‹ La vie de mon pèreChapitre 20 sur 33 · LA LECTURE DU SOIR · texte numérisé non relu

LA LECTURE DU SOIR

Riiiifilloii^-iious, mes enfants, c'eut l'Esprit-Sniiil ijin va pLirler. (Page 211.)

elles étaient au bout de la longue table, en face de leur maîtresse, à laquelle elles ne pouvaient dérober aucun de leurs mouvements.

Tout le manie mangeait le même pain : la distinction odieuse du pain blanc et du pain bis n'avait pas lieu dans cette maison; d'ailleurs ce n'aurait pas été une économie, le son un peu gras étant nécessaire aux chevaux, aux vaches laitières, aux porcs qu'on engraissait, et même aux brebis, lorsqu'elles avaient agnelé.

Pour le vin, comme le père de famille en usait peu, et qu'il n'en avait pris l'usage que fort tard, il n'en buvait que de vieux. La mère de famille ne buvait que de l'eau, que S3n mari n'avait pas eu peu de peine à l'engager à rougir seulement par une idée de vin. Les enfants buvaient tous de l'eau, sans exception. Les garçons de charrue et les vignerons buvaient un vin qui leur était beaucoup plus agréable que celui du maître ne leur aurait paru : c'était le vin de pressurage, passé sur un rapc de raies àt raisin. Tout le monde sait que les paysans aiment un vin qui gratte le gosier; et ce goût général est considérablement renforcé àSacy, où l'espèce humaine est d'une grossièreté et d'une massiveté qui a peu d'exemples, même en Allemagne. Germain, le premier garçon de charrue, avait l'air véritablement Tudesque : c'était un gros homme, dont la face, sans être grasse, était haute et large d'un demi-pied : il avait l'air d'une force incroyable; et malgré cela, on voyait répandue sur sa physionomie une nuance de bmtéqui rassurait, et qui faisait que les enfants même le recherchaient pour jouer avec lui. Après le maître et la maîtresse, c'était Germain qui était le plus respecté. Les autres domestiques ne faisaient rien sans prendre son avis; et il le donnait toujours, sans avoir l'air de commander. C'était un excellent garçon! Heu-

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reuses les maisons ou il y a de pareils serviteurs! heureux les bons domestiques, qui trouvent des maitres capables de les bien apprécier!... Le bouvier et le berger, qui étaient ordinairement des jeunes gens, portaient respect aux garçons de charrue et aux vignerons; les deux servantes se montraient obligeantes envers eux tous, et leur maitresse les avaient chargées de raccommoder le linge et les hardes des hommes. Ces filles avaient en outre des temps fixes où elles pouvaient travailler pour elles-mêmes.

II n'avait pas été possible à Edme Restif de mettre un certain ordre dans la journée pour les prières, ni même pour les repas : les devoirs des différentes personnes à gages étaient absolument distincts; il n'y avait que le déjeuner, à cinq heures du matin, où ils fussent à peu près tous réunis; car, en été. le bouvier et le berger étaient déjà partis pour les pâturages. On faisait une courte prière en commun, composée de l'oraison dominicale seulement; ensuite on se séparait, pour ne se rejoindre tous ensemble que le soir. Mais alors personne ne manquait. C'était donc après le souper que le père de famille faisait une lecture de l'Écriture sainte. 11 commençait par la Genèse, et lisait avec onction trois ou quatre chapitres, selon leur longueur, les accompagnant de quelques observations courtes et peu fréquentes, mais qu'il jugeait absolument nécessaires. Je ne saurais me rappeler, sans attendrissement, avec quelle attention cette lecture était écoutée; comme elle communiquait à toute la nombreuse famille un ton de bonhomie et de fraternité (dans la famille je comprends les domestiques). Mon père commençait toujours par ces mots : — ^< Recueillons-nous, mes « enfants; c'est l'Esprit saint qui va parler. » Le lendemain, pendant le travail, la lecture du soir précédent

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faisait ordinairement le sujet de 1 entretien, entre les garçons de charrue surtout.

11 faut, a cette occasion, que je rappelle une observation qu Vjn a déjà vue dans V Ecole des Pères, tome I'^'", p. 264 : c'est que la charrue dcjnne des mœurs plus innocentes que la culture de la vigne, quoique celle-ci soit très pénible; que les bouviers sont inférieurs de ce côté-là aux vignerons, et que les bergers ont encore moins de candeur et d'innocence que les bouviers. Il faut en \oir la raison dans l'Ouvrage cité.

Après la lecture, suivait en été une courte prière en commun ; on faisait ensuite réciter aux jeunes gens une leçon du catécliisme du Diocèse; puis on allait se coucher en silence; car. après la prière du soir, les ris et la conversation à voix haute étaient sévèrement interdits.

En iiiver. ou les soirées sont plus longues à la campagne (car. a la ville, le temps est toujours le même), après la lecture et la leçon de catéchisme, le père de famille racontait des histoires, soit anciennes, soit modernes; il y faisait entrer à propos les plus belles sentences des Anciens (i). C'était la récréatit)n. L'avidité était extrême pour ces récits instructifs; et comme chacun pouvait rire et faire ses observations, c'était un amusement délicieux pour des paysans et des enfants qui n'en avaient jamais connu de plus agréable. Il fallait que ces entretiens et la lecture plussent beaucoup! Nous avons eu souvent chez nous les fils des meilleurs habitants pour domestiques ; et lorsque leurs parents leur demandaient

(i) On trouve à la fin du tome 1" de VHcole des Pères, pages 453 ci suivantes, un exemple de ces conversations. J'ai tiré de celles de mon père la plupart des faits de cet Ouvrage : les autres m'ont été racontés pur ni:i respectiihK' tante Mairdeleiiu- et piir quelques vieillards de Nitrv. ' (K.)

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