
Cette honorable liaison n'empêcha pas Edme Restif d'estimer le mérite partout où il le rencontrait; il fut successivement l'ami intime de deux Procureurs des Jésuites de la maison d'Auxerre, le père Scribo et le père Godo. Ces deux hommes le consultèrent également pour l'exploitation de leur ferme de la Loge, qui est située dans le territoire de Sacy, et ils recevaient ses avis désintéressés avec la plus grande reconnaissance. Ils eurent quelquefois ensemble des disputes de controverse : mais elles furent toujours accompagnées de tant de politesse, de part et d'autre, que l'intimité n'en fut point altérée; au contraire lun des deux, le père Scribo, dit plusieurs fois à mon père ces paroles remarquables : « Avec votre conduite, « mon ami, tous les sentiments sont bons ; entendez-vous? « tous les sentiments sont bons. » Ce père Scribo était lui-même un homme exemplaire ; il avait le cœur excellent : il obligeait tous ceux qu'il pouvait obliger; et lorsque cela passait son pouvoir, on voyait sur son visage une si véritable douleur, qu'on s'en retournait content de lui, même avec un refus.
Quant au père Godo, quoique parfait honnête homme, il était un peu moins populaire; mais cela venait de son éducation : il était gentilhomme, et avait été élevé dans la hauteur ; cependant sa familiarité avec Edme était celle d'un bon frère avec son frère. Aussi en était-il si tendre- 1 ment aimé, que les jours où ils se voyaient, étaient comme des jours de fête pour toute notre maison.
Des personnes un peu ardentes lui ont quelquefois reproché ces liaisons. Edme Restif n'y fit pas d'autre réponse, que de les prier instamment de se trouver à une de^ ces entrevues; et il eut la satisfaction de se voir donner
l.A VIE DE MON PERE I7I
une entière approbation. Il eut même la plus flatteuse, celle de M. de Caylus, qui. parfaitement instruit de sa conduite en cette occasion, lui dit un jour, qu'il avait raison de vivre en frère avec tous les hommes, et que certaines gens devraient bien en faire autant, pour leur repos et celui des autres (i).
Edme Restif dut beaucoup à ses conversations fréquentes avec les deux Procureurs Jésuites : le père Scribo surtout l'avait accoutumé à raisonner, et lui avait insinué les principes d'une saine philosophie. Il lui fit prendre une idée juste des choses les plus préconisées, des abus, des préjugés, des devoirs sociaux en tout genre. Edme ne fut pas possesseur inutile de ces lumières; il les communiquait à sa famille dans ses entretiens du soir. Je lui dois en particulier le peu de philosophie qu'on trouve dans mes Ecrits ; surtout le nerf et .l'enthousiasme que je me propose de mettre dans une production qui m'occupe depuis longtemps, intitulée le Hibou Spectateur (2) entreprise pour démasquer le vice, indiquer les abus, détruire les fausses terreurs et secouer les préjugés. Après ses enfants, mon père s'appliquait à instruire et à former le cœur à ses garçons de charrue, qui, étant destinés à être un jour des pères de famille, lui paraissaient des êtres de la plus grande importance. Presque tous en ont profité ; particulièrement Germain, cet excellent garçon de charrue, qui, depuis, a été un des principaux habitants du village de Sacy.
Un jour que mon père labourait avec Germain dans la
(l) Personne n'était plus tolérant que M. de Caylus; mais tout le inonde ne lui ressemblait pas, dans ceux qu'il honorait de sa confiance.
(2)11 s'agit des Nuits de Paris ou h Spectateur nocturne. Les 15 premières parties de cet ouvrage furent publiées en 1790, « chés Guillot, rue des Bernardins ». La seizième ne parut qu'en 1794.
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vallée de la Farge, la conversation tomba sur les impositions publiques, et sur ce que chaque particulier doit à l'État. — « Qiae nous serions heureux sans les tailles! » venait de dire Germain. — « Tu n'y penses pas, mon « garçon! » répondit mon père; « sans les impositions, « ni toi, ni moi, ne labourerions ce champ tranquille- « ment ; nous ne nous délasserions pas ce soir en sûreté « dans notre maison ; nous ne pourrions compter ni sur « nos moissons, ni sur nos vendanges, et nous serions « forcés d'être tous les jours sous les armes pour notre « défense et notre conservation particulières. Mon pauvre « Germain, il est une chose dont il faut que nous soyons « tous bien convaincus : c'est que nous ne payons les « impositions, que pour être possesseurs tranquilles de ce « que nous avons; c'est avec l'argent des impôts que le « prince soudoie les troupes, ou fait construire des vais- « seaux; qu'il négocie pour éviter des guerres; qu'il fait « administrer la justice; qu'il récompense les hommes « utiles par leurs belles actions, par leur génie, ou par « leurs découvertes; qu'il encourage les sciences, les arts « et les métiers susceptibles de perfection. Les impositions « sont aussi nécessaires à un royaume, qu'il l'est de donner « du pain à nos enfants : nous plaignons-nous d'être obligés « de les nourrir? Que dirais-tu, Germain, si, quand le « froment que nous semons aujourd'hui sera mûr, un « ennemi venait le moissonner et tout enlever? N'aime- « rais-tu pas mieux que nous eussions donné la moitié de « la récolte à un homme fort, qui aurait défendu notre « champ? Or. cet homme fort que nous payons pour dé- « fendre nos champs, nos biens, nos vies, et celles de nos « femmes et de nos enfants, notre liberté, c'est le Roi. « Vois, Germain, si nous payons trop cher de si grands « bienfaits? nous devons Ici plus que les provinces fron-
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\< tières, parce que nous sommes plus tranquilles, etc. « Voilà ce qu'il faut dire à tes camarades, mon enfant. « afin qu'ils bénissent le Roi. qu'ils aiment la patrie, et « qu'ils ne se trouvent pas malheureux de payer les »< tailles, les gabelles, et tous les autres droits, quand ils « seront mariés. »
Je tiens ceci de Germain lui-même, qui goûta cette doctrine, et qui en a fait la base de sa conduite.
En 1727, mourut Anne-Marguerite Simon, la plus digne des mères. Quand elle sentit sa fin approcher, elle dit à son fils d'avertir ses trois filles. L'ainée était mariée à Aigremont, et les deux autres à Nitry : cette nouvelle les affligea sensiblement, surtout Magdelon, qu'Edme Restif appelait sa sœur de cœur, parce qu'ils se ressemblaient par les dispositions. Lorsqu'elles furent arrivées, Anne-Marguerite fit mettre d'un côté son fils et Magdelon, Anne et et Marie de l'autre.
— « Mes chers enfants, » leur dit-elle, « je vais rejoin- *< dre votre père. J'ai une ferme espérance de le revoir « heureux, dans le sein de Dieu, où je lui rendrai compte « de la conduite de ses enfants. Vous, ma chère fille « ainée, que Dieu vous bénisse, ainsi que vos enfants! ce « ne sont que des filles ! rendez-les bonnes et douces, « autant que travailleuses; elles n'ont besoin que de cela : « douceur et travail; il ne nous faut que cela en ménage, « dans nos campagnes; instruisez-les d'exemple, surtout « à présent que les voilà qu'elles deviennent grandes : me « le promets-tu, ma chère Nannette? — Oui, ma bonne v< mère. — Sois bonne aussi, ma fille, et que vos querelles « entre ton mari et toi, quoique peu de chose, ne troublent « pas ma cendre.
« Vous, Magdeleine, Dieu vous accorde des enfants! je « suis si contente des miens, que j'en désire à ceux que
« j'aime, surtout à ceux qui sortent de moi. Console ton
« frère, après ma mort, et qu'il retrouve toujours en toi
« Anne-Marguerite Simon, sa mère, qui l'aimait tant!
« Chéris tes sœurs, et si tu n'as point d'enfants, que les
« leurs soient les tiens, et si personne ne dit de toi : Notre
« bonne mère, qu'on dise : Notre bonne tante!... Dieu te
« bénisse, ma chère fille !
« Toi, ma pauvre Marie, tu es la plus jeune de mes enxi fants : je te recommande d'avoir de la maturité, de ne « pas te conduire en étourdie : tu es vive, ce n'est pas « vice, c'est qualité, si on sait bien se gouverner. Je te « recommande de respecter tes sœurs aînées; de regarder « Magdelon, qui est dans le même lieu que toi, comme « ma lieutenante à ton égard : promets-moi d'être docile « à ses avis, après ma mort? — Je vous le promets, ma « chère mère. — Ma très chère fille, ton mari a quelque « chose à souffrir de toi; c'est un bon et honnête homme ; « ton fils est un aimable enfant, et l'on voit déjà, dans la « tendresse de l'âge, qu'il sera d'un bon caractère : cultive « ces bonnes dispositions, ma chère fille : un fils est le « second mari des mères ; mais c'est un mari respectueux. « Voyez votre frère (que Dieu bénisse à jamais, amen!) il « a été l'appui et la consolation de ma vieillesse ; il me « fermera les yeux, il me pleurera, comme il m'a aimée, « et il me réunira dans le même tombeau avec son digne « père, mon respectable mari, comme il nous a réunis de w tout temps dans son cœur...
\< Mes chères filles! le voilà, ce digne frère! n'êtes-vous
« pas glorieuses d'être ses sœurs? Qu'a-t-il fait, qu"a-t-il
« dit, depuis qu'il a l'usage de la raison, qui n'ait tourné
« à notre honneur et avantage? Révérez-le tendrement;
« c'est le lieutenant de votre honorable père... Vous sa-
X» vez, mes chère filles, comme il en agi avec moi : il n'a
>» point voulu toucher à son patrimcMne, mais il m'a tout « laissé, pendant tous les jours de ma vie. Tout ce qu'il « a, il ne le duit qu'à son travail, et le meilleur des tils a « été. jusqu'à ce jour, comme s'il avait été jeté sur la « terre tout nu ; j'en ai senti une vive peine ; et il m'aurait « obligée, s'il avait voulu prendre son bien. D'un autre » côté, ma pauvre àme était réjouie, et je me disais « avec liesse : — Je dirai à Pierre, dans l'heureuse vie, »< comme son digne et respectueux fils en a agi avec sa \i mère; et j'augmenterai encore son éternel bonheur... <% Cette douce et consolante pensée me rend la mort w agréable ; je m'en fais une fête ! je quitte mes enfants; »^ mais c'est pour aller rejoindre leur père. »
— « Je le crois bien. » dit Edmond, en suffoquant de sanglots, « que vous vousfaites une fête de la mort! Il n'est « jamais sorti de votre cœur que de bons désirs et de « bonnes pensées, et de votre main que de bonnes œuvres ; N« mais, nous! nous voilà orphelins de notre mère! après « avoir perdu notre gloire et notre couronne dans notre « père.»
Et regardant ses sœurs qui pleuraient :
— « Oui, pleurons! nous ne dirons plus : Mon père, <i ni ma Mère; ces noms si doux ne seront plus faits pour « nous!...
— « Ecoute donc, mon fils. » interrompit Anne-Marguerite, avec une sorte de sourire familier, comme si elle se fut bien portée, « vous direz. Mes enfants, ma fille, mon « fils: et ces noms-là sont bien doux aussi. Bénissons « Dieu! car il faut finir : et jamais fin la plus enviée va- V» lut-elle la mienne? Je vous la souhaite à tous, mes très « chers enfants. »
Elle mourut quelques jours après. Son corps fut porté pendant les trois quarts de lieue de chemin de Sacv à
Nitry, par ses quatre enfants, son fils et ses trois gendres; une fausse délicatesse ne les empêcha pas de rendre à leur mère ce devoir filial; et le précieux fardeau ne fut touché que par eux seuls, et par leurs enfants, qui suivaient, tous habillés en blanc, symbole de leur candeur.
Je n'oublie aucun de ces traits, qui peignent la vraie piété filiale, réduite à de pures grimaces dans les villes. Ces mœurs simples, si conformes à celles des premiers âges, tiennent plus à l'innocence et aux bons principes, qu'on ne le croit. C'est peut-être à l'extinction de tous les anciens usages, qu'est due notre dépravation actuelle... ou plutôt c'est la dépravation qui a éteint nos anciens usages.
A la fin de 1728, Edme Restif apprit la mort de Rose Pombelins; il dit à cette occasion : — « Je suis jeune en- « core, et me voilà déjà comme le père Bras-d'argent, » faisant allusion au discours de ce vieillard, rapporté plus haut. Il prit le deuil, et le porta pendant deux ans, en mémoire du père et de la fille.
En 1729, Edme Restif devint l'homme des trois seigneurs, et administra la terre en leur nom. Ce fut ce surcroit d'occupations, et l'incapacité de ses enfants (son fils aine était au séminaire) qui amena le second mariage : cependant il n'eut lieu qu'en 1733.
Avant d'en venir à cette époque, il faut faire connaître cette seconde femme, qui, suivant l'usage, ne fut pas aimée de ses beaux-enfants, et n'eut personne de son parti dans le village, parce qu'elle était étrangère. C'est ma mère : mais en parlant d'elle avec tout le respect que ce nom sacré m'impose, je serai néanmoins absolument impartial. Hcurcuscmcnl. pniir la louer, je n'aurai besoin
que d exposer les principaux faits après son mariage, et sa conduite constante, sans craindre qu'on puisse me donner le démenti.
Barbe Fert,et de Bertro est née à Accolay, petit bourg situé à la jonction des rivières d'Yonne et du Cure, en 1706. Son père, Nicolas Ferlet, descendu d'une très bonne famille, était un excellent homme; sa probité, la douceur de son caractère et sa piété le faisaient chérir de toute la paroisse. Son épouse, mon aïeule, mourut fort jeune ; il s'était remarié, mais à une bonne femme, qui regarda comme siennes deux filles de son mari.
Ma mère était la plus jeune : c'était une blonde de la plus aimable figure, mais d'une pétulance que l'éducation ne réprima pas (i). C'était l'enfant gâté de la maison. Son père la chérissait, séduit par sa figure, et lui passait tout. Sa belle-mère, plus indulgente encore et portant la bonté beaucoup plus loin sans doute qu'elle n'aurait fait pour sa propre fille, admirait jusqu'aux défauts de sa chère Bibi : aussi la maison était-elle gouvernée par cette jeune tête, et la sœur ainée, fille sérieuse et d'un grand bon sens, n'y avait qu'une très légère influence. La pauvre Bibi a payé cher dans la suite cette petite domination précoce !...
Le premier échec que reçut son bonheur, vint d'un accident causé par son étourderie. Comme Bibi était gaie, enjouée, elle avait beaucoup de bonnes amies : toutes ces jeunes filles se rassemblaient le soir chez elle pour la veillée, où tout ce qui venait au nom de Bibi était bien
(1) « Ma mère réunissait au même degré la vivacité de l'esprit, la bonté du cœur, et la beauté du corps. Quoique blonde, elle était vive jusqu'à la pétulance; mais elle savait se réprimer jusqu'à la douceur. »
Monsieur Nicolas, éd. Michaud, t. I, p. 2.
reçu de ses parents. C'était d'ailleurs un amusement pour le père Ferlet, de voir cette jeunesse que sa fille surpassait en agréments, et pour laquelle toutes marquaient de la déférence. Un soir d'automne, qu'on avait beaucoup teille de chanvre, et fait des contes qui avaient fort amusé (i), Bibi, accablée de sommeil, et pressée d'aller se coucher, ne voulut pas qu'on jetât les chènevottes dehors. Les représentations de sa sœur ne furent pas écoutées; on se mit au lit. Mais on était à peine endormis, qu'une flamme horrible sortit tout d'un coup de ce tas de chènevottes, et mit le feu à la maison. Le père Ferlet et sa famille ne purent sauver que leurs vies : ils s'échappèrent nus en chemise. Cet accident diminua beaucoup leur aisance, et ils ne s'en relevèrent jamais : la maison fut consumée, les meubles, antiques à la vérité, mais fort beaux, le linge, les habits, les titres, l'argenterie, tout fut perdu : le trouble du père Ferlet, accablé de sa douleur, ne lui permit pas de veiller à rien, ni de sauver les débris de sa fortune. Il engagea ses terres pour rebâtir sa maison, etc.
Son plus grand chagrin et celui de son épouse (ils l'ont dit souvent), c'était de ce que l'accident venait de la faute de leur chère Bibi, et de ce quelle en était inconsolable.
Ce terrible coup du sort s'étendit beaucoup plus loin
(l)J'en ai rapporté deux, dans le Nouvel Abeilard : le troisième, intitlé O'Riheau, quatre parties in-12, parait depuis Mai 1785. (R.)
Les Veillées ou Marais ou histoire du grand prince Oribeau, roi de Mommonie, en pays d'Evenland; et de la très vertueuse princesse Oribelle de Lagonia : Tirée des anciennes Annales irlandaises, et récemment translatée en français, par Nichols-Donneraill du comté de Korke, descendant de l'auteur.
Imprimé à Watcrford, capitale de Mommonie, 1785. Ce livre fut réédité en 1791 chez la veuve Duchcsne, avec ce nouveau titre : L'Instituteur d'un Prince Royal, suivi d'un ouvrage irlandais intitulé O'Ribeau et O'Rtbelle.
C'est un roman à clef dans le genre de ceux de Crébillon fils.
encore. L'aisance du père Ferlet diminuée, une dame Pandevant, aussi de la maison de Bertro, fort riche, et qui aimait beaucoup Bihi. la fit demander à ses parents. On gémit, on pleura; mais l'intérêt de la chère enfant exigeait qu'on se privât d'elle. On s'en priva donc, et Bihi alla demeurer à Auxerre chez sa parente, quelle suivit à Paris.
M™* Pandevant y plaça la jeune Ferlet auprès de la Princesse d'Auvergne, qui lui avait témoigné beaucoup d'affection. Elle y serait demeurée jusqu'à la mort de cette princesse, sans l'événement que je vais rapporter.
Bibi, transplantée tout d'un coupa Paris, sans avoir eu le temps de sentir la différence des mœurs de cette grande ville à celles de son village, y essuya différentes attaques, causées par sa figure et par sa vivacité. Tous ceux qui l'approchaient devenaient ses amants ; mais, incapable d'attachement, elle riait de leurs soupirs, ou si elle faisait attention à eux, ce n'était qu'à raison de l'établissement qu'ils pouvaient lui procurer (i).
Dans le nombre, il se trouva un homme d'environ quarante-cinq ans; d'une belle figure, d'un caractère aimable, jouissant d'une fortune honnête, et d'une famille connue. Cet homme s'annonça tout d'un coupa la jeune personne, comme prétendant à sa main. Bibi le trouva ce qu'il lui fallait (car elle voulait une maison faite), et le pria de s'adresser à M™* Pandevant. Enchantée des avantages que cet homme faisait à sa protégée, la dame accueillit le prétendant. Le mariage fut conclu en huit jours. Immédiate-
(i) Un seul fit impression sur son cœur, mais il ne s'en aperçut jamais : il se nommait Cbamboiinet, d'une ancienne et noble famille, alliée de celle de ma mère, et qui a donné des chevaliers du Temple; mais elle est si pauvre aujourd hui, qu'en 1754, il y avait un de ces Cbamhonnet, teinturier à Auxerre. (R.)
l8o I.A VIF, DE MON PH!<K
ment après la oéicbration. les deux époux allèrent demeurer en province. Bibi, devenue M™" Boujat, eut un fils, que son mari mit en nourrice à Pourrain, à dix lieues de sa résidence, quoiqu'il y eût des nourrices dans le pays.
Un jour que M. Boujat était parti de grand matin, pour aller voir son fils, disait-il, sa jeune épouse vit entrer chez elle une dame d'environ cinquante ans; son air inspirait le respect, quoiqu'il fût plein de douceur et de bonté. Elle demanda M. Boujat. — « 11 est en campagne, Madame. « — Loin, Mademoiselle? — A dix lieues d'ici. Madame, « voir notre fils qui est en nourrice. — Quand sera-t-il de « retour? — Il reste ordinairement plusieurs jours ; parce « qu'en même temps il va à Auxerre pour ses affaires. — « Y a-t-il longtemps que vous êtes mariée? — Dix-huit « mois. Madame. — Comment avez-vous fait la connais- « sance de M. Boujat? — C'est chez ma cousine Pande- >v vant, Madame : c'est elle qui a fait notre mariage. — « Ha!... c'est sous l'autorité d'une parente?... Cela «< change les choses. — Comment donc. Madame? je crois s\ que cela ne cliange rien du tout? — Pardonnez-mui. »< Madame. Vous avez un fils? — Oui, Madame. Ha! il « est charmant! Je ne l'ai encore \u qu'une fois: mais je »< brûle d'envie de le revoir. »
La dame fit un profond soupir.
— « Mon Dieu, Madame, pardonnez. Je ne vous ai pas « invitée à vous asseoir... Vous connaissez mon mari, « Madame ! — Beaucoup, je vous assure. — Cela me fait « plaisir : c'est un aimable homme et j'en suis bien con- « tente. Ses complaisances pour moi n'ont pas de « bornes... »
La dame soupira encore, et l'on vit des larmes prêtes à couler.
— « ]e le crois. Madame : vous êtes jeune, vous êtes
I A Vil- DK MON l'I-.KH iNl
« charmante; vous lui avez donne un lils... — Hu! si « vous saviez comme il l'aime! il en est fou! il ne parle *< que de son tîls. — Je vous crois, je vous crois. Ma- X» dame... Connaissiez-vous M. Boujat longtemps aupara- \< vant votre mariage? — Cela s'est fait en huit jours. — X* Sur quelle paroisse de Paris? — Saint-Eustache... Ma- »< dame va se rafraîchir? — Non, Madame; on m'attend ,< — Vous avez de la compagnie? — Oui, Madame. — « Ce sera surcroit de plaisir, et vous ne sortirez qu'après « m'avoir fait l'honneur... — Cela est impossible. »
Pendant que la dame repondait cela, Bihi parlait à 1 oreille de sa cuisinière, qui alla prier trois personnes qui étaient restées à la porte, dans une chaise, de vouloir bien entrer. C'étaient trois parents de la dame. L'air singulier dont ils regardèrent Bibi, qu'ils traitèrent de Mademoiselle, ne lui fit pas faire la moindre réflexion. Hé! qu'aurait-elle pensé? Pouvait-elle imaginer le malheur suspendu sur sa tête? D'ailleurs, étourdie comme elle était, s'apercevait-elle de rien, et donnait-elle aucune conséquence à l'air qu'on avait?
La dame parla pendant quelque temps à l'oreille des trois hommes, pour leur rendre toute la conversation. Cela n'était pas au moins très poli; mais Bibi, pendant ce temps-là, faisait servir une collation. C'est la coutume des campagnes, où cette hospitalité si vantée des Anciens est toujours en usage, parce qu'elle y est absolument nécessaire : ce n'est qu'à Paris qu'on en parle avec admiration, comme d'une coutume surannée ou étrangère.
Après que la dame et ses compagnons eurent tenu un petit conseil, ils sortirent sans s'expliquer.
Restée seule, Bibi réfléchit, et fut extrêmement étonnée. Elle apprit de sa servante, que les quatre personnes par-
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laient avec beaucoup de chaleur, en remontant dans leur voiture, que la dame avait dit :
— « Elle est dans la bonne foi; que vouliez-vous que « je disse? Ensevelissons cette affaire, mes chers parents, « au nom de Dieu, ensevelissons-la! »
Ces discours surprirent encore davantage l'infortunée Bibi, qui n'ayant rien à se reprocher, tâcha de se tranquilliser jusqu'à l'arrivée de son mari.
Il devait rester huit jours absent ; mais on le vit arriver le lendemain avant midi. Il entra d'un air ému. Mais s'apercevant, à l'air dont sa femme le reçut, qu'elle n'était instruite de rien, il se hâta de se remettre.
— « Ma chère, » lui dit-il, « une aflaire indispensable « m'appelle à Paris; nous partons demain : préparez- « vous. Je vais de mon côté tout mettre en ordre. »
Bibi se prépara au départ, tout en racontant à son mari la visite singulière qu'elle avait reçue la veille. Au portrait qu'elle fit de la dame à M. Boujat, il reconnut son épouse : car cet homme était marié. Éperdument amoureux, de Bibi, qu'il avait vue à Auxerre, mais sans lui avoir parlé, il l'avait suivie à Paris, y avait pris le nom d'un de ses frères, mort depuis longtemps dans le Nouveau-Monde, avait épousé celle qu'il aimait, et l'avait amenée dans le village de Sacy, qui, étant écarté des grandes routes, et cependant à portée de ses affaires, lui paraissait un asile assuré. Il y portait son vrai nom de famille, sous lequel on ne l'avait jamais connu à Auxerre ni aux environs. Les raisons qui l'avaient dégoûté de son épouse, c'est d'abord qu'elle était plus âgée que lui; ensuite, il n'en avait point eu d'enfants et il brûlait d'envie d'en avoir : enfin, l'amour, cette passion impérieuse, qui, lorsqu'elle est directement opposée à la vertu, produit des vagues tumultueuses qui lui font faire naufrage.
On se prépara donc à partir pour Paris. Mais le soir même, dans le silence de la nuit, on vint frapper à coups redoublés. Un domestique ouvrit, sans attendre l'ordre de son maître, qui, dès qu'il fut éveillé, sauta du lit et s'arma de deux pistolets. A l'instant où il ouvrait sa porte, il vit paraitre sa femme et ses trois parents. 11 fut confondu. Les hommes lui firent les reproches les plus vifs accompagnés de menaces violentes. L'épouse pleurait. L'infortunée Bibi, instruite par cette scène de l'abime où elle avait été plongée, qui voyait toutes ses espérances s'évanouir, l'infortunée Bibi était au désespoir. Elle avait de l'ambition; ce motif seul l'avait déterminée au mariage : des amants jeunes et tendres n'avaient eu aucun pouvoir sur son cœur : qu'on juge de sa situation ! Elle se lève à demi nue, et vient se jeter aux genoux de la dame.
— « Je suis innocente pour tout le monde, » lui ditelle, « aux yeux de Dieu même; mais je suis coupable « pour vous, je le sens. Pardonnez-moi des torts involon- « taires, et ne confondez pas l'innocence avec le crime. Je « ne demande point à garder votre mari : je ne demande « que l'honneur, et de n'être pas traînée avec lui devant « les tribunaux; que l'on n'y entende pas retentir mon « nom :mon père en mourrait de douleur ; ayez pitié de « ses cheveux blancs, et de ma jeunesse ! »
La dame l'embrassa en la relevant. Ses larmes eurent tant de pouvoir (que ne peut la beauté !) qu'elles touchèrent les trois hommes eux-mêmes, malgré leur fureur. On cessa d'injurier ; on se plaignit; ensuite, on conversa. La dame prit sa rivale en amitié ; et cela fut porté au point, lorsqu'elle la connut parfaitement, qu'elle l'adopta en quelque sorte pour sa fille. Jamais amitié ne fut plus sincère; jusque-là que. si les lois leussent permis, elle aurait laissé subsister le mariage. Mais ce fut encore mieux lors-
qu'elle eutA'u l'enfant. Elle voulut elle-même en prendre soin, et elle renouvela ce beau trait d'une reine Elisabeth de Portugal, qui élevait sur ses genoux les enfants des maîtresses du roi, son époux. On tint le honteux mariage enseveli. Bibi abandonna son sort à M'"^ Boujat, et demeura auprès d'elle, comme avec sa mère; le secret fut gardé, même avec le père Ferlet. Mais on sent que M. Boujat ne vit plus, ni son épouse légitime, ni celle qu'il avait trompée.
M™* Boujat mourut au bout de deux ans ; et pour marquer la sincérité de ses dispositions à l'égard de Bibi et de son fils, elle leur laissa tout ce qu'elle pouvait leur laisser, même des biens-fonds. M. Boujat, devenu veuf, fit faire des propositions à Bibi par M'"*^ Pandevant, chez laquelle elle s'était retirée avec son fils. Cette dame conseilla le mariage à sa pupille, et celle-ci consentit à tout ce qu'on voulut. Elle épousa donc une seconde fois M. Boujat, avec lequel elle vécut heureuse (car il l'adorait), jusqu'à la mort de cet homme, arrivée en 1732.
C'est au récit que m'a fait ma mère, de la manière heureuse dont elle avait vécu avec un mari presque sexagénaire, que je dois les idées neuves que j'ai insérées dans mon petit roman du Quadragénaire (1), sur les mariages tardifs des hommes avec des filles de la première jeunesse ; j'ai acquis depuis de nouvelles preuves de la vérité de ce sentiment, qui est fondé dans la nature. En effet, les quarantenaires n'ont de goût que pour les jeunes personnes : ce goût n'est pas une suite de la corruption ; car il existe également chez les nations sauvages. D'un
(i) Le Quadragénaire ou l'Agk de renoncer aux passions, ouvrage utile à plus d'un lecteur. A Genève, et se trouve à Paris, cbés la veuve Ducbesne, libraire, rue Saint-Jacques, au Temple du Goût, 1777.
LA UlùAMlh
Jf siiia iiniocfiite pour tout le monde, mais je suis coupable pour vous. {PsLgi: 183.)
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autre côté, les trois-quarts des femmes n'ont pas un besoin pressant du physique de l'amour; et elles trouvent tant d'avantages moraux dans la société d'un homme mûri par l'expérience, que leur situation avec un jeune homme est de beaucoup inférieure. J'ai toujours entendu, avec le plus grand plaisir, la peinture que me faisait ma mère de la vie qu'elle avait menée avec M. Boujat. Ces entretiens sont utiles, et forment la jeunesse. Mais il faut que la femme ait le cœur innocent.
Dès que M. Boujat eut fermé les yeux, d'avides collatéraux se préparèrent à découvrir le vice de la naissance du jeune Boujat. Sa mère, tremblante, éperdue, fut représentée comme ayant été concubine volontaire... Je décrirais toutes ces horreurs, si j'étais fils d'une autre femme...
M"*^ Boujat alla déposer sa douleur dans le sein du pasteur, Messire Antoine Foudriat; mais ce jeune curé se défia de lui-même, en traitant avec une femme jeune et séduisante : il voulut qu'Edme Restif fût présent à leurs conférences. La jeune dame fit son histoire, en administra les preuves par les lettres de la première femme de M. Boujat, et par d'autres de plusieurs personnes de la famille de son mari, qui l'avait prise en affection, surtout d'une proche parente de M. Boujat, qui demeurait à Chitry. Le pasteur et le lieutenant, place qu'Edme Restif avait alors, conçurent pour elle la plus grande estime et l'aidèrent de tout leur pouvoir.
Mais l'acharnement des héritiers était indomptable contre une veuve et jolie, qui, adorée de son mari, les avait quelquefois, de son vivant, traités avec hauteur. Ils rompirent toutes les mesures du pasteur pour éviter l'éclat. Un jour, désespéré de cet entêtement, il prit Edme Restif par la main :
— « Mon cher ami, nous la connaissons comme si elle
■>< était notre sœur? ces gens-là la feront niuiirir, et c'est s< ce qu'ils demandent : vous êtes veuf; épousez-la, et « vous mettez à tous ses droits : votre place et votre réx< putati^n imposeront à ces malheureux, et la considéra- \< tion dont vous jouissez rangera tout le monde de son « parti ; votre haute réputation de probité fera taire les « bruits injurieux; elle vous devra l'honneur, et vous « aurez une épouse aimable, qui vous rendra heureux. « Vous êtes trop jeune pour un éternel célibat : c'est un s< pesant fardeau, pour un homme réglé dans ses mœurs, s< qui n'a rien perdu par les excès d'aucun genre! Voilà « mon sentiment, et de plus, la prière que vous fait un « homme tout à vous... Je dispose de vous. Madame. » dit-il à la jeune veuve ; « mais c est en faveur d'un si « honnête homme, que je suis sur que vous ne me démenti tirez pas. »
Le plus embarrassé, en cette occasion, était Edme Restif. Il voyait devant lui, presque à ses genoux, une jolie femme éplorée, qu'il pouvait mettre à couvert de mille désagréments : la compassion parle fortement aux cœurs généreux; son ami le pressait vivement, et par de puissants motifs : il ne refusa pas ; mais il demanda du temps pour se déterminer.
— « Oui, je vous donne vingt-quatre heures, » dit le curé; « encore, est-ce parce que cela ne retardera rien. *< Dimanche, un ban ; dispense des deux autres; mariés à N< quatre heures du matin, le premier jour possible. »
Edme Restif sortit de cette entrevue, rêveur. Sept enfants! Mais c'est la jeune femme que cela devait effrayer, et non pas lui. Par générosité, il résolut de la refuser, et de tout employer pour la servir. 11 alla même en parler à son beau-père sur ce ton. Thomas Dondaine fut effarouché de l'idée seule de ce mariage. 11 fulmina, et dès le lende-
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main, il fit faire un inventaire en faveur de ses petits-enfants. Edme Restif n'en parut point affecté, au contraire : voyant les droits de ses enfants en sûreté, considérant l'avantage que sa fortune et la leur pouvaient retirer d'un second mariage avec une femme qui avait beaucoup de droits certains, il retourna chez le curé, moins décidé à refuser.
Dès que le pasteur le vit. il s'empara de lui, et ne le quitta pas qu'il n'eût arraché son consentement. Les articles furent même dressés... Le mariage se fit dans le temps que Messire Antoine Foudriat avait fixé.
L'effet que le pasteur avait attendu de ce mariage fut aussi heureux qu'il l'avait présumé. La calomnie ferma ses cent bouches; les héritiers devinrent traitables; il n'y eut point de procès, et tout se termina par le ministère du notaire.
Edme Restif ne fut pas plutôt marié, qu'il sentit qu'il avait bien fait. Le désordre de l'intérieur du ménage était inconcevable : plus de linge, ni de corps, ni de table, etc. Depuis la mort de sa bonne mère, il ne goûtait plus aucune des douceurs de la vie; abandonné pour ainsi dire à luimême, il sentait un malaise et une mélancolie qui prenaient insensiblement sur sa santé.
Sa nouvelle épouse, tandis qu'il s'occupait à recueillir ses biens, rétablissait l'ordre et l'abondance dans le ménage. Elle voulut gouverner des filles déjà grandes, accoutumées à l'indépendance: elle n'y réussit pas. et elle souffrit, en cette occasion, du vice de son éducation personnelle : n'ayant jamais été contredite, elle alla sans doute trop loin; mais ce fut lorsqu'on eut passé les bornes avec elle. Cependant, jamais le mari ne s'aperçut de ces dissensions domestiques. Sa femme reprenait un air serein, dès qu'il paraissait, et ne se plaignait que rarement. Ce fut
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■ une autre personne qui instruisit le père de famille de ce qui se passait chez lui. C'était après ma naissance; car je suis le premier fruit du second mariage de mon père. D'autres enfants me suivirent presque sans interruption : de sorte qu'en 1745, Edme Restif était père de quatorze enfants vivants, huit filles et six garçons, et lorsque le jeune Boujat était à la maison, il y avait quinze personnes qui toutes disaient. Mon père et ma Mère. C'est une singularité, que ce nombre égal d'enfants des deux lits; la seule différence, est qu'il n'y avait que deux garçons du premier, et que nous fûmes quatre du second.
Une sœur de mon père (c'était Marie, la plus jeune) eut occasion de passer quelques jours à la maison : le premier et le second jour, tout le monde se contraignit; mais la patience échappa aux grandes filles le troisième dès le matin. Elles avaient tort : la tante, surprise de cet orage, prit le parti de sa belle-sœur contre ses nièces. Mais ce ne fut pas le moyen de rétablir la paix : on pleura; on dit qu'on était abandonnées de tout le monde, depuis que cette belle était venue leur enle\'er le cœur de leur père. Les jours suivants, la même scène recommença. Pour lors, la tante, bien convaincue que des personnes si peu faites pour vivre ensemble, se rendaient mutuellement malheureuses, prit sur elle d'en parler à son frère.
— « C'est ce que j'avais prévu. » répondit-il. « et je « me suis trop tôt applaudi de mètre heureusement ^< trompé : mais je sais un remède. Ce sont les grandes « filles qui causent tout le mal : on me demande l'ainée en « mariage ; le parti est avantageux, mais j'hésitais : je « vais la marier. La seconde souhaite d'aller en appren- « tissage à la ville : elle ira. Mon beau-père Dondaine me « demande la troisième : je la lui donnerai. Il a déjà la « quatrième; je ne garderai donc ici que la plus jeune,
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« qui est d'un caractère doux, et qui, d'ailleurs, n'est « qu'une enfant. Quant à mes deux fils, je ne sais pas si « leurs sœurs les ont mis de leur parti; mais en tout cas, « l'ainé, qui est un homme sensé, malgré sa jeunesse. « fait son séminaire ; le cadet est sur le point d'y aller ; il « est d'ailleurs d'un si excellent caractère, que je n'en ai « rien à redouter. Voilà des arrangements naturels. Mais. « mais croyez, ma sœur, que si je m'étais trouvé dans une « autre position, j'aurais su parler en père, en maitre, et « mettre à la raison toutes ces petites personnes. Elles « abusent de ma bonté! Dites-leur que si Pierre Restif « vivait (Dieu lui fasse paix!) et qu'à son âge, il apprit « leur conduite, il viendrait ici, et les traiterait de ma- « nière à les faire trembler! Lui, qui ne pouvait souffrir « que des filles, avant leur mariage, eussent un sentiment, « un avis, un ton de voix assuré; qu'elles prononçassent « jamais un oui, ou un non (i)! Dites-leur tout cela, et « que je prendrai l'esprit de mon père pour parler : pré- « venez-les, ma sœur, je vous en prie... Ce serait les « mal servir, que de souffrir leur irrévérence, et mes en- « fants me sont trop chers, pour que j'approuve leurs « défauts. »
Ce discours fut fermement rendu aux jeunes personnes, et les fit trembler : mais Edme Restif n'en exécuta pas moins son plan; et par ce moyen, la paix fut rétablie pour toujours.
(l) J'ai ouï dire souvent à ma tante Magdeleine, que lorsqu'elle et ses sœurs étaient filles, jamais elles ne répondaient que par ces mots : /e croirais ; Il semblerait; Si telle chose était; un ton décidé leur aurait attiré sur-le-champ une correction rigoureuse de la part de leur père. Je crois cette conduite sage; au moins à en juger par ce qui est arrivé dans ma propre famille, comme on le verra ; il n'y a pas dans la nature d'être plus révoltant qu'une fille décidée : c'est un monstre. (R.)
Le lendemain, après que sa sœur eut parlé, il fit assembler toute sa famille, et tint ce discours, en s'adressant successivement à ses filles :
— « J'ai appris, d'hier seulement, qu'il régnait dans « ma maison un trouble scandaleux, et que l'insubordina- « tion y était portée au point qu'on n'y reconnaissait « plus d'autorité. Si j'avais choisi, pour m'y représenter, « la fille d'un mendiant, et que je voulusse qu'elle exer- « çàt mon autorité, ne fût-elle que servante, j'entendrais « que ses ordres fussent exécutés avec respect, et sans la « moindre discussion : mais c est à mon épouse, c'est à « la moitié de moi-même que l'on résiste; c'est à mon « choix qu'on ose s'en prendre! Hé! qui? Des filles, dont « le rôle ne doit être que la modestie et la soumission ! « Vous mériteriez que je fisse, et sur l'heure, un exemple « capable d'épouvanter toutes les effrontées qui ne savent « pas demeurer à leur place. Mais les prières de celle que « vous avez eu l'indignité d'outrager, me retiennent en- « core... Vous, Anne, n'avilissez pas le nom de votre « grand'mère (Dieu la garde en son sein !) que vous por- « tez... Vous, Marie, dont la figure heureuse devrait an- « noncer une âme bonne et douce, prenez garde que je ne « vous traite avec d'autant plus de rigueur, qu'il parait « que la méchanceté est le choix de votre volonté, et non « un funeste présent de la nature... Vous, Marianne, « j'exduserais peut-être votre caractère étourdi, si vos « excès n'avaient été proportionnés à votre inconsidéra- « tion; cependant, quoique la plus emportée, vous avez « été moins loin que vos sœurs : triste rôle d'un père, « réduit à louer une de ses filles d'avoir été moins cou- « pable que les autres! Quant à vous, Magdelon, qui por- « tez le nom d'une tante que vous n'imitez guère (Dieu « la bénisse et la conserve!), j'ai voulu que vous assis-
« tassiez à cette juste et paternelle réprimande, quoique s< vous demeuriez chez votre grand-père, parce qu'il m'est « revenu que vous faisiez aux étrangers des discours « contre la compagne de votre père : c'est une indignité, « et jamais je n'aurais cru mon sangcapable de s'y livrer. « Ainsi (chose horrible !) ce sont des maitres, des juges « sévères que j'avais, au lieu d'enfants! Sous quel affreux « point de vue ont-ils donc envisagé ma conduite ! et s'ils »< n'ont pas osé le dire, quont-ils pensé sur mon compte?... s\ J'espère que mes fils ne sont pas entrés dans cette abo- « minable révolte ; mais si cela était, si je l'apprenais, je « leur ferais sentir tout le poids de l'indignation d'un père « offensé, et leur punition, audacieuses créatures, servis< rait à vous épouvanter. Qu'il me revienne un mot, « dans la suite!... Puisqu'au lieu d'un père tendre, que « j'ai toujours été, vous voulez un maitre,... c'est un « maitre que vous aurez... Pauvres folles! si vous aviez « affaire à Pierre Restif (Dieu le bénisse à jamais!) où en « seriez- vous? Demandez à votre tante; la voilà... Mais « vous n'auriez pas commis cette faute, sous un tel père, « et tous les jours je bénis et j'admire sa sagesse. Sa juste « sévérité est presque toujours ce qu'il faut à un sexe in- *< domptable, et qui ressemble au plus entêté des ani- « maux; plus on lui souffre, plus il ose... Sur-le-champ, « et toutes à genoux, et qu'on me demande pardon à ma « femme et à moi de sa félonie. Qu'on ne me le fasse pas « répéter ! »
L'air terrible qu'il sut prendre fit tomber à genoux les quatre orgueilleuses, auxquelles leur tante dicta les excuses qu'elles allaient être obligées de faire. Mais à peine eurent-elles dit un mot, que leur belle-mère força la barrière que son mari lui opposait, et vint les embrasser et les relever...
Ediiie Restif ne fit taire aucune réflexiijn à ses filles sur cette bonté de son épouse; il se retira, les laissant avec leur belle-mere et leur tante. C'est ainsi que se passa cette scène. Mais Edme Restif connaissait trop le cœur humain pour compter sur une paix durable : il exécuta sans différer le plan dont j'ai parlé. L'embarras des noces de l'ainée tint d'abord tout le monde dans le devoir et dans l'action, durant une couple de mois ; ensuite le départ de la seconde pour Paris fut un autre sujet de distraction.
Pour augmenter l'union de sa famille, Edme Restif destina sa troisième fille, Madeleine, à Botijat-de-la-Pointe, fils légitimé de sa femme. Ce parti convint à la jeune personne, et si le mariage ne s'est pas fait dans la suite, lorsque Boujat, devenu homme et maitre en chirurgie, eut un établissement convenable, ce fut pour des raisons étrangères aux sentiments des deux accordés (i).
Quant il ses fils, Edme Restif les voyant se destiner à 1 état ecclésiastique, il ne crut pas devoir relever quelques torts qu'ils avaient eus, en prenant trop chaudement de bouche le parti de leurs sœurs. 11 respecta la pureté d'esprit et de cœur que doivent avoir les ministres des autels: parce qu'étant des hommes, il n'aurait pu se dispenser d'entrer avec eux dans certains détails sur la nécessité du mariage ; sur ce qu'un mari doit à son épouse ; sur l'union intime qui est entre eux, union si grande qu'ils ne sont plus qu'un seul être ; sur la tendresse conjugale, etc. Mais il se réserva néanmoins de leur dire un jour sa pensée, lorsqu'ils seraient des hommes faits: persuadé qu un bon
(i; Buujut épousa Mai.l<.-iiuii>cllc I\iln, tille riclic <Je<; environs de Fontainebleau, en eut un fils, et mourut à vingt-six ans, avant mon père et ma mère. L'enfant n'a pas vécu. Madeleine est morte à Courgis, célibataire et dévote, en 1775! (^K.j
curé, pour s'entremettre efficacement de la paix des familles, do'.t connaître certaines choses, qu'il ne peut apprendre que d'un honnête homme mar'.é.
Je vais terminer ce 111'' Livre, p:\run trait dep:été filiale, qui n'est pas étranger à l'Histoire de mon père.
EJme Restif, depuis qu'il savait combien sa femme avait eu à soulTrir, cherchait à donner une leçon efficace à ses enfants du premier lit. La Providence le servit au delà de ses désirs :
En 1735, deux ans après son second mariage, il eut occasion de leur citer le plus bel exemple de piété filiale, et de respect envers un beau-père, dans la personne de Pascal Berthier, petit-fils du bon maitre d'école de Nitry, et fils d'un filleul de mon père.
Il y avait alors, à Sacy, un vieillard nommé Jean Diimont, qui avait un beau-fils et deux garçons, Pascal, Etienne, M'io, ou Edine. Jean Dumont était incommodé des suites d'une jambe cassée à la cheville, et mal remise; mais cet homme était si laborieux qu'il allait à la charrue, dont la fourche ou l'A, comme on dit à Sacy, lui servait d'appui en labourant. Il faisait également le travail de la vigne; on l'y conduisait sur un des chevaux de charrue, et il se traînait en tirant la niègle, espèce d'instrument recourbé, dont on se sert dans le pays. Il parvint ainsi à la plus grande vieillesse. Mais alors il fut incapable de travailler. Son beau-fils Pascal était tendrement attaché à Jean Dumont, qui l'avait élevé avec douceur; mais Berthier, qui venait d'épouser une brune très féconde, était pauvre et chargé de famille; tout son temps était pris. Il ne pouvait donner à son beau-père un jour de charrue, parce qu'il était suite avec deux autres habitants, qui joignaient leurs chevaux au sien, pour en faire une charrue; sur trois jours, il n'en avait qu'un. Cependant, cet excel-
lent cœur voulait être utile à son beau-père; il calcula combien il lui fallait absolument de sommeil pour vivre; il trouva que trois heures suf.isaient. et il allait travailler la nuit pour le vieillard; il labourait ses vignes; lui moissonnait ses blés, ensemenyait même ses champs, en attelant ses vaches à la charrue, au clair de lune, pendant que son cheval se reposait. On fut longtemps sans s'en apercevoir dans le village : Jean Dumont lui-même l'ignorait, et disait que son bon ange faisait ses champs et ses vignes, durant la nuit. Ce fut Edme Restif qui s en aperçut. Il passait un soir, en revenant de Nitry.sous une vigne de Jean Dumont. 11 entend Berthier remuer la terre au clair de la lune : il s'approche doucement, et il voit Pascal donnant la façon d hiver. — « Ho! il est bien tard, Pascal! — Oui, Monsieii Riti! viàs ç'ôl doniii'cge d' laisser pedre ce beau clair de lune! » EJme Restif vit tout d'un coup toute la beauté de la conduite de Pascal. — « Mon gar- « çon! » lui dit-il, « tu es chargé de famille, et tu te « tueras! — Ho! que non! vlai quatre ans que chlai dure! « et je nie pourte ben... Màs, vlai l'heure de m'en aller. » Ils s'en revinrent ensemble.
Edme interrogea Pascal. Voici la réponse de ce bon laboureur :
— « Vous savez que Jean Dumont a épousé ma mère, « fille de votre fillot, Pascal Berthier. mon pauvre père... «< Que Dieu lui lasse paix et miséricorde!...
« Nous étions toat petits, ma sœur Fanchon et moi : « notre mère n'avait quasi rien ; lui avait des champs et %( des vignes, et lui dit : »< Je vous épouserai pour nourrir vos " enfants. »> Et il nous a nourris, et ma mère nous disait « tjus les jours : — Aimez ben Jean Dumont, qui rem- « place votre père! » Et Je lui répondais : — « Oui, ma « mère ! vous voirez quand je serai fort !» Il a travaillé
« tant qu'il a pu; il a eu de la douceur pour nous, autant « et plus que pour ses deux garçons, nés de lui, Je voyais « ça dans ma jeunesse, et que Jean Dumont était infirme. « et je me disais : « Qjiand je serai grand et qu'il sera « vieux, je ferai pour Jean Dumont ce qu'il a fait pour moi, « et pour ma sœur, quand j'étais petit. Ainsi vous voyez « que je le dois; surtout ses deux garçons n'étant pas « forts. J'étais incapable, et il travaillait pour moi : il est « incapable aujourd'hui, et je travaille pour lui. Je repose « trois heures, et c'est assez; je lui donne sur mon repos « qui est à moi. et je n'ôte rien à ma femme ni à mes en- « fants. y
Edme, en écoutant Pascal, sentit couler ses larmes. Quand il eut cessé de parler, il lui serra la main, et s'écria : — « Ho quelle bonne nouvelle je dois porter là-haut, au « bon Christophe Berthier. ton grand-père, de son petitxi fils ! »
En achevant ces mots, Edme Restif se trouvait vis-à-vis la porte de la Bretonne, qui est avant le village, en venant de Nitry et des vignes du Vaudenjean, où travaillait Pascal : il le fit entrer presque malgré lui, et lui fit avaler un grand verre de vin chaud, qu'en hiver on tenait toujours prêt pour mon père, à son arrivée. 11 voulut le faire souper avec lui ; mais Pascal, modeste et timide, ne put s'enhardir assez pour accepter. Il se retira : — « Va, digne « enfant, Dieu te bénira. » Et Dieu a béni Pascal : il est à son aise.
Tel est le beau trait qu'Edme Restif eut à citer à ses enfants du premier lit, pour les porter à honorer leur bellemère : Jean Dumont était un beau-père. C'était quelques jours avant le mariage de l'ainée de ses filles.
Mes sœurs se rappellent que mon père, ce soir-là. était d'un attendrissement extraordinaire, et lorsque Pascal s'en
fut allé, il dit à Marie de rassembler toutes ses sœurs pour le lendemain. Ce fut en leur présence à toutes, qu'il raconta ce qu'il avait vu la veille, et ses larmes coulèrent pendant ce récit.
Après le mariage de l'ainée, le départ de la seconde fille pour la capitale, et l'entrée de la troisième chez son aïeul maternel, la maison fut tranquil'e, et le père de famille put se livrer tout entier à ses occupations, alors très multipliées.