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la raison qui leur faisait désirer avec tant d ardeur d entrer dans notre maison, ils n'en donnaient pas d'autre que la lecture et les entretiens du soir. Si mon père avait été capable de politique, c'en aurait donc été une excellente que de tenir cette conduite.
Quant au travail de la journée, le père de famille s'occupait lui-même avec infatigabilité, et prêchait beaucoup plus d'exemple que de paroles: aussi n'v eut-il jamais de meilleur maître et plus chéri des i2fens qui le servaient : c'est que le service était réciproque, lorsque l'ijccasion s en présentait. Il avait souvent a la hduclic cette maxime du Sage : « Si lu iis un hou serviteur, qu'il te ^oit comme ton lime: traite-le comme s'il étdit ton frère. >» {Eccl. ch. 33.) Et cette autre : « N'accal'>le point un serviteur qui fait ce qu'il peut, et qui emploie son âme à ton service. » {Id.. ch. 7.) Il se levait dès lé matin, et conduisait lui-même une de ses charrues. Il était un parfait laboureur : ses garçons n avaient qu'à 1 imiter, et aucun, pas même Germain, ne put se flatter de l'égaler. C'était de cette seule habileté qu il était glorieux : on vovait à un léger sourire, qui se traçait sur sa ligure toujours gracieuse et douce, combien il était tlatté, quand on lui disait qu il était un excellent laboureur. — si (^cst i Art des .Arts. »* répc^ndait-il quelquefois. « et l'on peut être un tant soit peu vain d \' « exceller. »^ Il avait de la répugnance pour le travail de la vigne, et il ne s occupait dans les siennes qu'aux vendanges: mais il les visitait en bon maitre. et se connaissait parfaitement a ce qui manquait. O n'était pas un défaut que cette répugnance : s'il avait eu le goût du travail de la vigne, avec ses autres occupations, le notariat, la magistrature, les consultations, les arbitrages, il aurait fallu qu'il abandonnât le labourage, qu il chérissait par-dessus tout.
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On ne l'a jamais vu un seul instant inoccupé, si ce n'est les dimanches et fêtes : encore avait-il un livre à la main en se promenant, s'il était seul, et ce livre était ou de morale, ou de jurisprudence, dont il étudiait quelque passage relatif aux causes qu'il avait à juger dans la semaine. Il disait que, dans ces cas, son Praticien Français était un excellent livre de dévotion, puisqu'il y apprenait son devoir.
Il était d'un facile accès pour ses garçons, mais un peu plus sur la réserve avec ses filles qu'il ne tutoyait jamais.
Dans l'intention où il était de lier sa première famille avec la seconde par tous les nœuds possibles, il fit les aines parrains et marraines des cadets. Le brave curé de Courgis. et Anne, l'aînée des filles, m'ont nommé; et ainsi de suite, jusqu'au plus jeune de tous, dont je fus parrain à mon tour, avec la plus jeune des filles du premier lit, en 1745, mon père ayant alors cinquantecinq ans.
L'année suivante, la prospérité d'Edme Restif, malgré la charge de quatorze enfants vivants qu'il avait alors, excita l'envie d'un habitant de Sacy, collecteur des tailles (i). Il fit porter la cote de mon père à une taxe exorbitante : Edme Restif s'en plaignit modérément, mais on n'y eut aucun égard. Piqué, trop vivement peut-être (ce sont ses propres termes), il crut devoir user du bénéfice de la loi, portée en faveur des pères de douze enfants
(i) « La charge du collecteur, que chacun devait remplir à son tour, était odieuse à tout le monde ; elle faisait émigrer dars les villes la plupart des propriétaires riches. Ces collecteurs étaient tax -s, pour leur travail, à. 6 deniers par livre et touchaient en outre, pour leurs frais, environ 1 pour loo du montant des tailles; mais ils étaient responsables du tout devant les ofliciers du Tr'-sor. »
(Paul Boiteau. État de la France en ijSg. Paris, 1861, p. 360.)
vivants. Il présenta à M. de Brou, alors intendant, qui était à Tonnerre, une requête simplement expostive du fait, sans p'ainte contre personne. M. l'Intendant écrivitde sa main : EJiiie Rcsllf, pire de qualori^e enfants, à six livres. Et il lui fit dire de bouche :
« Vous devriez ne rien payer du tout : mais comme « vous avez demandé une taxe, je vous donne celle-là. « qui sera la même tous les ans : je sais d'ailleurs que •>< vous êtes trop bon sujet du Roi. pour vouloir être entiè- *< rement exempt, »
Qiielques années après. M. Berthier de Sauvigny ayant succédé à M. de Brou, les mêmes envieux imposèrent EdmeRestifà son ancienne cote. Il eut encore recours à M. l'Intendant, avec une requête de trois lignes, qui fut sur-le-champ répondue comme l'avait été celle présentée à M. de Brou. M. Berthier le fit entrer devant toute la compagnie, à laquelle il voulait montrer le père de quatorze enfants; il lui parla avec alVection, et, lui frappant MT l'epaule, il le félicita de son heureuse paternité. Pendant toute la vie de mon père, il a été taxé à six livres par M. l'Intendant lui-même, ou par le Subdélégué,
Ce trait, que la vérité m'oblige de rapporter tel qu'il est arrivé, surprendra peut-être de la part d'un homme qui pensait comme Edme Restif. Il me sera permis d'ajouter ici les motifs de sa conduite. On le consultait pour la taxe, comme pour traiter des autres affaires publiques. Mais il se trouve toujours dans les paroisses quelques turbulents, qui aiment à contrarier, et à montrer qu'ils ont du p:)uvoir, en faisant du mal. Ma'gré les observations d'Edme Restif et celles des plus sages habitants, il n'arrivait que trop souvent qu'on surchargeait les plus pauvres de la paroisse, soit par haine particulière, soit parce qu'on les croyait peut-être moins gênés. Edme Restif et le pasteur, Messire
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Antoine Foudriat. avaient coutume d'aider ces pauvres gens, dans le secret, à payer leur cote : le Lecteur entrevoit à présent quEdme Restif, se trouvant lui-même surchargé, ne pouvait presque plus contribuer au soulagement des plus pauvres d'entre ses cohabitants.
Je croirais ne faire qu'imparfaitement l'Histoire du mari, si je ne disais rien de la conduite de la femme: puisque le père et la mère de famille ne sont qu'un individu complet.
Edme Restif a toujours gardé avec ses deux épouses une certaine dignité maritale : il ne tutoyait pas. et n'était pas tutoyé. Il prenait avec sa femme un air de considération, mais sans apprêt et sans aupcsagc. Son épouse, de son côté, lui parlait avec respect. Il est vrai que sa conduite, et la manière dont il était regardé par tout le monde, était un sûr moyen de le lui concilier. Je ne suis pas instruit parfaitement des détails qui concernent Marie Dondaine: je n'ai eu là-dessus que des notions générales. A l'égard de ma mère, je suis beaucoup plus au fait, ayant été témoin oculaire, jusqu'à 1 âge de vingt-six ans.
On m'a dit que dans les commencements du mariage de ma mère, son extrême vivacité, et l'éducation volontaire qu'elle avait reçue, ne lui firent pas choisir les movens les plus sûrs pour captiver l'afifection de son mari : avec tout autre homme, elle aurait été malheureuse. Mais Edme Restif, en mari sage et prudent, étudia le caractère de sa nouvelle épouse, et se comporta de manière à faire impression sur son esprit. Il la prit par les sentiments, pour l'engager d'abord à contraindre un peu sa vivacité; ensuite il l'instruisit solidement de ses véritables devoirs, mais en particulier, et sans que jamais personne de la famille se doutât de ce qui se passait. Au contraire, devant
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■ SCS enfants et devant les étrangers, il lui marquait la plus haute considération. Voici quelques-uns des avis qu'il lui donnait : c'est ma mère elle-même qui me les a rendus, après la mort de mon père. Elle me les citait pour me faire sentir combien elle lui devait de reconnaissance, et qu'il était impossible que rien modérât les regrets que lui causait la perte d'un tel mari.
— « Ma chère femme, le défaut le plus dangereux dans « un mari, c'est d'être un mari faible, et qui ne sait pas « tenir le sceptre de l'autorité conjugale : c est le défaut y< que j ai remarqué dans les maris Parisiens. Je vous « souhaite heureuse; je ne vous aurais pas épousée si je « n avais pas eu notre commun avantage en vue : mais \\ ce n'est pas en aveugle que je le désire. J'en ai entrevu le « moyen des que j'ai eu le dessein de vous olTrir ma toi. « Ce moyen, c'est le but même que j'ai eu en vous épouy< sant. d'être votre appui et votre défenseur : et le défen- ^< seur et Tappui n est pas l'esclave. Dites-moi, d'où \ient « cette force que la nature a donnée à l'homme (i)? d'où « vient est-il. en outre, toujours libre de sa personne. s< hardi, courageux, audacieux même : est-ce pour « ramper, faible adulateur?... D'où vient la nature vous \< a-t-elle faite si charmante, faible a\ec cela, craintive: « D'où vient vous a-t-elle donné ce ton si doux qu a votre %v voix; ces inflexions délicates et niignardes? Est-ce pour « commander durement et avec hauteur? Non. ma chère « épouse, c'est pour charnier : et pour dire le mot net. *< c'est pour tléchir l'être qui est le plus fort et le déferai miner en votre faveur. Votre lot est de plaire et « d'adoucir, par le charme des caresses, les pénibles « travaux qu'entreprend pour vous l'être fort qui \ous est
(1) Hélas! hélas 1 un mari Parisien peut-il donner cette raison r(R.)
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« uni et qui ne fait plus qu'un avec vous ; ce sourire charge mant n'est fait que pour le délasser en un instant de « tous ses travaux, et l'exciter à en entreprendre courait geusement d'autres plus pénibles encore.
« Si une femme trouve un mari fa'.ble, elle commande « et croit en être plus heureuse : elle n'est qu'impérieuse; « car le commandement n'est jamais un bonheur, quoi- « qu'il satisfasse une des passions du cœur humain; mais « cette passion étant une de celles qui le mettent en guerre « avec ses semblables, elle apporte plus de trouble que de « véritable plaisir. Gardez donc votre rôle et n'en sortez « pas: sinon,... je ne suis pas un tyran,... mais je pren- « drai le vôtre, et quelque ridicule qu'il soit, avec ces « traits mâles et cette barbe fournie, il vous faudra le « souffrir jusqu'à ce que vous me recédiez le mien... « Vous souriez : mais en honneur je vous parle sérieuse- « ment. Le premier moyen d'être heureux en ménage, « celui qui donne le prix à tous les autres, c'est que le « chef commande, et que l'épouse, tendrement chérie, « fasse par amour ce qu'on nommerait, dans toute autre « qu'une épouse, obéir.
« — Vous dorez la pilule ; mais je vous entends.
« — C'est pour cela que j'ai parlé clairement, ma « chère femme ; car on ne doit parler que pour être « entendu... Ne m'objectez pas que vous avez été heureuse « dans votre premier mariage par des principes tout « opposés. Votre premier mari avait commencé par avoir « des torts essentiels avec vous; il a cru ne pouvoir aller « trop loin ensuite pour vous les faire oublier. Je « l'approuve, c'est une conduite sage. A sa place, j'en « aurais fait autant. Mais notre position est différente à « nous deux; nous ne sommes plus des enfants qui « doivent se flatter: nous sommes des époux mûris, qui
« doivent agir sérieusement et remplir chacun leur rôle « dans toute son étendue. Ce n'est qu'en suivant la « nature qu'on peut être heureux : le rôle naturel du plus « fort, c'est le gouvernement ; le rôle naturel de la plus « faible, de la plus aimable, c'est d'en tempérer la dureté, « non seulement pour elle-même, mais pour toute la v< famille. Ma chère épouse, j'ai résolu fermement de me « conformer au vœu de la nature : soyez douce ; obtenez « et n'exigez pas. Du reste, vous avez autant d'autorité « que moi sur toute la maison, puisque l'homme et la '.< femme ne sont qu'un : mais vous n'êtes pas le chef; X* quand on est deux, il faut qu'il y en ait un qui soit le x> premier. Celui à qui la nature a donné le pouvoir d'être « maître par force doit l'être par un eflet de la déférence « qu'on a pour lui, afin qu'il en fasse un mérite à celle qui « lui cède, et qu'il exerce son autorité en ami, en pare. « Rég!ez-vous désormais sur ces principes. S'il ne s'agis- « sait que de mon bonheur, je me sens la force de vous V* faire bien des sacrifices! mais je sais par expérience \< que les femmes-maris sont les moins heureuses de « toutes. Les femmes ressemblent aux peuples orien- « taux, dont elles ont à peu près l'imagination vive et « facile à épouvanter; elles préfèrent, sans s'en douter, « un gouvernement où il faut obéir sans raisonner, à <.< un autre où elles auraient le choix d'obéir ou non ; v< toujours indécises, elles passeraient leur vie dans une « fatigante perplexité. Aussi, qu'on ôte aujourd'hui « un despote aux Asiatiques, demain ils en auront un « autre : j'ai lu que les Romains en avaient autrefois » fait l'expérience avec les peuples de Cappadcce (i).
(i) Edme Reslif avait peu lu l'hi'stoire pro''ane; mais il citait et faisait le savant par politique, sachant combien cela impose aux per^onnes
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« et que cette nation préféra un souverain absolu à la « liberté.
^< — Mais, mon mari, je ne demande pas à vous x< dominer!
« — Ni moi non plus, ma chère femme : je demande « que chacun de nous soit exactement à sa place; qu'il « règne entre vous et moi un accord, une harmonie. « semblable à celle qui est entre tous les membres d'un *< même corps. Ecoutez : toutes les fois que vous voudrez « quelque chose, proposez-le moi désintéressement: je « l'examinerai avec vous de sens froid : et si cela nous est « utile... si cela 1 est seulement pour nous, ce sera une « chose décidée sans retour.
« — je vous le promets. ^
Dans toute la suite de sa vie. Barbe Ferlet. que des circonstances particulières et son éducation d'enfant gâté avaient d'abord rendue une épouse ordinaire, devint une véritable Anne-Marguerite Simon. Elle prit, dans les lectures de l'Ecriture sainte qu'on faisait tous les soirs, une véritable idée de ses devoirs ( i ): et j'ai vu le spectacle
ignorantes, ex aide à les convaincre par l'admiration. J'en ai fait cent fois l'expérience, et les curés de campagne ont tous les jours occasion de remarquer cet effet de la science sur les ignorants: mais à Paris, où l'on rend les femmes si savantes, ce moyen est nul. (R.)
(i) J'ai fait des extraits des beaux passages relatifs aux femmes dans mon Ouvrage intitulé : les Gynograpbes, ou la Feiiwie réformée, \'j'j~. I^aris, Dame Veuve Duchesne. (R.)
Les Gynograpbes, ou Idées de deux honnêtes femmes sur un projet de règlement proposé à toute l'Europe, pour mettre les femmes à leur place et opérer le bonheur des deux sexes; avec des notes historiques et justificatives, suivies des noms des femmes célèbres, recueillies par N. E. Restif de la Bretonne, éditeur de l'ouvrage.
A La Haïe ches Gosse et Pinet, libraire de Son Altesse Sérénissime. Et e trouve à Paris, cbés Humblot. libraire, rue Saint-Jacques, près Saint- Yves.
Roman par Icttics avec un grand nombre de notes historiques.