LA COMPASSION
Dieu le bénisse, mon petit! (Page 64. 1
66 l-A VIE DE MON PÈRE
On fît des perquisitions, pour savoir qui avait délivré le prisonnier : on ne découvrit rien. Or, il y avait dans le village un homme fort méchant, nommé Dondaine, qui en voulait à un autre, nommé Lamas : le premier s'entendit avec un de ses amis, et tous deux déposèrent que c'était Lamas qui avait fait évader le prisonnier : le pauvre Lamas fut mis sous la cuve.
Dès que le petit le sut. et pourquoi il y était, il vint trouver sa mère, en pleurant, et lui avoua que c'était lui qui avait donné les tenailles et la pioche, et que Lamas n'était seulement pas venu là. Anne-Marguerite, qui craignait son mari, se trouva fort embarrassée! Cependant, après avoir pris des détours pour adoucir Pierre, elle lui avoua le fait, avec toutes les circonstances qui étaient le plus en faveur de l'enfant. — « Où est-il? » s'écria Pierre. La bonne mère le crut perdu ; mais il n'y avait pas à hésiter, il fallait l'appeler; elle alla au-devant de lui, et le couvrit presque de son corps.
— « Edmond, » dit le père, « l'action que tu as faite « de sauver l'homme est injuste; mais elle est belle pour <> ton âge, et je suis bien aise, si elle avait à être faite, « que ce soit par mon fils plutôt que par tout autre. Mais « l'action de t'accuser, pour sauver un innocent, serait « belle dans un homme de quarante ans. quoique ce ne « soit qu'une justice. Allez; je suis content de vous. >» Et. comme il s'en retournait, il le bénit. Anne-Marie, transportée de joie, se jeta aux genoux de son mari, en lui disant : « Et vous le bénissez ! Ha ! il sera heureux toute « sa vie! et je vous dois la plus, moi; car j'aime mon fils « plus que moi-même. »
Le semestre de travail se passa sans qu'il arrivât rien de particulier, si ce n'est une conversation qu'eut Edmond, un soir, avec un vieillard, nommé le père Bras-d'argent,
âgé de cent cinq ans. Cet homme était encore assez vigoureux pour conduire la charrette dans la campagne, et y recueillir les gerbes. Edmond, qui revenait avec sa voiture d'un champ plus éloigné, trouva le vieillard qui chargeait. Touché de respect à son aspect vénérable, il arrête, et va auprès de lui pour l'aider.
— « Tu viens bien, mon enfant, >» lui dit le centenaire; « justement j'en suis aux plus hautes, et je sens « que mes bras ne \eulent plus s'étendre. »
La voiture chargée, ils revinrent ensemble. Edmond gardait un respectueux silence, en marchant derrière un homme qui avait vu ses aïeux et naître son père ; car voilà l'idée qui le frappa d'abord, et qui lui imprima un respect profond. Le vieillard rompit le silence, et. montrant le ciel couvert d'étoiles, il dit à Edmond :
— « As-tu lu la Bible, mon enfant?
« — Ho! oui, père Bras-d'argent, je la sais quasi par « cœur. — Bon! bon! mon enfant; tu connais Celui qui « a fait tout cela : c'est le Dieu d'Abraham, d'Isaac et de « Jacob. Il a dit, et tout a été fait. Voilà où je dois « regarder. Ho! que j'aime une belle nuit! Elle me montre « le Maitre : le jour, le beau jour ne m'a montré que les « ouvrages; mais une belle nuit comme celle-ci me le « montre lui-même. Chacun de ces astres me l'indique. « et je sens encore mon cœur s'échaufl'er à l'idée que j'ai « de lui. »
Mon père nous a cent fois assuré que ce discours simple, et fort court, sur la Divinité, par un vieillard de cent cinq ans, lui fit une impression si forte, qu'elle ne s'est jamais affaiblie. II lui semblait entendre parler un être au-dessus de l'humanité; un être qui n'était déjà plus
eie ce monde, et qui avait commencé son éternité : c'est l'expression de mon père.
Ils parlèrent ensuite de ce que le vieillard avait vu sous les règnes de Henri IV. de Louis XIII, et celui de Louis XIV, qui était alors à son déclin. Mon père remarqua surtout ces mots du vieillard : que les peuples ne sentirent ce qu'ils avaient perdu, dans Henri, qu'après sa mort; de son vivant, ils murmuraient.
Il nous citait encore ce mot du vieillard : — « Depuis « que je suis, j'ai toujours vu raffmer sur les moyens de « contenir le peuple et rendre la vie difficile par mille « petites précautions; comme si ce n'était pas assez de la ^< gelée, de la grêle et du feu pour nous désoler, et qu'il « faille que les hommes s'y joignent. Mais à mesure qu'on « a raffmé, le méchant a raffiné aussi, pour éluder la loi nv trop raffinée, et de raffinerie en raftuierie, on en viendra s< un jour à ne faire que finasser ensemble, le maitre et ^^ les sujets : à moins qu'on ne se dise en fin finale, claix^ rement et face à face : je veux cela, tort ou droit ; je ne s< veux pas, moi. bien ou mal; et que tous les liens ne « soient rompus. Ne valait-il pas mieux agir tout simple- « ment? Est-ce que le ministre et le magistrat sont plus « que des hommes? Est-ce que le sujet et le fripon sont « moins que des hommes? Si tu inventes une finesse, j'en \< invente une autre, et ce n'est que l'homme droit qui perd « à cela (i). Fin contre fin, la doublure n'en vaut rien. « Il faut que le Gouvernement donne l'exemple de la
(l) Quelle belle, quelle admirable vérité ! Quand, sur la fin du dernier règne, on a vu les précautions se multiplier, les gens à vues courtes ont dit : — « 11 n'y aura plus de mauvais livres. » L'homme sensé a dit : -- « Il y en aura davantage; le danger est un aiguillon. >^ Que les lois Soient simples et bonnes, c'est-à-dire tolérantes : le magistrat doit ressembler à un bon père, qui sait fermer les yeux à propos. (R.)
l.A VIE DE MON l'hRE 69
« franchise, de la droiture, de la loyauté : sinon, prêtres, « sermons, messes, vêpres, salut, tout cela est du soin «< perdu. »
— « Que vous êtes heureux, père Bras-d'Argent. « d"avoir tant vu de choses, et de vous en ressouvenir! s< — Mon enfant, n'envie pas mon sort, ni ma vieillesse : « il y a quarante ans que j'ai perdu le dernier des amis « de mon enfance ; et la perte qu'on fait de ses amis est « une taxe que la Nature impose sur ceux qui vivent long- « temps! Je suis comme un étranger au sein de ma patrie %* et de ma famille ; mes petits-enfants eux-mêmes me « considèrent comme un homme de l'autre monde. Je n'ai »< plus personne qui se regarde comme mon pareil, mon « ami, mon camarade. C'est un fléau qu'une trop longue « vie. Songe donc, mon enfant, que depuis vingt-cinq à « trente ans. à chaque nouvelle année, je la croyais la « dernière ; que l'espérance, ce baume de la vie de « l'homme, le riant avenir de la jeunesse, et même de « 1 âge mùr. ne sont plus pour moi; que le sentiment si .» vif qui attache un père à ses enfants, le plaisir aussi « vif de voir ses petits-enfants, tout cela est usé pour moi. « Je vois Commencer la cinquième génération : il semble »< que la Nature ne veuille pas étendre si loin notre sensix< bilité ; ces arrière-petits-enfants me semblent des étran- » gers. Je vois que. de leur côté, ils n'ont aucune attache N> pour moi; au contraire, je leur fais peur, et ils me « fuient. Voilà la vérité, mon cher ami. et non les beaux « discours de nos biendisants des villes, à qui tout parait « merveille, la plume à la main. »
On ne peut disconvenir que ces idées ne soient très saines : la dernière n'est pas très consolante; mais la première, sur le raffinement continuel dans les précautions de l'Administration publique, est lumineuse, et je ne me
souviens pas de l'avoir vue nulle part, quoique tous les jours on en sente les funestes effets.
Après les semailles des blés. Edmond retourna chez l'avocat Restif, et il y reprit ses tranquilles occupations avec autant de facilité que s'il ne les eût pas quittées. Il y avait chez ce parent, outre ses deux fils, un cousin germain (mon père n'était qu'issu de germain de l'avocat Restif) nommé Daiguesmortes. C'était un jeune homme de la plus belle espérance : la délicatesse de son esprit, ses talents précoces le faisaient chérir de l'avocat d'une manière si distinguée, que cet honnête homme craignit de donner de la jalousie à Edmond. Un jour, il l'appela, pour faire avec lui un tour dans son jardin. Après quelques instants d'une conversation affectueuse, il lui dit :
— « Edmond, je suis content de vous; vous faites ce ;< que vous pouvez, et, s'il y a quelques manques dans ,< votre travail, elles viennent de votre incapacité, et ,< point du tout de votre faute. Mon cher enfant, je t'aime, .< parce que tu es un bon sujet, et je vais te parler avec :< la franchise qui nous est naturelle, à nous autres Res- A tifs, par-dessus tous les autres Bourguignons. Tu dois ,< t'étre aperçu que j'ai une sorte de prédilection et de
complaisance pour Daiguesmortes : il est mon cousin
germain, et fils d'une tante qui m'a servi de mère; < mais ce n'est pas tout : il a infiniment d'esprit, et mon
but est de seconder la Nature de tout mon pouvoir, ;< persuadé que ce jeune homme peut se faire un nom, et .< nous illustrer tous. Voilà pour lui. Quant à toi, vouloir ,< te traiter comme lui. ce serait du temps et des soins
perdus : il a de l'esprit, et tu n'en as point (i); je
(i) Mon père a toujours eu la modestie, en nous répétant ce discours, de louer le discernement de l'avocat Restif; mais outre une foule
« tranche le mot; un autre te flatterait : moi, je te dis la ^^ vérité. Mais, mon clier Edmond, tu ne dois pas être N> mécontent de la part que t'a donnée la Nature. Il est .« inutile de m"expliquer davantage: si j'étais faiseur s» d'hommes, et, comme diraient les Grecs, un théan- « thrope, je sais bien desquels je ferais un plus grand « nombre, et ce ne serait pas des Daiguesmortes. Comme « je te le disais tiuit à l'heure, il est mon cousin germain, « il a un degré de plus que toi ; mais tu portes mon nom, « et, par là, vous m'êtes au moins égaux. Va, mon « cousin, va travailler, et songe bien que je suis ton bon %» ami à toujours. Tu pourrais bien un jour me faire le plus « d'honneur ; car je crains en diable ces gens d'esprit : je %< t'en citerais bien des exemples, mais je ne veux pas. »
Mon père nous a raconté lui-même cette conversation, et il appuyait avec une sorte de complaisance sur les endroits qui lui paraissaient les plus défavorables. C'est que ce digne homme n'avait pas besoin des qualités brillantes : il en avait tant de solides, et de celles qui honorent véritablement l'humanité! On ne sait ce que Daiguesmortes serait devenu : ce jeune homme mourut à l'âge de dix-neuf ans.
Au printemps suivant, Edmond retourna chez son père. 11 y trouva tout en beaucoup meilleur état que la première fois : c'est qu'il avait lui-même dressé un garçon de
d'autres preuves, qui déposent contre le manque d'esprit de mon père, c'est que, dans son enfance, il était passionné pour la lecture : il employait tout ce qu'on pouvait lui donner pour acheter des livres aux merciers-colporteurs, et il avait une si heureuse mémoire, qu'à plus de soixante ans il nous en disait le contenu, comme s'il ne les avait eu lus que de la veille. Or, j'ose ici défier qu'on me cite un sot qui ait aimé la lecture. Ces deux choses, l'amour de la lecture, ou le désir de s'instruire, et la sottise, sont si antipathiques, que l'une exclut nécessairement l'autre. (R.)
charrue, parent de la maison, pendant le semestre précédent. Cet excellent paysan, nommé Tousksjours par sobriquet, était Restif. (Tous ceux qui portent ce nom, mon père me l'a souvent répété, tant dans l'Anjou que dans la Bourgogne et dans le Dauphiné, sortent de la même souche.) J'ai déjà rapporté dans l'Ecole des Pères, tome I''^ l'origine de ce sobriquet; mais comme cet utile ouvrage est peu connu, parce que je n"ai pas su le bien faire, sans doute, je vais la remettre ici.
Ce jeune garçon était au catéchisme; il n'avait alors que neuf à dix ans. Les grands garçons et les grandes filles avaient répondu à la question du curé, « Combien de fois « doit-on pardonner au prochain ? » les uns : « Septante fois « sept fois, » comme le dit l'Évangile ; les autres : « Le « plusqu'on peut. » Quand le pasteur en fut au petit Restif, celui-ci répondit : « On doit pardonner tous les jours. — *< Vous avez raison, mon enfant! » dit le curé, en lui prenant la joue; « vous avez le mieux répondu. Notre « prochain nous ofFensât-il tous les jours, tous les jours il « lui faut pardonner. »
Le mot de tous les Jours ne tomba pas; on en fit le sobriquet du petit garçon, qui l'a toujours honoré, comme on peut le voir dans le tome 1''' de l'Ouvrage que j'ai cité.
Edmond fut très satisfait de la conduite du jeune Touslesjours; ils contractèrent une tendre amitié : et comme cet aide lui donnait un peu de relâche, il se remit, à ses moments de loisir, à une étude bien importante pour le cœur humain, celle de nos Ecritures sacrées.
11 y avait dans la maison paternelle une Bible complète, un peu Gauloise, mais qui par là même exposait les belles vérités renfermées dans le premier des Livres, d'une manière plus naïve et plus touchante. Ce fut là qu'Edmond, dont le C(vur était droit, puisa cette excellente
philosophie qui doit le distinguer un jour : il y prit le goût des vertus sublimes et patriarcales; il trouva dans le Lévitique, dans les Nombres, et surtout dans le Dcutéronomc, la jurisprudence de la raison, et la source de toutes les lois. Parvenu aux Livres sapienciaux, il les lut avec admiration ; il y apprit les principes de la véritable économie, qu'il aimait déjà, la conduite à suivre par les époux dans le ménage : enfin, il conçut, par cette lecture, que le mariage est le seul état légitime de l'homme, et. qu'à moins d'empêchements physiques, c'est un crime d'en prendre un autre. 11 lut les Prophètes, et surtout les Lamentations dejéréniie. qui l'attendrissaient à faire couler ses larmes ; mais il ne nous a jamais dit ce qu'il en pensait : un esprit si juste ne pouvait apparemment goûter l'enthousiasme. Quant au Nouveau-Testament, qui est comme la seconde partie de la Bible, il n'a jamais fait lire, dans les lectures de famille, que V Evangile de Saint Mathieu, les Actes, et les Epitres de Saint Jean. J'ignore absolument la raison de cette conduite : il ne s'en est jamais expliqué. Mais le livre auquel il avait voué son admiration, celui auquel il revenait sans cesse, qu'il citait toujours, c'était la Genèse, et dans la Genèse, son héros était Abraham. 11 étendait son respect pour ce patriarche jusque sur ses descendants, chargés aujourd'hui de l'exécration publique, et il leur a souvent donné des marques touchantes d'humanité, et même de considération (i).
A la fin de ce semestre Edmond ne retourna pas à
(i) Voyez le Quadragénaire, II* Partie, à V Amour Juif : je les y ai peints comme nous les a souvent représentés mon père. Mes Ouvrages n'ont qu'un mérite, c'est la vérité; je m'en reproche quelques-uns où elle est un peu blessée; aussi ai-je refusé de les réimprimer. (R.)
74 l-A VIE DE MON PERE
Noyers, chez l'avocat Restif : on voulut qu'il vit la capitale. Il partit pour Paris, le ii Novembre 1710, et entra clerc chez un procureur au Parlement, nommé M" Mole.
C'est ici un nouvel ordre de choses; mais Edmond sera toujours le même. Qiioique d'un tempérament vigoureux, le respect qu'il avait pour sa mère s'étendait à tout son sexe, et le préserva toujours du libertinage: d'ailleurs, il était laborieux, et l'occupation est l'antidote de tous les vices.
Je ne dois pas omettre deux petites aventures qui lui arrivèrent dans son voyage.
Plein de vigueur et de santé, Edmond dédaigna toute espèce de voiture publique : chargé de son paquet, composé d'un habit propre, deux vestes, deux culottes, huit chemises, plusieurs paires de bas. enfermés dans une peau de chèvre à l'épreuve de la pluie, il gagnait au pied, et faisait gaiement dix-huit lieues par jour : il en aurait pu faire davantage, s'il n'avait eu qu'un jour à marcher; mais il en avait au moins trois (i).
On ne trouve entre Auxerre et Nitry, dans un espace de sept à huit lieues, qu'un seul bourg : c'est Saint- Bris (2). Edmond était parti tard ; sa mère et ses sœurs l'avaient retenu longtemps, et elles voulurent encore l'accompagner jusqu'aux bois communs. Anne-Marguerite, prête à dire adieu à son lils, qui ne s'éloignait plus de deux lieues, et pour quelques mois, comme les étés d'aupara-
(1) Dans la vigueur de l'âge, mon père a fait plusieurs fois à pied, en un jour, les vingt-deux lieues qu'il y a de mon pays natal à Dijon ; à soixante-douze ans, il allait à Auxerre et revenait le même jour; c'est environ quatorze lieues à pied. Voilà des hommes I On dit que la nature dégénère: ce n'est donc qu'à la ville. (R.)
(2) Dans l'arrondissement d'Auxerre.
vant; qui n'allait plus à Noyers, chez un parent dont il était aimé, mais à Paris, dans une ville dont le nom seul l'effrayait, Anne-Marguerite ne pouvait trouver la force de quitter son fils : elle le retint longtemps contre son sein maternel, et ne s'en sépara que lorsque son devoir la rappelait auprès de son mari. Edmond arriva à nuit close au bourg que j'ai nommé. Il cherchait des yeux un endroit pour se loger, quand un vieillard et sa Baiicis, qui revenaient de travailler à leurs vignes, chargés de leur petit faisceau de vieux échalas et de sarment, remarquèrent son embarras. L'air d'innocence et de bonté du jeune homme les frappa. — « Que cherchez- vous, mon beau garçon? » lui dit le vieillard. — « Un logement, mon père, » répondit Edmond. — « Un logement je vous offre, » reprit le bonhomme; « venez chez nous, mon fils; bon « vin, bon pain, des œufs frais, cela vous suftîra-t-il? — v< Je me contenterais à moins. ," Edmond suivit les bonnes gens. Le mari alla tirer du vin ; la femme alluma une javelle; en un instant le souper fut prêt. Mais Edmond ne buvait pas encore de vin; le vieillard le pressa un peu; cependant il ne voulut pas le contraindre, et poussa un soupir : — « Hélas! » dit-il, « si notre malheureux fils « vous avait ressemblé, nous l'aurions là, à présent, au xv lieu qu'il est à la guerre, exposé à perdre la vie! Si « c'était le courage qui l'y eût envoyé, encore, encore »< dirais-je ; mais c'est le vin, il était ivre quand il s'ens* gagea! » La vieille excusa son fils, en pleurant, et Edmond la consola.
Après le souper, le vieillard dit à son hôte : — « Mon « garçon, savez-vous lire et écrire? — Oui. mon père. — « Vous me déchiffreriez donc bien des papiers que j'ai « ici ? — Je le crois. « Et le bonhomme mit devant Edmond les titres de ses héritages. Le jeune homme les lut et les
relut à ses hôtes, qui ne pouvaient se lasser de les entendre, et se faisaient tout expliquer. Ils connurent ainsi l'état de leurs biens et ce que leurs voisins empiétaient sur eux. Edmond leur transcrivit les clauses les plus importantes d'une manière bien lisible, et passa presque toute la nuit. Il se leva néanmoins dès l'aube du jour ; mais il trouva ses hôtes debout. Il les remercia et vcjulut payer. — « Payer! » dit le vieillard ; « et tu mas appelé ton père! « non, non. — Heureuse celle dont vous êtes le fils! >* s'écria la vieille. — « Heureux ton père ! » dit son mari, « doux et aimable garçon, déjà si savant ! Dieu te bénisse ! « et il te bénira, et jamais tu ne manqueras de rien. » Edmond fut obligé de déjeuner avec ses hôtes, qui partaient pour leur travail. Il se mit ensuite en route; mais quelle fut sa surprise, à Joigny. où il s'arrêta, de trouver dans une de ses poches environ sept francs de petite monnaie, que ces bonnes gens y avaient mis!
La dernière journée, à cinq lieues de Paris, Edmond fut accosté par un vieillard à cheveux blancs, chargé d'une banne fort pesante. Ils marchèrent quelque temps de compagnie; Edmond, qui avait doublé le pas pour arriver de bonne heure, allait fort lestement.
— s\ O jeune homme! que vous êtes heureux! ** lui dit le vieillard; « votre paquet n'est qu'une plume pour vous, >» et je gage qu'il est plus pesant que le mien. Mais *< c'est qu'avec le mien, outre son poids, je porte encore « soixante et dix années, que j'ai sur la tête. Il faut vous \< laisser aller seul. »
Edmond, touché du discours du vieillard, lui répondit :
— « Si vous le souhaitez, je vous soulagerai pendant *< quelques lieues : ce fardeau ajouté au mien ne me sur- « chargera guère, et je ne serai privé ni de votre hono- « lable compagnie, ni de votre conversation récréative. »
Etïcctivement, le vieillard (c était un Lyonnais qui allait et venait sans cesse dans le royaume et les pays étrangers pour son commerce) avait enchanté le jeune Restif par sa conversation. Il fit quelques petites difficultés : mais comme l'otîre était l'équivalent d'une proposition qu'il cherchait à faire, il se rendit. Ils vinrent ainsi jusqu'à Villejuif : là. le vieillard offrit un petit rafraîchissement; mais le jeune homme, qui ne buvait pas de vin, et qui était pressé d'arriver, le pria de remettre cela jusqu'à Paris. — « Mais vous êtes fatigué? — Je vous porterais *< avec votre banne, si le malheur voulait que vous ne « puissiez marcher. »
Le vieillard ne se sentait pas d aise de trouver un garçon si complaisant. — « Je me fie à vous, comme à mon fils, » lui dit-il ; « j ai affaire ici un instant; laissez-moi la « banne; mais, si vous le trouvez bon, je mettrai dans %» \-otrc paquet ce qu'il y a de plus pesant. »
Edmond, l'innocence et l'ingénuité même, y consentit volontiers. Le vieillard arrangea cela comme il voulut; on recousut ensuite la peau de chèvre avec du gros fil, et le jeune homme la remit sur son dos, pour continuer sa route. — « Si je ne vous rattrape pas avant d'entrer à « Paris, » lui dit le vieillard, « attendez-moi à cette »< adresse. » Il lui donna celle d'un cabaret de la rue Mouffetard, où il était connu.
Le jeune Edmond arriva seul aux barrières. On lui demanda ce qu'il portait? — « Mon paquet; un habit, « mon linge, »■>
Ou entrouvrit la peau de chèvre, et la vérité de la déclaration fit négliger de fouiller entièrement. D'ailleurs, on sait que les commis ne recherchent avec une certaine exactitude, que sur les gens vendus ou suspects. Un jeune homme naïf, dont la candeur brillait sur le visage, ne
78 l.A VIE DE MON PÈRE
leur donna aucun soupçon. Il passa, et fut attendre le vieillard, pour lui remettre son dépôt.
Celui-ci n'avait eu garde de le rejoindre, ni d'entrer par la même barrière, ni même de l'aller prendre à l'endroit indiqué. 11 gagna par la porte Saint-Bernard (i) où il fut fouillé jusque sous la chemise. Il fut même suivi; car on connaissait une partie de ses ruses, et on ne pouvait imaginer qu'il vint à vide. Il alla dans une rue fort éloignée de celle où il avait dit au jeune Restif de l'attendre ; mais il se hâta de lui dépêcher un petit garçon, qui l'amena chez des personnes auxquelles Edmond remit le dépôt; ensuite on le conduisit auprès du vieillard.
Dès qu'il fut entré, cet homme rusé vint se jeter à son cou, en lui donnant mille bénédictions, et lui faisant mille caresses. Edmond fut surpris de cet excès de reconnaissance. Aux caresses succéda l'offre d'un louis d'or. Edmond remercia en rougissant, et dit qu'il était assez heureux d'avoir obligé un honnête homme, sans en recevoir un paiement si considérable. Il pria seulement qu'on voulût bien le faire conduire chez le procureur auquel il était adressé. Mais le vieillard voulait absolument qu'il acceptât le louis d'or, et pour l'y engager, il lui découvrit l'importance du service qu'il venait de lui rendre.
— « Vous m'avez entré, » lui dit-il. « pour plus de « cent mille livres de marchandises: ce n'est rien que ce « que je vous présente, et en bonne conscience, je devrais « vous offrir davantage; mais je sais votre adresse : soyez « sûr que je n'oublierai jamais un si grand service. »
(i) Elevée en 1670, on l'iionncur de Louis XIV, sur l'emplacement d'une porte beaucoup plus ancienne; cette porte Saint-Bernard, située au bout du pont de la Tournelle, et qui tirait son nom du couvent des Bernardins prés duquel elle se trouvait, fut démolie sous le règne de Louis XVI.
l.A VIE DE MON PERE 79
Edmond Connut alors que c'était un contrebandier; les marchandises qu'il avait entrées devaient être de l'or, ou des pierres précieuses. Il avait des notions justes de ce qu'on doit au Prince, qui ne perçoit des droits que pour le bien de l'État; jamais dans son pays il n'avait voulu se prêter aux petites fraudes sur les droits des vins, du sel ou du tabac (i). Il répondit au vieillard, d'après ces principes :
— >i Monsieur, je vous ai servi dans la droiture de « mon cœur; je n'en suis pas taché, mais je suis au »» désespoir d'avoir contribué à frauder les droits du s< Prince : recevoir un prix, ce serait participer à une »< action que je déteste. Soyez sûr de ma discrétion. Je ne « suis point un traitre. Mais adieu ; je ne prendrai pas ici « un verre d'eau. »
Et il sortit, laissant le vieillard et ses hôtes dans le plus grand étonnement. Une heure après, il parvint chez son procureur.
M*^ MoIé, lorsqu'il eut Edmond, voyant un beau garçon qui avait l'air d'un Hercule, et la douceur d'une fille, voulut s'assurer qu'il méritait les éloges qu'en avait faits l'avocat Restif : il le mit à différentes épreuves, dans la vue de lui donner toute sa confiance. Edmond, dans l'innocence de son cœur, ne s'aperçut pas qu'on l'éprouvait : il lui paraissait naturel que lOr fût répandu dans une maison riche ; mais comme il était soigneux, il le ramassait et le remettait sans mot dire sur le bureau du procureur. Seul en apparence avec deux jeunes personnes, la demoiselle et sa suivante. Edmond répondait à la pre-
(l) Un de mes frères préféra un jour de s'exposer à un procès, en payant des droits fraudés en sa faveur. Le fermier lui fit grâce, et même loua sa probité. (R.)
8o LA VIE DE MON PKRE
mière avec respect, à l'autre avec bonté, et retournait à l'ouvrage dès qu'il cessait de leur être utile. Le procureur fut enchanté d'avoir ce trésor dans sa maison; outre que l'infatigable Edmond expédiait l'ouvrage avec une rapidité prodigieuse, que son écriture de village était naturellement d'une beauté peu commune (i), et si bien formée qu'on la lisait comme l'impression, c'était un homme à tout; il ne trouvait rien de honteux que l'inoccupation : c'étaient les mœurs de son pays; il n'en a jamais changé. Il devint bientôt cher à toute la maison. On le lui montra, on le lui dit, il n'en abusa point. Lorsqu'on lui avoua les épreuves, il fut étonné; mais sa réponse fut un agréable sourire.
Tant de mérite fut sur le point de faire la fortune d'Edmond, et c'est peut-être ce qu'on va lire bientôt, qui est le plus beau trait de sa jeunesse.
Parfaitement connu de son procureur, au bout d'un an de séjour, cet honnête homme désira de l'avoir pour gendre : il en parla d'abord à sa fille, de concert avec son épouse ; mais la jeune personne avait le cœur prévenu. Elle n'osa cependant pas le déclarer à ses parents ; elle garda un modeste silence. Edmond, depuis ce moment, était regardé comme l'enfant de la maison, et il jouissait de la plus grande liberté. Il s'aperçut que Mademoiselle Mole cherchait à l'entretenir en particulier; mais, par une sorte de pudeur un peu sauvage, il l'évitait. Enfin, un jour, ils se trouvèrent tête-à-tête.
— « J'ai à vous parler, Edmond, » lui dit la jeune personne, « d'une chose qui est de la plus grande consé-
(i) C'était ce qu'on nomme une belle bâtarde: il l'avait naturellement, ou plutôt par un effet de l'attention extrême qu'il apportait à bien faire tout ce qu'il faisait : qualité rare dans les jeunes gens I (R.)
l.A NAIVKTE
Ce fardeau ajouté au mien ne me surchargera guère. (Page 70.
« quence pour moi : me promettez-vous de m'obligerr — « De tout mon cœur, Mademoiselle. — Quoi que ce soit? u — Oui, quoi que ce soit. — Vous savez la résolution « de mon père? — Il m'a fait Thonneur de m'en dire un \< mot; mais je me trouve indigne d'une si grande faveur. s< — Non, Monsieur, vous n'en seriez pas indigne : c'est « moi qui ne vous mérite pas, ayant au cœur une autre s» affection... Cela vous surprend; mais, mon cher « Edmond, j'attends de vous un service; il faut me le « promettre? — Je vous le promets, Mademoiselle. — « C'est de me refuser, sans parler de ce que je viens de « vous dire. — La chose est dure et difficile ! Ce sera bien « dire ce que je ne pense pas! Mais enfin, vous le voulez; « je vous refuserai, Mademoiselle. Mais si mon père allait « m'ordonner... nous serions dans un terrible embarras! v< — J'ai pris une précaution : je lui ai fait écrire par Thé- « rèse une chose qui l'épouvantera. — Je vous réponds « de ce qui dépend de moi. »
Dès le lendemain, le procureur s'expliqua clairement avec Edmond, qui fit entendre qu'il ne pouvait encore songer au mariage.
Une pareille manière de répondre à ses bontés confondit le procureur, qui connaissait le peu de fortune de son clerc.
— « Jusqu'à ce moment, je vous avais cru sensé, » lui dit-il; \< mais dites-moi ce que vous voulez que je pense « d un jeune homme qui refuse une jolie fille avec cin- *< quante mille écus? J'aime ma fille, c'est mon unique >« héritière; je veux faire son bonheur en la donnant, non \< a un efféminé, mais à un honnête mari, qui laime de s< façon à la préserver de l'envie ou du besoin d'en aimer « d'autres... Dis donc, est-ce qu'elle ne te plaît pas? — « Amoi, Monsieur? C'est une charmante demoiselle! —
« Ht tu ne songes pas au mariage? — Je ne la mérite pas. « — Ho! ce n'est que cela! Je vais écrire à ton père. — « Vous êtes le maitre. Monsieur; j'ai de vos bontés la « plus vive reconnaissance; mais je ne saurais accepter « l'honneur que vous voulez me faire. — Allons, Mon- »< sieur, je ne prétends pas vous forcer : je conviens que « jai tort. Quelque grisette de votre village vous tourne »« la tète. Vous pouvez y retourner quand il vous plaira. »
Le procureur, sérieusement en colère, comme le sont les bons cœurs, lorsqu'ils croient montrer de la générosité à un ingrat, alla trouver son épouse, et il exhala tout son ressentiment contre Edmond. Cette dame, envers laquelle le jeune Restif s'était toujours montré aussi soumis, aussi respectueux que zélé, ne fut pas moins surprise que son mari. Mais comme les femmes sont plus rusées que les hommes, elle sentit qu un pareil refus n'était pas naturel,
— « Il aime une villageoise, » lui dit son mari. — <i Ce n'est pas cela, mon ami : la villageoise ne l'empor- « ferait pas sur notre fille, au bout de dix-huit mois; j'ai « d'ailleurs des preuves certaines qu'il n'est pas sans atta- « chement pour elle. — Parbleu, ma femme, la preuve « en est parlante! — Laissez-moi démêler tout cela, mais » avec votre fille. »
Cependant le bruit se répandit dans la maison qu'Edmond était renvoyé. Tout le monde le regrettait; et l'on allait se demandant quel était donc le sujet de mécontentement qu il pouvait avoir donne? Mademoiselle Mole ayant appris ce qui se passait, en comprit bien la cause : cette jeune personne, qui n'avait osé avouer ses véritables sentiments à son père, ni même à sa mère, fut si touchée de la générosité d'Edmond, qu'elle se rendit près d'eux en quittant la table, où elle avait eu la preuve que les dispositions de son père n'étaient plus favorables pour le
jeune Restif. Les deux époux concertaient ensemble la manière de s'v prendre pour tirer la vérité de la bouche de leur fille, lorsqu'elle se présenta en rougissant. Elle commença par des caresses; ensuite, elle les pria de lui pardonner. On lui demanda ce qu'on avait à lui pardonner? Alors, en hésitant, elle fit l'aveu du refus qu'elle avait exigé d'Edmond, et eiu motif. Le procureur Mole fut si content de n'avoir pas à se plaindre de son favori, que ce fut la première chose qui le frappa :
— « Vous aviez raison, ma femme'.... Pour vous, « Mademoiselle, retournez dans votre chambre, on vous \\ parlera. »
On fit appeler Edmond,
— « Quoi, mon ami. » dit le procureur, « tu m'aurais « quitté pour complaire à une fille qui ne veut point de « toi ! — Monsieur, avant de me rendre à ce que Made- « moiselle a exigé de moi, j'y ai réfléchi une nuit entière, « et la conclusion a été qu'il était bien plus important que s< Mademoiselle votre fille fût bien avec vous que votre « clerc ; voilà mon motif. Du reste, je vous révère, et « j'aurais tendrement aimé Mademoiselle Mole, si cela « m'avait été permis. Si donc j'ai une faveur à vous de- « mander, Monsieur, c'est qu'à cause de moi Mademoi- « selle n'essuyé aucun reproche de votre part ; car cela « me serait trop sensible. Et je souhaite, à l'égal de mon « propre bonheur, que vous puissiez lui accorder le désir *( de son cœur; car c'est une aimable personne, et qui *< mérite d'être heureuse! — Le pauvre garçon, » dit M"' Mole. « il se sacrifiait!... Va. tu me fais regretter dou- « blement de ne te pas avoir pour gendre; mais je suivrai « ton conseil et tu n'y perdras rien. »
C'est à présent que je vais raconter le trait que j'ai annoncé; ce que je viens de dire n'en est que la prépara-
tiun. Mademoiselle Mole épousa son amant, qui était un jeune notaire et qui paraissait un parti sortable. Mais elle ne fut pas heureuse : j'en dirai un mot dans la suite.
Durant les noces de sa lille. M. Mole parla d'Edmond à un de ses amis nommé M. Pombelins. riche marchand de soieries, qui tenait la même boutique qui fait encore aujourd'hui l'angle des rues Traversière etSaint-Honoré, près des Ûiiiii^c-Viiitrts. 11 ne lui cacha pas le trait que je viens de rapporter, et s'étendit sur toutes les qualités du jeune homme. M. Pombelins. homme instruit et destiné par son éducation à un état relevé, sentit tout ce que valait Edmond ; il fut enchanté. Ce négociant avait deux filles, toutes deux charmantes ; l'ainée, surtout, était une jeune personne accomplie. Son père la chérissait. Toute sa crainte était de la sacrifier en la mariant; et lorsqu'on lui en parlait quelquefois, il répétait, les larmes aux yeux, ces vers d'Euripide :
'Apostolat gàr makâriai tnèn, ail' ôniôs Dûknoisi tous thekontits 'ôtan allais dOttiois Pa'idas paradidô pollà moktésas Patêr.
« Le jour des noces est beau : mais qui peut exprimer « l'angoisse d'un père qui met l'une de ses enfants, avec « tant de soins et de tendresse élevée, sous le pouvoir " d'un inconnu! »
Ce qui effrayait encore M. Pombelins, c'est que la belle Rose était fière et dédaigneuse, et que les maris brutaux se font un plaisir d abaisser ces sortes de femmes à proportion de la peine qu'ils ont eue à les obtenir.
La contidence de son ami fit faire des réfiexions à ce bon père de famille : il résolut d'examiner par lui-même
le jeune Edmond, et de se régler sur ses propres découvertes.
11 n'en eut pas la facilité durant les noces : Edmond, pendant ces jours de plaisir, seul à l'étude, faisait en sorte que les affaires ne souffrissent aucun retard ; il expédiait son ouvrage et celui de ses camarades. Mais lorsque tout eut repris son cours naturel, il eut un peu de relâche. Ce fut alors que M'' Mole lui parla de l'estime que M. Pombelins avait conçue pour lui. et du désir qu'avait cet honnête homme de faire sa connaissance. Le prétexte qu'il donna fut que le marchand souhaitait qu'il perfectionnât ses deux filles dans l'arithmétique. 11 suffisait de montrer à Edmond un but d'utilité, pour être sûr de son empressement à le remplir. Il alla chez M. Pombelins. Il se plaisait à l'avouer depuis ; il fut ébloui des charmes de Rose : jamais rien de si beau n'avait frappé sa vue : cette charmante personne possédait tous les avantages de la figure, toutes les autres perfections du corps unies aux qualités du cœur et de l'esprit. La fermeté d'Edmond ne fut point à l'épreuve de tant de mérite : ce fut là sa première et son unique passion. Car il avait évité de se livrer à son penchant dans les deux occasions précédentes. Il se garda encore, dans celle-ci, d'y abandonner son cœur avant de savoir si sa recherche serait approuvée par les parents de la demoiselle. Il remplit durant trois mois les intentions du père, sans laisser rien échapper qui décelât ses sentiments. Il n'y avait que son exactitude qui fit présumer qu'il trouvait du plaisir dans cette maison.
Les progrès des deux élèves avaient d'abord été rapides : elles savaient déjà, et, dès les premiers jours, le maitre crut n'avoir presque rien à leur montrer. Il vit ensuite, avec une sorte de surprise, qu'on en restait toujours au même point; il s'en prit à lui-même et redoubla d'efforts.