‹ La vie de mon pèreChapitre 3 sur 33 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

poME Kestif, tils de Pierre, et d Anne-Marguerite *-^ SiiMON, naquit le i6 Novembre 1690, à Nitry (i), terre dépendante de l'ahbaye de Molesmes, dans le Tonnerrois. Son père avait une fortune honnête : c'était un homme

(1) Nitry, dans It- département de l'Yonne (arrondissement de Tonnerre, canton de Noyers).

charmant par la figure, et d'une conversation amusante; on le recherchait de toutes parts, et lorsqu'on ne pouvait l'avoir, on venait chez lui. Comme il avait la satisfaction de toujours plaire, il prit aisément le goût d une vie dissipée. Ses affaires en souffrirent.

Edme n'avait pas de brillant dans l'esprit : son père le crut sot, et le négligea : mais le caractère de ce jeune homme était solide ; il avait le sens droit, et l'esprit si juste, que dès l'âge de douze ans, eflFrayé du délabrement des affaires de sa maison, touché des larmes de la plus tendre des mères, il se mit à la tête et entreprit d'empêcher une ruine totale. La conduite de son père, quoique honnête suivant le monde, fut pour lui une salutaire leçon; mais, loin qu'elle diminuât son respect, il porta si loin cette vertu, que c'est encore un proverbe à Nitry : « 11 craint (i) ses parents, comme Edmond craignait son « père. »

Ce père, si aimable avec les étrangers, était terrible dans sa famille : il commandait par un regard, qu'il fallait deviner; à peine ses filles (elles étaient au nombre de trois, en y comprenant Anne Mandinc, sœur utérine) obtenaient-elles quelque indulgence. Je ne parle pas de son épouse : profondément pénétrée de respect pour son mari, elle ne voyait en lui qu'un maitre adoré. Quoiqu'elle fût d'une famille supérieure, puisqu'elle était alliée aux Cœur- DEROi, dont il y a encore des Présidents au Parlement de Bourgogne, elle se précipitait au-devant de ses moindres volontés; et lorsqu'elle avait tout fait, un mot de son impérieux mari la comblait : — « Ma femme, reposez-vous. »

(l) Le mot craindre, en ce cas, est pris pour aimer : c'est l'usage du pays, en parlant de Dieu et des parents. (R.)

L'accolade d'un souverain n'aurait pas Hatté davantage un courtisan.

Mais si Anne-Marguerite respectait son mari comme un maître, elle en était bien dédommagée par la tendresse de ses enfants : tous faisaient avec elle cause commune ; au plus léger chagrin, ses filles l'entouraient, essuyaient ses larmes, et si quelquefois un mot demi-respectueux leur échappait à l'égard de leur père. Anne reprenait sur-lechamp sa fermeté, et faisait une remontrance vigoureuse.

Pour son fils, c'était son plus efficace consolateur. Quelle tendresse! comme il rendait à sa mère toute la déférence qu'elle avait pour son mari! Aussi Anne-Marguerite disait-elle quelquefois à ses filles : — « Ce que je « fais pour un homme, un homme le fait pour moi : où « est mon mérite? Mes enfants, si quelquefois j'étais assez i< malheureuse pour avoir une pensée de révolte contre « mon mari, cette seule idée la chasserait : C'est le père « d'Edmond. »

La manière dont Edmond témoignait sa tendresse à sa mère était toute active : s'il se trouvait présent lorsqu'elle était grondée par un mari impérieux, il n'allait pas faire à son père des caresses qu'il aurait repoussées; il embrassait sa mère, et choisissait cet instant pour lui rendre compte de quelques ordres quelle lui avait donnés, et qu'il avait exécutés avec succès. Le maitre fier préférait alors de s'adresser à sa femme; il adoucissait le ton, et se retirait calmé.

La première éducation extérieure, c'est-à-dire, hors de la maison paternelle, fut donnée à Edmond par deux personnes également respectables, et telles, que c'est le plus grand bonheur pour des paroisses, quand il s'en trouve de pareilles : je veux dire, le curé de Nitry, et son maitre d'école, le respectable Berthier, dont le nom. au bout de

quatre-vingts ans, est encore en bénédiction dans le pays. Quelle glorieuse noblesse, que celle-là!... Ce maitre d'école était marié, et chargé de beaucoup d'enfants : cependant il s'acquittait de son devoir d'une manière si exacte, si généreuse, si belle; sa qualité de père de famille le rendait si respectable, que sa conduite serait la meilleure preuve que le célibat n'est pas une condition avantageuse dans les personnes chargées de l'instruction, et même dans les ministres des autels. Loin de la : tout célibataire est égoïste: il l'est par nécessité; qui ne tient à personne, suppose que personne ne tient à lui ; il faut une vertu au delà des termes ordinaires, pour qu'un célibataire ait de la vertu comme certains curés. Ils n'en sont que plus respectables, sans doute : mais doit-on rendre la vertu si dilficile? Quand viendront les temps?... Hélas! on me fera peut-être un crime de ce souhait patriotique!

Je ne veux peindre le vénérable Berthier que par ses actions : je les ai déjà consignées dans l'Ecole des Pères, ouvrage que j'ai rédigé de plénitude de cœur, où j'ai rapporté ce que j'ai vu, et ce que j'ai entendu. 'Voici le passage; il est à la suite d'un autre qu'on doit trouver à la fin de cet Ouvrage, et c|ui oflVe de même le portrait du vénérable curé. C'est mon père qui parle :

— « Notre maitre d'école ébauchait l'ouvrage du pasteur, et l'achevait. Je m'explique. Il commençait à donner les premiers éléments aux enfants, et faisait aux grands garçons et aux grandes filles des leçons familières sur la conduite ordinaire de la vie, entre mari et femme, frères et sœurs, etc. (]!omme il était marié, et père d'une nombreuse famille, ses conseils ne paraissaient que le fruit de son expérience : cependant on a su. depuis, que tout était prémédite avec le pasteur. Deux fois l'an, on avait des

\acances. pour la récolte des grains, et pour les vendanges : il ne rentrait même que peu d'écoliers après les moissons; le grand nombre attendaient la fin des gros ouvrages. Les jours fixés étaient le dernier Juin pour la clôture, et le 20 Octobre pour la rentrée : il n'y avait point de leçons ces deux jours-là; le bon vieillard consacrait le temps de la classe à des discours, que je ne puis me rappeler sans attendrissement.

« Celui de Juin roulait sur les torts qu'on pouvait faire au prochain dans la campagne, durant les récoltes, et sur l'emploi des heures de relâche que les travaux pouvaient laisser.

« Mes enfants, » disait-il, « nous allons nous quitter « pour plus de quatre mois; les travaux de la campagne « vous appellent ; il faut soulager des pères et des mères « qui vous ont donné le jour, qui vous nourrissent, qui « souffrent pour vous le froid, le chaud, la soif et la faim ; « ces bons parents vont vous laisser, durant la belle saison « de l'année, les travaux les plus doux, ils se réservent « toujours ce qu'il y a de plus pénible ; bien différents en « cela des gens de métier des villes, qui chargent l'ap- « prenti de ce qu'il y a de plus dur et de plus fatigant « dans la profession, et qui par là épuisent ou défigurent « des corps tendres et non encore formés. Ainsi, mes « chers enfants, vous allez, les uns continuer, les autres « commencer un doux apprentissage de l'art le plus noble, « le plus utile à l'homme, d'un art qui a pour chef et pour « instituteur Dieu lui-même. Sentez-en bien toute la di- « gnité, mes chers enfants, et ne le déshonorez pas. ne le « dégradez jamais par une mauvaise conduite, en étant « injustes, méchants, fripons, gàteurs du bien dautrui, \< par vous-mêmes ou par vos bestiaux. C'est là le grand *< point, mes chers et jeunes amis! Vous allez passer des

« journées entières dans les bois et dans les champs, avec

« des étourdis de votre âge, loin de la vue de vos bons

« pères et mères, qui vous retiendraient dans la crainte

« de Dieu et des hommes : un seul mauvais sujet, par ses

« conseils, ses instigations, peut mettre à mal la moitié

« des enfants d'une paroisse. Mes écoliers, je vous prie au

« nom de notre bon Dieu, à votre nom à vous-mêmes et

« au mien à moi, qui vous chéris tous, de vous souvenir

« quelquefois, dans ces occasions, des instructions que

« vous recevez ici ; de vous représenter notre bon prêtre

« vous inculquant le bien, et le pauvre vieillard Berthier

« le secondant de tout son petit pouvoir. Ecoutez, mes

« bons amis; lorsqu'on vous donnera de mauvais con-

« seils, ou qu'il vous viendra quelque mauvaise pensée,

« arrêtez-vous un moment et dites-vous : Que vais-je

« faire là? Supposons que je visse quelqu'un qui voulût en

« faire autant dans notre bien, serais-je bien aise? que

« lui ferais-je? que lui dirais-je? Peut-être dans le mo-

« ment, en punition de ce que je suis tenté de commettre,

« Dieu permet-il qu'un autre nous en fasse autant ou pis?

« Comment oserai-je me plaindre d'un fripon, si je vais

« l'être moi-même? Si quelqu'un m'allait voir, que pen-

« serait-on? Mais supposons que personne ne me voie :

« Dieu te voit, malheureux. Dieu te voit, et tu ne trembles

« pas!... Mes chers enfants, jamais un jeune garçon, une

« jeune fille qui voudront se rappeler ce que je vous dis

« là, ne se laisseront aller au mal. Nous sommes tous

« frères dans la paroisse, nous devons tous veiller sur les

« biens les uns des autres. Quelle agréable communauté,

« si cela était ainsi! Hé bien, mes chers écoliers, que

« chacun de vous se dispute la gloire de commencer : que

« Nitry donne l'exemple aux villages d'alentour, et qu'on

« ne récite notre nom que pour le louer. Chacun y ga-

« gnera tout ce que les méchants font perdre, et tout ce « qu'on fait perdre aux méchants pour se venger d'eux. « Voilà comme, dès cette vie, la bonne conduite a sa « récompense. Je vous en prie, mes enfants, ne me donnez « pas le chagrin d'apprendre que quelqu'un de vous ne « tient compte de ce que je vous dis ici ; je vous en prie. « les larmes aux yeux : ayez pitié d'un vieillard qui « répondra devant Dieu, mais sans vous décharger, de « tout le mal que vous ferez, et qu'il aura pu empêcher... « J'ai à vous dire encore que voilà sept à huit mois « d'école qui viennent de s'écouler : mes enfants, tâchez « de ne pas oublier; emportez aux champs, quand vous « y conduirez vos bestiaux, l'Abrégé de la sainte Bible, « que voici, et rassemblez-vous, pour en lire ensemble « quelques chapitres : cela vous entretiendra dans la lec- « ture; les dimanches, écrivez quelques pages; c'est pour « vous que vous travaillerez, en vous mettant en état de « faire vos. affaires vous-mêmes un jour. Adieu, mes chers « écoliers; Dieu vous bénisse, comme je vous donne moi- « même mon impuissante bénédiction, et faisons une « petite prière avant que de nous quitter, pour obtenir « qu'il la confirme. » Après la prière, il nous embrassait tous et nous congédiait.

« Le discours de la rentrée avait deux parties : dans la première, le bon maître rappelait toutes les fautes que ses écoliers avaient commises durant l'été, il leur en faisait nommément des reproches, ou plutôt des plaintes modérées, et les exhortait à réparer le mal qu'ils avaient causé. Il est bon de vous dire, que durant les vacances, le bon vieillard ne cessait pas d'avoir les yeux ouverts sur nous ; il savait toutes nos actions : les peines qu'il se donnait pour cela sont incroyables! mais elles étaient prudentes, et nous ne les voyions pas. Il ne se permettait aucune

remontrance, durant la déposition de son autorité, comme il l'appelait : il rendait compte de ses découvertes au bon curé, et ils se concertaient ensemble pour la réparation du mal et l'amendement des coupables. Mais tout cela était secret comme une affaire d'Etat. La seconde partie de son discours n'était que des exhortations au bon emploi du temps : il faisait ensuite la distribution des places, mettant au rang le plus proche de lui les plus ignorants, et les plus savants au plus éloigné ; parce qu'il disait que l'ignorant devait être à portée d'entendre ce qu'il enseignait aux autres. Aussi était-ce le premier banc qui récitait le dernier. Je vais vous dire en substance le dernier discours qu'il ait prononcé, la mort nous l'ayant enlevé trois mois après :

« Nous voici encore une fois réunis, mes enfants. Que « cette journée du commencement de mes travaux aurait « de douceur pour moi, si je vous revoyais tous dignes « d'éloges, et si j'avais à me féliciter qu'aucun de vous « n'a méprisé les paroles d'un pauvre vieillard qui vous « a priés, à mains jointes, de ne pas le charger, aux yeux « du grand Juge, des fautes qu'il aurait dû vous empêcher « de commettre! O mes enfants! vous craignez donc « moins le bon Dieu que les hommes ! Cependant les « hommes ne sont rien ; ils ignorent, la plupart du temps. « toute la noirceur d'une action; mais Dieu déroule jus- « qu'au dernier repli des cœurs. Un père si bon ! qui nous « a envoyé la récolte pour nous nourrir, sans la provi- « dence de qui rien n'eût prospéré, on l'a offensé dans le « moment même qu'on recevait le pain de sa main! on « l'a outragé dans ses frères, dans ses amis, dans les « habitants du même bourg, dans ceux avec qui, chaque « dimanche, on se trouve réunis, comme une seule ^\ famille, dans la maison d'action de grâces! avec qui

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