I.A Vil Ui: MdN l'IKi
louchant df la conduito des Icmnies des premiers aj^es, renouvelé par ma mère. 11 est impossible de faire le tableau de ces petits détails respectueux, de cet ensemble de conduite qui annonce la subordination de l'épouse, sans indiquer l'esclavage : coup d'œil toujours si agréable aux étrangers qu'on voit bien que c'est la route de la nature, et ce que chacun en particulier souhaiterait pour soimême.
Plus son épouse était soumise, attentive, plus elle le traitait en souverain chéri, et plus Edme Restil", de son coté, lui marquait de considération : exact à la faire craindre et respecter de toute la maison, il avait annoncé pour une de ses maximes in\iolables, qu il passerait volontiers toute injure faite a lui-même personnellement; mais que lorsqu'on aurait manqué à sa femme, il n'\' aurait aucune indulgence à attendre. C'est ce qui arriva un jour a l'une des servantes, qui laissa périr exprès une chienne excellente qu'Edme Restif aimait beaucoup : tout le monde tremblait pour elle, sachant a quel pf)int le maitre était attaché à cet animal utile ; mais il se contenta de la reprendre avec modération et d'une manière si paternelle, qu il la fit pleurer de regret. Un mois après, cette tille s emporta contre sa maitresse. et lui manqua d une manière grossière, Edme Restif l'ayant appris, il la renvoya sur-le-champ, sans vouloir entendre aucune excuse, ni même les prières de la maîtresse.
— « Ma femme, » dit-il ensuite à ma mère. « si le « souffre que l'on vous manque, vous verrez bientôt toute ^^ la maison en désordre : sachez que la manière la plus « agréable pour moi d'être respecté, c'est de l'être en « vous; qui vous marque un degré de considération, c'est « comme le double à mon égard : et une complaisance »» qu on a pour vous vaut dix complaisances qu'on aurait
« pour moi. Il en est de même pour nos enfants; je suis « bien plus flatté d'une caresse faite à mon fils ou à ma « fille, que de grandes démonstrations qu'on me ferait à « moi-même. D'où vient (pardonnez l'exemple, mais c'est « que je n'en vois pas de plus expressif), d'où vient un « homme est-il si sensible à un coup donné mal à propos « et sans sujet à son chien? D'où vient suflfit-il souvent, « pour gagner son amitié, de faire des caresses à cet « animal ou de lui donner un morceau de pain? C'est que « le maitre voit dans cette dernière action une envie « sincère de lui faire plaisir. Ceci n'est qu'une faible « image : une femme, des enfants obligés, touchent bien « autrement le cœur d'un mari et d'un père ! »
Est-il étonnant qu'un pareil mari fût honoré de sa femme et honoré de ses enfants? Aussi est-il l'âme de sa maison, absent comme présent : tout ce que l'on faisait, ce que l'on disait même se rapportait à lui. S'il était en voyage, et qu'il arrivât le soir un peu plus tard que l'heure du souper, on voyait toute la famille, enfants et domestiques, attendre avec un air d'inquiétude et de tristesse. Frappait-il à la porte, le coup de heurtoir était répondu par un cri de joie de toute la maison. Je n'ai jamais entendu ce coup de heurtoir sans voir ma mère palpiter de plaisir : elle se levait avec empressement, répétait l'ordre d'aller ouvrir, quoique cinq à six personnes y fussent déjà; elle s'agitait; préparait elle-même le bonnet de nuit, les sabots (ce sont les pantoufles de ce pays-là); elle les remplissait de braise, quoique ses filles voulussent lui en éviter la peine; mettait la chaise dans la place qu'il aimait; lui versait un verre de vin chaud, qu'elle lui présentait à son entrée, avant de lui dire une seule parole. Le patriarche buvait, l'air content; ensuite, il la saluait, et nous saluait tous, jusqu'au petit berger.
s'informant de chacun, d'un air de complaisance et de bonté...
Hélas! voilà le bonheur! Je ne l'ai vu que là! Infortuné que je suis, de l'avoir été chercher ailleurs!...
Il racontait ensuite les nouvelles qu'il avait apprises, soit à Auxerre, soit à Vermenton, soit à Noyers, Tonnerre ou Vézelay. On juge avec quelle avidité elles étaient écoutées, par des gens qui habitaient un village absolument isolé ! Si quelqu'un était obligé de se déranger, pendant le récit, on voyait quelle peine cruelle c'était : mais Edme Restif, à son retour, avait la complaisance de lui redire ce qu'il n'avait pu entendre. Il allait plus loin en faveur des domestiques : c'est que. s'il était venu quelqu'un dans le jour, comme cela arrivait assez souvent, qui eût raconté des nouvelles, ou dit quelque chose d'utile et de singulier, il en faisait part le soir à toute l'assemblée. Mais jamais ces récits n'empêchaient la lecture de la Bible.
Dans le temps de l'Avent, comme il avait la voix fort agréable, il prenait plaisir chaque scjir à chanter des Noëls : on sait comme ces cantiques sont na'ifs; c'était une récréation pour la famille, qu'il savait lui rendre extrêmement agréable.
C'était ainsi que ce sage et bon père, sévère pour qu'on remplit son devoir dans le travail, ne regardait pas comme indigne de lui de se charger de la récréation journalière : — « Le plaisir, » disait-il, sans avoir lu Yoiiiig (mais c'est une pensée si naturelle!), « le plaisir est le baume de la « vie, et il n'y a que les cœurs innocents qui s'y livrent « tout à fait (i). »
Il arriva un soir une singularité, qui fit voir combien il
(l) « C'est la vertu sous un nom plus gai, « dit Young; c'est la même pensée en d'autres termes. (R.)
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était aime en général de tcuis les habitants. Un particulier de Nitry, nommé Baltoii. qui était resté jusqu'à la nuit close à boire à Sacy, trouva plaisant en s'en retc^urnant de crier au meurtre. Il était sur la colline au pied de laquelle est située la Bretonne. Malheureusement mon père, qui avait été à Nitry, n'était pas encore arrivé. Aux cris étouffés que poussait l'ivrogne, ma mère pensa s'évanouir ; elle appela tous les domestiques qui n étaient pas encore nnjntés pour souper. On s'arme, on court : ma mère envoie au village demander de l'aide. Des qu'on sut qu'il s'agissait d'Edme Restif attaqué, chacun quitta son souper, prit ce qu'il trouva sous sa main, et courut par le chemin de Nitry. On ne trouva rien. L'ivrogne, entendant venir cette foule (car il n'y avait pas moins de cinq cents personnes), se jeta dans les vignes. Les habitants continuèrent leur route, et ils auraient été jusqu'à Nitrv, si, au coin des bois communs de ce bourg, ils n'avaient rencontré mon père, qui revenait tranquillement. 11 avait été étrangement surpris du bruit qu'il entendait devant lui ; dès qu'il put parler aux plus avances, il leur cria ; — « Hé! mes enfants, qu'est-ce donc, qu'est-ce donc ? Y a-t- « il quelque malheur au pays? » On lui expliqua le sujet du tumulte ijuil entendait. Il remercia avec effusion de cceur, et en arrivant a la maison, il fit percer le meilleur tonneau, que la petite armée eut bientôt misa sec.
Cette aventure fit du bruit dans le canton : on la diversement racontée. On savait qu'Edme Restif apportait de l'argent d'une tournée de chez ses débiteurs, et tout le monde a cru, et le croit peut-être encore, qu'il avait été réellement attaqué par Balton, mais qu'il avait voulu le sauver, en cachant ce crime. Pour moi, j'ai rapporté la vérité.
L HONNKTE HOMMl
Ah! l'houiit'le boiniiu' de pcrc que z-oiis ai\: ! (Piii^c 2-,.|.)
Après avoir exposé la conduite d'Edme Restif avec son épouse et ses domestiques, il ne me reste plus à parler que de celle qu'il a tenue avec ses enfants.
Il était sévère, sans être dur, et la preuve sans réplique que c'est la meilleure méthode, c'est qu'il fut beaucoup plus sévère avec ceux du premier lit, qu'avec ceux du second, et qu'en général ceux-là valurent mieux que ceuxci. Une nouvelle preuve encore, c'est que les premiers enfants du second lit, traités presque aussi sévèrement que les aines, ont plus de vertus morales que leurs cadets. Je parle ici désintéressement, et je m'oublie autant qu'il est possible, pour ne songer qu'à la vérité. Aussi, dans sa vieillesse, fut-il d'une indulgence excessive. C'était une vertu de plus dans ce respectable vieillard ; mais le caractère des Rcstifs est en général trop vert, pour que ce régime puisse leur être favorable.
11 n'a cependant jamais exercé sa sévérité envers son fils aine: ce caractère heureux se porta au bien dès l'enfance; il s'y porta avec excès, pour être Restif en quelque chose (c'était une des expressions de M. l'avocat Restif), et l'on n'avait d'autre aflFaire. avec lui, que de le modérer. Tel fut Aristote, au rapport de Platon. Quel bonheur pour un père qu un pareil fils! si ce bonheur n'était pas trop souvent mêlé de la crainte de perdre l'enfant qui le donne!
Quant au fils cadet du premier lit, je n'ai pas non plus OUI dire que notre père ait été obligé de le traiter durement. Cependant il était paresseux, et son excessive bonté, dont aujourd'hui tous ceux qui le connaissent tirent tant de fruit, pouvait alors passer pour le défaut qui en est l'excès. Aussi n'était-il pas aimé de Thomas Dondaine, son a'i'eul et son parrain, qui était entièrement subjugué par les qualités brillantes de l'ainé : mais Edme Restif encourageait ce second fils, et lui marquait la plus
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tendre affection, en lui disant souvent : — « Thomas, « comme j'aimais mon père plus que moi-même, Dieu m'a « fait la grâce de lui donner le premier de mes fils, dans « lequel sa divine bonté le fait revivre; mais elle m'a s< donné le second, dans lequel je me reconnais avec \< plaisir. Sois bon, mon cher fils; l'esprit est une qualité s< bien dangereuse, quand la dose de bonté qui laccomyi pagne ne suffit pas pour se mélanger également « avec lui (i). Tu es fait pour être le plus heureux, \s sinon le plus apparent : que cela te console, mon cher « Thomas. »
Je m'étendrai davantage sur ces deux frères, après avoir terminé l'histoire de leur père.
Je suis l'aine des enfants du second lit. J'ai les traits de mon père et de mon frère aine, sans avoir leur figure agréable. Quant au caractère, infiniment inférieur au premier, pour la bonté, et cette force de vertu qui le rendait si vénérable; également inférieur au second en génie, en lumières, je gémis, avorton informe, également indigne et du sang dont je sors, et des exemples que j'ai eus... Pardonnez, ô mânes de mon père! et vous, son lieutenant à mon égard, mon respectable aine, pardonnez aussi ! je vais redoubler d'efforts, pour mériter l'honneur de porter le même nom que vous!... On verra bientôt toute l'histoire d'une vie agitée par les passions et par les inquiétudes ordinaires au genre de vie que j'ai embrassé, dans un ouvrage important, intitulé : Monsieur Nicolas ou LES Ressorts du Cœur humain dévoilés : je m'attache a y développer philosophiquement les motifs secrets de nos actions. On sent que je ne pouvais tenter sur un autre un pareil essai : il faut que le sujet lui-même anato-
(1) Quelle belle veriu- : (R.)