L ECOLE DE VILLAGE
Soyons bons, nic's t'n/ants .'... l'approche de h nioil est affreuse pour un méchant homme! (Page 52.)
« l'on mano;e un pain que le ministre de Dieu a béni, et « qui est distribué en signe de communion et de frater- « nité (i)! O mes enfants! il en est donc qui se sont « rendus des traitres dans l'église de Dieu? Il fallait « refuser ce pain, dès que vous vouliez mal à quelqu'un « de ceux auxquels il jurait amitié en votre nom; il falsi lait, à l'église, vous séparer de celui-là, ne pas vous y « trouver avec lui ; du moins vous n'eussiez pas commis >* le crime de trahison de l'Apôtre réprouvé, vous n'eusv< siez pas profané le Temple et le Sacrifice... Je n'en sau- « rais dire davantage... mes larmes achèveront, mes « enfants... Cependant, il faut vous faire connaître que « rien ne demeure caché. «
« Alors il appelait, par leur nom. tous ceux qui avaient fait tort au prochain ; il i"eprochait à celui-ci d'avoir donné à ses bœufs des javelles de l'avoine qui ne lui appartenait pas ; à celui-là de les avoir laissés dans la luzerne, le sainfoin d'autrui; à l'un des querelles; à l'autre de s'être battu, d'avoir maltraité et blessé les bestiaux de ses camarades; de les avoir forcés à la charrue, pour ménager
(i) Excellent usage dans les campagnes, dégénéré, à la ville, en cérémonie ridicule, et sans autre but que le profit des bedeaux. (R.)
« Dans les premiers siècles du Christianisme tous les fidèles qui assistaient à la célébration des Saints Mystères, participaient à la communion du pain qui avait été consacré, mais l'Eglise, redoutant les abus, restreignit la communion sacramentelle à ceux qui s'y étaient duement préparés. Cependant, pour conserver la mémoire de la communion générale, elle ordonna la distribution d'un pain ordinaire, que l'on bénissait, comme l'on fait encore à présent.
« Un citoyen estimable s'est donné la peine de calculer jusqu'où la dépense du pain béni peut monter dans toute la France, et trouve qu'en portant chaque pain par dimanche à quarante sols au plus bas, elle va à plus de quatre millions. »
(Dictionnaire universel, historique et criti^juedes Moeurs, Lois, Usages, etc. Paris, 1772, t. 111, p. 279.)
l.A VIK DK MON l'F.KK SI
davantage les siens propres; d'avoir prolongé le travail, les jours où la charrue était à lui, et de l'avoir accourci quand elle était à ses suitiers ou consorts; d"avoir anticipé sur riiéritage du voisin une. deux raies de terre; d'avoir pris quelques javelles ou quelques gerbes sur le bord de son champ ; d"avoir mangé le raisin et les fruits dans les héritages contigus au sien ou ailleurs : à quelques-uns les entretiens déshonnêtes. leurs jurements, leurs libertés avec les filles, et les mots grossiers dont ils s'étaient servis en leur parlant; à certains, leurs médisances, leurs calomnies ; enfin il reprochait le manque d'assistance aux offices ; la négligence sur la lecture et l'écriture, en se faisant représenter par chacun ses papiers et ses livres. Il venait aux filles après les garçons : la conduite de nos jeunes villageoises était assez innocente ; on ne leur voyait presque aucun des défauts des hommes, et leur langue faisait à peu près tout le mal qu'elles avaient à se reprocher : c'était aussi là-dessus que roulaient les réprimandes du bon maitre, et un peu sur la paresse, la nonchalance : si quelqu'une avait fait pis, il la reprenait en particulier. « Que « ne sont-elles femmes ce qu'elles sont filles! » disait-il quelquefois, « mais ce sont les hommes qui les gâtent par « leurs mauvais exemples ; qui les aigrissent, qui les ac- « câblent, etc. » Ensuite, après avoir prescrit à chacun la réparation du mal qu'il avait fait, il passait à la seconde partie.
— •>< Allons, mes enfants, ne nous décourageons pas! \< la bonne manière de se repentir d'avoir mal fait, c'est « de bien faire. Devenons des hommes nouveaux; pre- « nons d'autres habitudes; faisons oublier cette année par « une autre, durant laquelle nous serons meilleurs. Voici « la cinquantième que je fais cette école : j'y ai vu vos %* pères, et même de vos grands-pères, et je n'ai jamais
52 I.A ViK DE MON PHRI:
« trou\ é que du mieux d'année en année, si ce n'est dans
« ces dernières, apparemment parce que mes soixante et
« quinze ans ne me laissent pas la liberté de m'acquitter
« aussi bien de mon devoir envers vous qu'avec vos de-
« vanciers. Mais c'est peut-être ici la définition ; ma tâche
« est faite, et le terme s'approche : Dieu \ous accorde a
« tous une vieillesse comme la mienne, sans autres infir-
« mités que la diminution de la chaleur et de la vie! Mes
s< entants, combien croyez-vous que mes soixante et
« quinze ans ont duré? 'Vous qui êtes jeunes, vous croyez
« qu'ils ont duré longtemps ! ils ne sont à mes yeux dans
« ce moment qu'un jour : je crois que c'était hier que
« j'étais à votre âge, que j'étais enfant; à trente ans, ma
« jeunesse me paraissait plus loin que je ne la vois aujour-
« d'hui. Mes amis, sans la consolation que je ressens
« d'avoir bien vécu, je serais bien triste à présent! mais
« je ressemble au vigneron qui a supporté le poids du
« chaud, la soif et la sueur ; je n'éprouve que de la joie de
« voir le jour passé et le soir qui s'avance. Songez-y donc
« bien, mes enfants, la vie n'est qu'un jour; vous en êtes
« au matin, et moi j'en suis au soir: d'autres sont au
« midi, et ceux-là ne voient plus ni le soir ni le matin, ils
« ne voient que le midi, dont la chaleur les échaufle et les
« enivre. Soyons bons, mes enfants, à cette fin que le
<,< soir et l'arrivée de la nuit ne nous efl'rayent pas. O mes
« amis! que l'approche de la nn)rt est affreuse pour un
\i méchant iiomme! mais quelle est consolante pour
« celui qui a fait le bien, servi Dieu, aidé ses frères! Il est
\< comme le bon journalier qui va recevoir son salaire.
s> bien sur d'être loué par le père de famille et d'avoir la
*< récompense au-dessus de la paye.
\< Chaque âge a ses devoirs : le vieillard se prépare à
i\ bien mourir, en couronnant sa vie par des actions reli-
« gieuses; l'homme soutient sa famille, élevé ses entants, « leur procure une bonne éducation : mais l'enfant n'a « pour tout devoir que celui de travailler pour lui-même, « de seconder les soins qu'on prend de lui. C'est « votre cas, mes enfants. Viwons donc ce que nous « allons faire cette année, pour remplir cet objet. Pour « que vous avanciez toujours, il faut examiner ce que « chacun sait; on passera à un autre banc, dès qu'on pos- « sédera ce qui s'enseigne pour le sien... etc. »*
« Tels étaient les discours que nous tenait ce bon maitre. qui est à présent dans le sein de Dieu avec le sage prêtre qui avait su le choisir. Il fallait \()ir comme étaient alors les hommes à Nitry ! on en reconnaît les restes parmi nous; mais ils commencent à devenir rares. La pureté même du langage, qui distingue ce bourg de tous les environs, et qui n'a souffert que peu d'atteinte depuis eux, est due à l'instruction qu'ils rendaient commune; cette pureté était l'image de celle des mœurs qu'ils s'efforçaient de faire fleurir.
« Que pensez-vous que nous donni(U'S par mois à ce bon maitre? (car nous n'avons jamais eu ici, comme en certains endroits, d'écoles gratuites.) Trois sous par mois, quand on n'écrivait pas encore, et cinq sous pour les écrivains. Voilà quel était le prix de ses soins paternels : salaire qu'il ne demandait jamais, et que quelques pères ont eu l'inhumanité de ne jamais lui payer pour leurs enfants : la Communauté y ajoutait quinze bichets (i) de froment et quinze d'orge par année; ce qui pouvait alors valoir une somme de soixante-dix à soixante-douze livres.
(i) Cette ancienne mesure, en usage dans la Bourgogne, le Lyonnais, et d'autres régions, variait suivant les lieux. A Lyon, elle représentait à peu près deux cinquièmes d'hectolitre; à Sens un peu plus d'un cinquième.
Ainsi l'honnête homme avait à peine de quoi vivre ; et jamais il ne se plaignait. «
Voilà ce que mon digne père nous a répété cent fois. dans notre enfance, en payant un tribut de larmes à son vertueux instituteur. Ces choses se sont gravées dans ma mémoire, et tout ce que j'ai pu écrire de bon ne m'appartient pas, il est à mon père, à mon aïeul, à l'avocat Restif ; à ces dignes maîtres, dont toute la science se réduisait à la morale la plus pure. Qu'on lise, si l'on veut, dans l'École des Pères (i), t. I''', page 308 et suivantes, quel était le sentiment de ces vertueux citoyens sur l'importance d'un bon curé, d'un bon maitre d'école, et l'on verra que le bonheur des campagnes, la pureté des mœurs, et par conséquent la prospérité de l'État, dépendent de ces deux hommes : ce sont eux qui forment de bons pères de famille, surtout le maitre d'école, s'il est un Berthier.
Pierre Restif avait trop d'esprit pour ne pas s'apercevoir du mérite de son fils et des bonnes qualités de son cœur : il l'estima enfin, mais sans rien diminuer de sa dignité; ce qui peut-être fut un bien, du moins à en juger par l'effet. S'ils faisaient un petit voyage ensemble, le père allait seul devant, et disait à peine quelques mots sur les objets qui se présentaient : le fils suivait respectueusement, sans oser interroger.
Cependant Pierre se détermina, malgré le besoin qu'il avait du travail de son fils, à donner quelques soins à l'éducation d'Edmond.
Il avait un proche parent de notre nom, avocat à Noyers, homme habile, d'une probité, d'une roideur encore célè-
(i) L'Ecole desPkres... En France et à Paris, chés la veuve Duchêne. Humblot, Le Jai et Dorez, rue Saint-Jacques: Delalain, rue et à côté de la Comédie-Française ; Esprit, au Palais-Roval ; Merigot jeune, quai des Augustins, libraires. MDCCLXXVI. 3 v. in-8°.
LA VIK DH MON PERK tS
bres. Il était fort riclie, et ses petits-fils occupent auj(jurd'hui des places importantes dans le Dauphiné. Ce fut à cet homme que Pierre confia un fils qu'il aurait pu former lui-même, s'il avait moins aimé le plaisir : mais à une condition, c'est qu'après avoir employé l'hiver à l'étude, ce fils reviendrait au printemps tenir la charrue et conduire les travaux.
Je n'ai pas la témérité de blâmer cette conduite de mon aïeul : Edmond Restif lui-même, quoiqu'il ne l'ait pas suivie à l'égard de ses enfants, ne nous la citait jamais qu'avec une respectueuse admiration ; il avouait que c'était à cette conduite de son père, qu'il avait dû la conservation de ses mœurs. Il recouvrait, dans le sein maternel, tout ce qu'il pouvait avoir perdu de sa candeur, pendant les six mois de séjour à la ville.
Au bout des six premiers mois, Pierre ne manqua pas de redemander son fils à lavocat : celui-ci le lui renvoya avec la lettre suivante, que nous possédons en original, et que nous conservons précieusement :
< Mon cher Parent :
< le vous renuoye vn bon subiect; cela ne fera pas vn miracle d'esprit,- mais pour vn bon luge, pour un bon père vn iour, pour vn bon tnary, meilleur que vous (i/. pour tout ce quHl y a d'honnesie. o«y, cela le fera, ie vous en suis garant. Quant à srs progrès, il a de l'ouuerture pour tout ce qui est d'affaire et d'vtilité; mais pour tout ce que vous aimes tant, mon cher Pierrot, ma foy, c'est vn sot iout-à-plat.
« Je vous congratule de ses qualités et de ses défauts, entendezvous, et de ses défauts. Ces defauts-là remettront dans la famille
(i) Tant que mon père nous a lu cette lettre, jamais ces trois mots ne sont sortis de sa bouche : nous ne les avons vus presque effacés qu'après sa mort. (R.)
56 I.A VIH DE MON l'KRK
ce que d'au.'res en ont osié : soit dit sans reproche, mon citer Pierrot; tu sais que ie t'aime, quoique ie i'aye quelquefois bien mal mené : mais dans noire famille, on a le cœur bon, et Von se pardonne tout, hors le deshonneur.
« Grâces à Dieu, il n'y en a point; ion fils a iioslre cœur, et le Cœur-de-Roy (i) (dis cela à ta fetnme). luge s'il l'aura bon! le la salue et la félicite cent fois de son fils, contre toy vne : dis-luy encore cela, et morbleu n'y manque pas ; ie le l'eux, et tu sais que je suis par fois Restif en diable : n'y manque pas, au moins; firay m'en informer : descends de ta dignité, ou ie te viettray plus bas que terre à ma première visite. I oubliais de te dire, comment ie me suis aperçu de tout ce que vaut ton fils; le voicy : c'est qu'il te respecte et t'honore comme un Dieu, et qu'il t'aime comme il n'y a pas de comparaison. le te remercie, en finissant, de m'avoir donné occasion de mettre cet exemple sous les yeux de mes deux gaillards.
« Adieu, Pierrot, Tout à toi, et le bon cousin d Anne-Marguerite Simon. l'embrasse les petites Restives; il faut l'être, pour l'honneur.
« Restif, Aduocat.
« De Noyers, ce 10 Mars jyoS. »
De retour dans la maison paternelle. Edmond n'en fut pas moins ardent à reprendre les travaux champêtres, après une vie douce et tranquille. Tout était dépéri, pendant les six mois d'absence; les bêtes de labour étaient en mauvais état; les granges, les écuries en désordre. Le jeune homme, qui sortait d'une maison opulente, où il avait été traité comme les fils du maitre, se trouva un ouvrage plus rude qu'il n'en avait jamais eu. Mais un amour pour le travail qu'il a conservé jusqu'à la fin de sa vie; sa tendresse p.)ur sa mère; la vénération profonde qu'il por-
(l) Allusion à la famille d'où sortait Anne-Marguerite par sa mère.
LA SKVtRITE ROMAINH
Soiii'ent'^-voiis-en .' (Page 61.)
tait à son père, animèrent tellement son courage, qu'en huit jours il eut tout rétabli. Le soin des bestiaux alla à quinze, avant qu'il pût en faire usage : mais au bout de ce terme, et par l'infatigabilité d'Edmond, tout alla bien.
Rapporterai-je qu'il versa des larmes, en revoyant un excellent cheval devenu haridelle pendant son absence? Pourquoi non? pourquoi la sensibilité envers l'utile animal qui paie notre amitié par ses services et par une amitié réciproque, serait-elle un ridicule?... Bressan, grand et beau cheval, avait une raison presque humaine, et un attachement pour son jeune maître bien plus solide que beaucoup d'attachements humains : d'un mot, Edmond s'en faisait obéir ; mais on voyait que c'était l'amitié. Un jour, la charrette, chargée d'engrais, ne pouvait sortir du trou dans lequel on les amoncelait : deux garçons de charrue avaient épuisé les douces paroles, les jurements, et brisé leur fouet, sans que les quatre chevaux eussent réussi à se tirer de là. Edmond parait : — « Otez-vous, bourreaux! » leur crie-t-il. 11 baise le cheval, il le flatte de la main, et lui laisse ainsi reprendre haleine; lorsqu'il est remis, il touche le timon, feint de tirer, et s'écrie ; « Allons, Bressan, allons, mon camarade! » A cette voix chérie, le généreux animal donne son coup de collier, et seul, mais se croyant secondé par son ami, il emporte la voiture à vingt pas : il fallut l'arrêter ; il aurait épuisé ses forces. Qii'on juge à présent quelle fut la douleur d'Edmond, à son retour, quand il trouva ce bon serviteur en mauvais état!
Le terrible hiver de 1709 acheva d'éclairer Pierre sur ce que valait son fils : comme cet homme de plaisir était toujours à court, il avait vendu ses blés de bonne heure, et conséquemment il ne profita pas du prix exorbitant auxquels ils furent portés six mois après ; au contraire, il
fut obligé d'en racheter pour sa subsistance pendant deux mois, n'ayant gardé que ce qu'il lui fallait bien juste, pour attendre les blés précoces. Il en avait fait autant des menus grains. Edmond aimait passionnément les chevaux : ce noble animal, compagnon de ses travaux, lui était si cher, qu'il ne put se résoudre à voir enlever tout l'orge et toute l'avoine, comme son père l'avait ordonné. 11 en cacha une quantité assez considérable dans de vieilles futailles, et engagea quelques-uns de ses camarades, dont les pères ressemblaient au sien, à en faire autant. Qu'on ne regarde pas cette action comme une sorte d'enfantillage : c'était une précaution de la plus grande importance, dans un pays où, aujourd'hui même, les animaux domestiques sont si négligés, qu'ils sont incapables de bien cultiver la terre; j'en dirai la raison. Pierre Restif était trop peu attentif sur ses affaires, pour s'apercevoir de cette quantité considérable de menus grains que réservait son fils ; et ce fut encore une leçon pour le dernier : — v< On pourrait voler mon père, sans qu'il en sût rien. » Lorsque tout fut perdu par la gelée. Edmond, la mort dans le cœur, alla visiter ces blés, qui lui avaient tant coûté de peines (il avait alors dix-neuf ans) : il n'en subsistait pas une seule treiche : mais la terre était si ameublie par la gelée, qu'elle paraissait n'attendre qu'une nouvelle semence. Le jeune Edmond fit tout d'un coup cette réflexion. De lui-même, et sans en parler à la maison, il conduisit les charrues dans les terres ; il y fit passer légèrement le soc, et y sema de l'orge mélangé d'avoine, le plus clair possible. On se moqua de lui; son père le gronda, et lui défendit de continuer. Edmond obéit; mais il engagea ses amis à faire ce qu'il n'osait plus exécuter. Le succès surpassa l'espérance, et sauva le village : ces grains clairsemés produisirent des touffes énormes ; l'orge
6o I.A VIH DH jMON PHRF.
était d'une grosseur comme on n'en avait jamais vu : quelques arpents qu'Edmond avait emblavés avant la défense de son père, produisirent de bons grains, en suffisante quantité pour nourrir la famille, en triant l'orge de l'avoine. Ce fut ainsi que le jeune homme prévint la ruine totale de sa maison, et sauva en même temps sa patrie. Si Pierre Restif l'avait laissé faire, il l'aurait enrichi : car beaucoup de particuliers avaient offert d'abandonner leurs champs à ceux qui voudraient y semer, moyennant le droit accoutumé; c était alors le quart.
Pierre, plus conxaincu que jamais du grand- bon-sens de son fils, avoua enfin que cette qualité précieuse valait mieux que l'esprit. Il était prévôt (i) de Nitry, place qui lui coûtait beaucoup, l'audience se tenant chez lui, et toujours à ses dépens : il n'y avait pas d autre buvetier que le juge.
Livré aux travaux rustiques, Edmond se privait de tous les plaisirs de ses pareils. Mais il est un doux sentiment que les travaux les plus rudes ne peuvent écarter : l'amour est la vie des âmes honnêtes; il prend la teinte de leur caractère, et devient la plus aimable de leurs vertus.
Il y avait à Nitry une jeune fille, appelée Catherine Gautherin, bonne, laborieuse, avec une phvsi(^n<Miiie qui semblait ne demander qu'à rire : la rose qui s'entr Ouvre avait moins d'éclat que son teint; quoiqu'elle eût de l'embonpoint, sa taille était bien prise; en un mot. c'était une fille très aimable. Edmond la remarqua : il fut touché de son mérite, autant que de ses cliarmes. Dans le pays, l'usage qui subsiste encore, est de piller les filles qui plaisent; les garçons leur enlèvent tout ce qu'ils peuvent.
(i) Ce titre (dans un village) correspondait à peu près à celui de juge de paix.
l.A VIK 1)H MON l'KKK ()I
leurs bouquets, leurs anneaux, leurs étuis, etc. Hdniond. un dimanche en sortant de la grand'messe. aperçut un de ses rivaux qui arrachait le bouquet à Catherine : il en fut jaloux. Il s approcha de cette fille aimable, et ôtant le sien de sa boutonnière, il le lui oflrit. en lui disant : — « Voilà *< des roses qui siéront mieux à \'ous qu'à moi. »> La jeune tille rougit : — >> Du moins partageons. » dit-elle. Le bouquet était composé de roses rouges et blanches; elle garda les blanches. A peine Edmond 1 "eut-il quittée par décence, qu'un téméraire vint pour s emparer de ce nouveau bouquet. (Catherine, qui avait abandonné le premier sans presque se défendre, emplova toute son adresse à conserver celui-ci. — « C est qu'il vient d Edmond, « dit le garçon dépité.
Ce mot fut entendu par le terrible Pierre. 11 fut surpris que son fils, encore si jeune, osât lever les yeux sur une fille sans sa permission. Il ne dit cependant rien, à diner; mais il s'intorma dans le jour adroitement. Il apprit d une commère qu'Edmond, depuis son retour de Noyers, avait parlé trois fois à Catherine Gautherin. Le lendemain, à l'instant du départ pour la cliarrue. Edmond étant en chemise, et déjà monté sur Bressan, son père s'approcha. — — « D(,)nnez-moi votre fouet. — Le voilà, mon père. » Trois coups vigoureusement appliqués, par l'homme le plus fort de son temps, coupèrent la chemise en trois endroits, et la teignirent de sang. Edmond ne poussa qu'un soupir. Pierre lui rendit tlegmatiquement son fouet, en disant : — « Souvenez-vous-en ; » et il rentra, sans ajouter une parole.
Edmond ignorait ce qui lui attirait cette correction rigoureuse. Sans faire attention qu'il était blessé, il partit, et travailla tout le jour, comme à l'ordinaire. A son retour, Anne-Marguerite ayant regarde sa chemise, elle crut qu'il
lui était arrivé quelque accident. Elle poussa un cri. Edmond la rassura : — « Ce n'est rien, ma mère. » Elle s'informa aux garçons de charrue; elle apprit le fait, mais non la cause. Anne-Marguerite revint à son fils; elle pansa les plaies qui en avaient besoin, à cause du linge entré dans la peau. Son mari survint : elle le regarda la larme à l'œil. — « Comme vous l'avez arrangé! » Pierre détourna la vue : — \< Voilà comme je traite les amoureux. » 11 fallut deviner ce que signifiait cette réponse laconique.
Mais cet homme, si dur en apparence, avait l'àme sensible. Il sortit, et passa dans son jardin. Edmond, après que sa mère l'eut pansé, alla voir s'il n'y avait pas quelques plantes à arroser, quelques planches à sarcler, car il ne négligeait rien. Il entra; mais comme le jardin était vaste, et couvert d'arbres touflfus, il ne vit pas son père, et n'en fut pas vu. Il s'avança baissé, en arrachant les mauvaises herbes. Enfin, il aperçut son père appuyé contre un jeune arbre planté par Edmond lui-même, une main sur son front, de l'autre essuyant quelques larmes... Jamais il n'avait vu pleurer son père : il fut surpris! il lui sembla que la Nature allait se bouleverser : son père pleurait ! — « Comme je lai accommodé! » prononça Pierre. A ces mots, Edmond pénétré, mais n'osant se découvrir, se jeta à deux genoux, et dit en lui-même : — ^v O mon père ! je « vous coûte des larmes! vous m'aimez! mon père, je « suis trop heureux ! » Il lui tendait les bras, sans en être vu. Un mouvement que fit son père l'obligea de se lever. Il alla à l'extrémité du jardin, où, trouvant un carré à bêcher, il se mit à l'ouvrage.
Son père lentendit apparemment; il vint auprès de lui. et lui étant la bêche : — « Mon fils, c'est assez de travail « pour un jour; allez vous reposer, je vais achever. »
Jamais ce mot de inon Jih n'était sorti de la bouche de
LA VIF DK MON PKRK 63
Pierre ; jamais il n avait donné un coup de hêclie. ni arraché une mauvaise herbe dans son jardin : il acheva le carré. Edmond, palpitant de joie, alla raconter à sa mère ce qui venait d'arriver. Ce fut une fête pour la petite famille, car Edmond était chéri de ses sœurs; et de temps en temps, la bonne Anne-Marguerite entr'ouvrait la fenêtre, et regardait bêcher son mari. — « Il l'achève, mes enfants! il « achève le carré d'Edmond! Qiiand je vous disais qu'il « a un cœur de père! C'est de peur que son fils n ait la « peine de l'achever. Ho! que c'est un bon père! » Et les enfants répétaient : — >v Ho ! que c'est un bon père ! »
Edmond ne se rappelait jamais cette scène, sans être attendri jusqu'aux larmes : il bénissait son père de sa rigueur : — « Sans cela. » nous disait-il souvent, « je « me serais peut-être émancipé, comme tant d'autres : « mon père arrêta le mal dès sa source; il fallait^cette \< vigueur de sa part, car l'attache était déjà bien « forte ! »
11 est vrai que Catherine était un excellent sujet : elle a fait le bonheur de Jacques Berthier, l'un des fils du bon maitre d'école. Mais alors pouvait-on savoir ce qu'elle valait?
Ce père terrible avait d'excellents retours : il aimait surtout les actions généreuses. Son fils, comme il arrive ordinairement à ceux des pères dont l'esprit est brillant, était silencieux et timide: un enfant .qui pense n ose prendre l'essor devant un père éclairé, toujours prêt à s'apercevoir du moindre manque. Edmond avait l'àme d'une trempe exquise, si compatissante pour .les infortunés, qu'à l'âge de dix ans il avait donné ses habits au fils d'un pauvre mendiant, qui était tout nu. Ce trait m'a été souvent raconté par ma tante Madeleine, sœur ainée de mon père. Pierre qu'on craignait d'instruire, le fut par hasard; on le
vit rougir, et presque s'attendrir; il loua l'enfant, et alla jusqu'à lui passer la main sous le menton, par forme de caresse. Mais je vais rapporter un autre trait plus frappant de cette tendre compassion, vertu presque insurmontable dans mon père, si l'on peut s'exprimer ainsi.
Un malheureux commit un homicide involontaire; ce cas était par conséquent graciable ; mais un paysan ignorant ne sait pas faire la distinction. Cet homme fut mis dans une prison bien singulière ; de mémoire d'homme on n'avait pas eu besoin de celles de Nitry : elles servaient de toit à porc au fermier, et n'étaient pas même couvertes. On emprisonna l'homicide sous une grande cuve renversée, et on lui mit les pieds dans un trou, avec quelques ferrements qu'arrangea le maréchal du bourg. Ce malheureux gémissait le jour et la nuit. Le petit Edmond, touché de compassion, allait le consoler, et lui portait quelques fruits, outre sa nourriture ordinaire. Un jour que tout le monde était à la campagne, l'enfant, resté seul auprès de la cuve, dit au prisonnier :
— « Ne pouvez- vous donc sortir, maitre Pcumeteiat? « — Hélas! non; j'ai les pieds pris dans un trou, avec <\ des clous bien rivés; si j'avais des tenailles ! » L'enfant en alla chercher. L'homme débarrassa ses jambes. — « Ne « pouvez-vous à présent lever la cuver — Non, mon en- <\ fant ; elle est trop pesante; mais si j'avais une pioche! » L'enfant alla prendre une pioche, et la passa par le trou qui servait à lui donner à manger. L'homme se fit une issue, sortit de dessous la cuve, et prit la fuite, en disant à l'enfant : — \< Dieu te bénisse, mon petit! » On n'en a jamais entendu parler.
Lorsqu'on fut de retour, on s'aperçut de l'évasion; mais on ignorait qui l'avait procurée. Ce que l'enfant entcnd;iit dire à ce sujet lintimida. et il n'eut gardcde parler.