‹ La vie de mon pèreChapitre 19 sur 33 · LIVRE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE QUATRIÈME

/^~^'est ici en quelque sorte, la vie patriarcale de mon ^-^ père. Je vais le considérer comme père de famille, comme juge, comme chef d'une paroisse, qui, par son gouvernement, ressemble en beaucoup de choses aux anciennes républiques.

Léonard Donda'.ne, neveu de Thomas, simple paysan, et qui jamais n'avait entendu parler ni de César, ni même des Romains, avait coutume de dire : — « // vaut mieux être le premier du yaiidupuis (i), que le dernier de Paris. » Le premier d'un endroit est toujours un homme respectable par sa place; il ne convient qu'à des brutaux sans principes, et à des sots de ville (les pires de tous), de le mépriser, dans les charges ridicules qu'ils font jouer à leurs farceurs Italiens.

La petite paroisse de Sacy ayant des communes, elle se gouverne comme une grande famille; tout s'y décide à la pluralité des voix, dans des assemblées qui se tiennent sur la place publique, les dimanches et fêtes, au sortir de la

(l) Hameau dcpendint de Sacy, et dans le territoire duquel sont situés nos bois communs. (R.)

2()() I.A VIF. 1)H MON l'KKK

messe, et qui sunt indiquées par le son de la grosse cloche. C'est à ces assemblées, qu'elle nomme les syndics, dont les fonctions ressemblent assez à celles des consuls chez les Romains; les collecteurs pour les tailles; les gardes-finages pour la sûreté des terres ensemencées et des vignes; enfin les pâtres publics. Le président né de ces assemblées est l'homme du seigneur; le procureur fiscal y expose les sujets à traiter; mais chaque particulier a droit de dénoncer les abus qui sont à sa connaissance, ou de proposer les choses utiles qu'il a imaginées. On traite de ces objets sur-le-champ, et s'ils sont de quelque conséquence, on envoie les syndics au subdélégué de l'Intendance, pour se faire autoriser. C'est encore dans ces assemblées qu'on désigne chaque année le canton que chacun doit couper dans les bois communs ; on tire au sort, à l'exception du pasteur, du chef, quand ce dernier est habitant, et des deux syndics, auxquels on assigne nommément les cantons les plus fournis. Mais depuis la mort de mon père, le juge ni aucun officier de la Justice ne sont plus du village; ce sont des hommes de 'Vermenton, que l'on a crus plus éclairés. Qu'il me soit permis de déplorer le sort d'une paroisse livrée à des gens de plume étrangers, dont l'intérêt est d'y faire naitre les divisions : il serait cent fois moins dangereux, que les paysans eux-mêmes fussent revêtus de ces charges, dont on les croit incapables : ils connaissent parfaitement (comme faisait mon père) les moyens les uns des autres, et un procès se trouve complètement instruit, avant que les parties aient parlé; ilest unpossible qu'ils en imposent sur rien à un juge du pays... Mais je m'arrête, et cette qiiérimonie (comme on disait anciennement) ne me servira que de transition, pour amener la manière dont Edme Restif rendait la justice,

L AUDIENCh

Je vois, je vois le ciel, qui remet (la vengeance) entre les nmins Je vos enfants. (I^agc 20s.)

Il connaissait et les moyens des parties et leur manière de penser, et les motifs qui les déterminaient. C'était d'après cette connaissance qu'il cherchait toujours à les concilier. Il y employait tous ses efforts; mais lorsqu'il n'y pouvait réussir, il laissait agir la loi, et la suivait ponctuellement. Aucun motif particulier ne le déterminait, que les formes observées, unies au bon droit. Aussi, aucunes de ses sentences, durant le cours d'une longue magistrature, n'ont-elles été infirmées, ou si elles l'ont été au Bailliage d'Auxerre, il a eu la satisfaction de voir les arrêts du Parlement confirmer le bien jugé de la première sentence. Ce succès, jamais démenti, lui concilia singulièrement le respect et la confiance, non seulement de ses habitants, mais encore de tous ceux des bourgs circonvoisins.

Il ne donnait rien à la pitié comme juge : c'était autre chose comme particulier. Un jeune procureur postulant, fils de son neveu le procureur fiscal et depuis avocat célèbre dans une Cour Souveraine, plaidait les causes avec beaucoup de pathétique, lorsque le sujet s'y prêtait : chargé de celle d'un pauvre habitant qu'un riche bourgeois de Cravant dépouillait d'un héritage, il excita la sensibilité de l'auditoire, et le juge lui-même ne put retenir quelques larmes. Cependant le pauvre perdit sa cause avec dépens. Le richard présentait un titre valable, et le pauvre avait, disait-il, perdu le sien lors de l'incendie dont j'ai parlé.

Au sortir de l'audience, le juge invita l'étranger à diner ; il y fit trouver le vénérable pasteur, Messire Antoine Foudriat, le procureur fiscal et le jeune défenseur qui avait succombé. Edme Rcstif était persuadé, dans le fond de son âme, que le pauvre habitant avait raison. On dina; mais à la fin du repas, le pauvre qui avait perdu fut

averti, et vint se présenter, afin d'obtenir quelque répit pour les dépens, qui n'étaient pas considérables. L'étranger, touché de ce qu'il voyait, refusa de recevoir ceux qui le concernaient et en donna quittance. On renvoya le pauvre homme.

Dès qu'il fut sorti, le juge pria l'étranger qui avait gagné de lui donner un moment d'entretien particulier. Il lui exposa ses doutes sur la légitimité de son triomphe avec tant de force, qu'il l'ébranla; mais cet héritage l'accommodait et cette raison seule l'empêcha d'être juste. II partit. Le pasteur, le juge et le procureur fiscal, de concert, résolurent d'acheter à leurs dépens un petit héritage à vendre, voisin d'un champ du pauvre homme, et de le lui donner pour le dédommager. Ils exécutèrent ce plan sur l'heure, le juge étant notaire, et l'on envoya dire au pauvre homme de venir signer l'acte, sans lui expliquer de qui lui venait cette libéralité; de sorte qu'il crut que celui qui avait été capable de lui remettre les dépens avait aussi fait ce bel acte de générosité. Dans cette idée, le pauvre alla dès le lendemain, plein de reconnaissance, remercier le bourgeois de Gravant, portant un petit présent de gibier et de volaille. L'homme riche, surpris de ce qu'il apprenait, déclara qu'il n'avait aucune part à l'acquisition : mais, entrevoyant la source d'où elle venait, il écrivit surle-champ à son métayer de Sacy de mettre le pauvre homme en possession d'un champ de pareille contenance au sien, à son choix dans toutes les terres qu'il faisait valoir. Ce qui fut exécuté : le pauvre homme eut deux champs au lieu d'un et devint l'ami et le protégé de sa partie adverse, qui dans la suite l'a constamment obligé.

On sent que, dans les grandes villes, il n'est pas possible qu'on ait ainsi des juges qui connaissent tous les particuliers : mais c'est un avantage que nous osons sup-

plier les seigneurs de paroisse de procurer aux campagnes ; moins de lumières et plus de probité : c'est ce qui sera d une grande utilité dans ces premières juridictions. D'ailleurs, le juge et son procureur étant dans l'endroit, ils ont l'œil sur tout, et les abus sont, ou prévenus, ou aussitôt réprimés. Je reviens à la suite du trait que je rapportais.

Lorsque tout fut terminé, on complimenta le jeune orateur, et le père, à cette occasion, félicita son fils d'être, en cela, l'imitateur d'Edme Restif. 11 cita un plaidoyer de son oncle, lorsqu'il n'était que procureur, et que M* Boujat. son prédécesseur, siégeait encore :

La cause était celle d'une mère qui plaidait contre ses enfants, pour être maintenue dans la jouissance entière du bien de feu son mari. La demande n'était pas juste. Mais Edme Restif, dans l'intention de faire rentrer ces enfants en eux-mêmes et de les toucher, se chargea de la cause et prépara un discours sur ce que les enfants doivent à leurs incres. 11 parlait de cœur, comme on peut l'imaginer, lui qui était si bon fils et qui agissait alors avec sa bonne mère précisément comme cette veuve désirait que ses enfants en agissent avec elle. Il fit d'abord une peinture loucliante de la tendresse de cette mère pour ses deux fils el sa fille dans leur enfance : il représenta quelles peines elle avait essuyées pour les élever, après la perte qu'elle avait faite de son mari ; comme elle avait travaillé la nuit et le jour, ce qui était à la connaissance de tout le monde: comme elle s'était privée du nécessaire, pour qu'ils n'en manquassent pas : il en cita des exemples connus qui firent fondre en larmes l'auditoire, en même temps qu'ils excitaient son admiration. Le juge, touché, ne pouvant se contenir sur son tribunal, s'écria :

— « Holà! holà I maître Restif, vous tendez des pièges « à la Justice; et le droit est pour les enfants, si la nature « et la raison sont pour la mère, y

— « Le droit est la nature et la raison, » repartit trop vivement le jeune procureur. Le juge lui imposa silence.

— « Permettez-moi, monsieur, » lui dit Edme Restif, « avant que vous prononciez, de m adresser à présent à

« ces enfants durs, il faut le dire, et que je tâche de les

« émouvoir pour une si tendre mère, courbée sous le « fardeau des ans, qui leur demande, dans la force de « leur âge, au nom de la vie qu'elle leur a donnée, de »< quoi soutenir la sienne : elle ne veut que du pain, ses « larmes l'arroseront, s'ils le lui donnent trop dur. »

Ce mot, beaucoup plus touchant et plus énergique puur des paysans que les gens des villes ne peuvent se le figurer, excita les sanglots de toute l'assemblée; les enfants seuls avaient les yeux secs.

— « Vous avez gagné votre procès, » s'écria Edmc Restif; « vous l'emportez sur une mère : triste et malsi heureuse victime! Mais, au nom de l'humanité, pour « votre intérêt, n'en abusez pas! ne réduisez pas au déses- « poir cette infortunée qui vous a tant aimés!... » (Et la prenant par la main, et la faisant avancer) « Que faut-il « qu'elle fasse? doit-elle vous demander grâce ? et l'obtien- « dra-t-elle de vous? » (les voyant toujours insensibles) « Infortunée ! » s'écria-t-il, « ce sont des tigres et non des \< hommes, que vous avez portés dans votre flanc, et ils « le déchirent aujourd'hui ! Venez, venez, je vous servirai x< de fils... Et vous, malheureux, tremblez! tremblez! « mais ne redoutez pourtant pas la malédictit)n mater- « nelle : trop tendre encore, votre mère vénérable vous « bénit du mouvement de ses lèvres ; mais la vengeance s\ n'en sera que plus terrible : je vois, je vois d'ici le Ciel

« vengeur qui la remet dans les mains de vos en- « fants! »

Il prononça ces derniers mots avec tant de véhémence, que l'auiitolre poussa un cri de frayeur. Les inflexibles enfants furent enfin ébranlés : ils vinrent embrasser leur mère, et se désistèrent sur le barreau de toutes leurs demandes; promettant et s'engageant formellement devant leurs concitoyens de laisser leur mère en tranquille et paisible jouissance de tout, tant qu'elle vivrait.

EJmeRestif, un p^u remis de son excès d'enthousiasme, fit des excuses au juge, à l'assemblée, et même aux enfants, pour la iïn de son discours, qu'il avoua être trop forte : mais le juge l'embrassa, l'assemblée applaudit et les enfants eux-mêmes le remercièrent.

EJms Restif s'approcha ensuite de l'oreille du juge et lui dit, en présence du procureur fiscal, du greffier et des autres olliciers seulement :

— « Monsieur, j'ai défendu sciemment une cause que « je devais perdre; je dois les dépens : et à quelque chose « qu'ils se montent, adressez-moi l'exécutoire, sans que « cette pauvre famille en entende parler. C'a été mon « dessein, dès le premier instant où cette pauvre mère est »^ venue s'adresser à moi. »

Tel fut le récit que fit le procureur fiscal de cette belle action de son oncle. Le pasteur le loua; le jeune procureur se félicita de marcher de loin sur ses traces : le respectable Edme Restif larmoyait d'attendrissement. Ce trait lui rappelait son honorable père et sa bonne mère, et c'était pour eux que cou'a'.ent ses larmes.

— « Mes enfants, » dit Antoine Foudriat à la petite famille qui était présente, « aimez votre père et votre u mère, et vous aurez toutes les vertus. Vous aimerez

« Dieu et le prochain ; ce qui est toute la Loi. comme dit

« JÉSUS. Aimez et vénérez votre père, car vous avez en

« lui le modèle et l'exemple de la conduite d'un honnête

« homme. »

J'ai passé légèrement sur deux qualités de mon père, celle de chef de sa communauté et celle de juge (i) : ces titres, tout importants qu'ils sont aux yeux du bon citoyen, sont moins intéressants et moins généraux que celui de père de famille. C'est en cette dernière qualité qu'Edme Restif fut peut-être le premier homme de son siècle : qu'on permette cette expression à un fils qui est l'historien de son père. Cependant, j'espère que le Lecteur, lorsqu'il aura suivi le détail des faits que j'ai à lui pré-

(i) J"ai omis plu'^ieurs traits, surtout ceux qui regardent le criminel. Edme Restif avait touj>iurs à la bouche cette maxime : — « Combien de gens seraient iionnètes, s'ils pouv.iient persu.uier qu'ils l'ont toujours été! » Il anJantit deux procédures cri iMuclles. l'une qui regardait un jeune garçon, dont les clievaux avaient mallieureuscnjcnt tué un homme; et telle était la confiance qu'on avait en lui, que le coupable vint se cacher chez le juge, pendant qu'Edme Restif accuinmudait l'atfaire avec les parents du mort. L'au'.re procédure concernait une prjuvre fille qu'un accident mit dans une position qui pouvait être mal interprétée : on l'accusait d'avoir fait périr son cn.'ant .. S il vivait, je n'aurais osi le révJler; mais il est mort, avec lu satisfaction d'avoir sauvé un citoyen utile qui se sera t au moiiu corrompu dans les prisons, et une bonne mèie de famille. Les justiciers île village n'ont que trop la fureur des procf s criminels pour les sujets les plus minces; ils crtiient se dunner de l'importance par l.î. En vi.ici un exemple récent : un homme, propii taire d'un pressoT, y découvrit un tmu par lequel le vin fuyait; il le tamponna inutilement, la pression faisait un nouvel écart: le propri.'t.iire garda le silence pour ne pas i iscréiiiter son | ressoir, et mit un vase sous la table, pour recevoir le vin >.ui fuyait et le remettre en secre, diins raui;e d'écoulement. L'n paysan brutal s'en aperi,-ut : il intenta un procès criminel q e les othci.'rs externes instruisireiU avec chaleur; la mère de l'accusé, Icmine respectable, mourut de dou eur av.int i,ue son fils eut prouvé son innocence. Jaiuuis pareil scandale ne serait arrivé sous Edme Restif. (R.)

senter, partagera mon enthousiasme, ou tout au moins l'excusera et le trouvera légitime.

Mes Concitoyens, c'est le tableau d'une vertu de tous les jours, que je vais vous offrir; d'une vertu facile, aimable, et qui est le seul fondement solide du bonheur pour cette vie et de la réputation qu'on laisse après sa mort.

Après avoir réprimé l'anarchie qui voulait s'introduire dans sa première famille, Edme Restif se vit heureux, au sein de la nouvelle. Ses travaux lui avaient procuré une sorte d'aisance; il jouissait d'une considération méritée; ses enfants aines, filles et garçons, se portaient au bien; enfin, il était chéri et respecté de son épouse, comme Pierre l'avait été d'Anne-Margueritc Simon.

Les soirs, à souper, qui était le seul repas où toute la famille pouvait être réunie, il se voyait comme un patriarche vénérable, à la tête d'une maison nombreuse; car on était ordinairement vingt-deux à table, y compris les garçons de charrue et les vignerons, qui, en hiver, étaient batteurs, le bouvier, le berger, et deux servantes, dont l'une suivait les vignerons, et l'autre avait le gouvernement des vaches et de la laiterie. Tout cela était assis à la même table : le père de famille au bout, du côté du feu; sa femme à côté de lui, à portée des plats à servir (car c'était elle seule qui se mêlait de la cuisine ; les servantes qui avaient travaillé tout le jour, étaient assises, et mangeaient tranquillement); ensuite les enfants de la maison, suivant leur âge, qui seul réglait leur rang; puis le plus ancien des garçons de charrue et ses camarades : ensuite les vignerons; après lesquels venaient le bouvier et le berger ; enfin les deux ser\antes formaient la clôture :

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