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La plus jeune des sœurs, nommée Eugénie, était aussi jolie que sa sœur était belle, et aussi vive, aussi étourdie que sa sœur était grave et posée : elle s'était aperçue de la bonne volonté de son père pour le jeune Restif; elle avait entendu, à la dérobée, quelques discours de M. Pombelins à son épouse où il faisait l'éloge du clerc de M. Mole : elle ne connaissait pas le fond de leurs intentions; mais elle présuma quelle ne déplairait pas à ses parents en traitant bien ce jeune homme.
Un jour qu'il lui donnait leçon, la petite personne lui dit en riant : — « Ne vous cassez pas la tète; tenez, je « sais faire cette règle aussi bien que vous, mon cher s< maitre, et même d'une manière plus courte. Nous « sommes seuls, causons un peu. »
Edmond, surpris de ce langage, ne put répondre. La jeune personne continua : — « Je suis sûre que mon papa u et maman vous aiment, et qu'ils ne vous refuseraient « pas l'une ou l'autre de nous deux : ma sœur Rose est « plus belle; elle l'emporterait sûrement, si elle voulait. « Je ne veux pas m'attacher, qu'elle ne se soit expli- « quée : faites-la se décider, et à son refus, comptez sur s< moi. Je vous parle franc, parce que je sais que vous « l'êtes. Répondez-moi de même dès à présent... Mais je « ne demande pas, » ajouta-t-elle, voyant qu'Edmond était embarrassé, « que vous me préfériez à ma sœur. Je « ne veux qu'adoucir son refus, si elle en fait, et vous s< prévenir que vous avez un pis-aller, qui n'est pas tout « à fait désagréable. Je sens que cela est un peu libre, et si que les filles de votre pays n'en diraient peut-être pas « autant; mais soyez sûr que je ne suis pas amoureuse « de vous; non, en vérité! mais j'aimerais bien un mari i« comme vous; il me semble qu'une femme vivra heu- « reuse et tranquille avec un garçon aussi raisonnable.
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« aussi rangé, qui n'a aucun des défauts de nos jeunes « Parisiens : car, vrai, Monsieur Edmond, je ne les sau- « rais sentir. Voilà ce que j'étais bien aise que vous sus- « siez. »
La sœur de la petite Eugénie rentra en ce moment; Rose prit sa leçon et le maitre se retira.
Lorsque les deux sœurs furent seules, Eugénie, qui s'était bien aperçue que sa sœur ainée avait la préférence dans le cœur d'Edmond, résolut de la faire expliquer, pour savoir à quoi s'en tenir.
— « Ma chère Rose, » lui dit-elle, « tu sais que nous « sommes aussi bonnes amies que bonnes sœurs : tiens, « parle-moi sincèrement. Si mon papa et maman te pros< posaient M. Restif, le prendrais-tu? l'ai mes raisons <i pour te faire cette question, à laquelle il faut répondre \< sincèrement. 11 n'y a pas là de quoi rougir, et je ne >v suis pas à ton égard un personnage si terrible 1. .. Allons. « parle donc! — En vérité, » dit Rose, « voilà une singu- « Hère idée qui te prend là tout d'un coup! — Je te le « répète; j'ai mes raisons : que pcnses-tu de notre maitre? « — Mais, qu'il ne ressemble point du tout aux jeunes « gens que j'ai vus jusqu'à ce jour. — Ainsi tu n'aurais « pas d'objection à faire contre lui ? — Je n'arrête pas mes « idées là-dessus. — Ho bien moi, j'y arrête les miennes: « le mariage est un état honnête, ce me semble; car « maman ne me parait point du tout honteuse d'avoir « épousé notre papa : bien plus, je crois qu'il est très im- >v portant d'y songer beaucoup, car cet engagement-là est \< pour la vie. — En vérité, Eugénie, c'est à tort qu'on te « nomme folle! voilà raisonner avec une sagesse dont je « ne t'aurais pas crue capable. Hé bien, ma petite sœur..., « si c'était mon père et maman qui le voulussent... je M verrais... Non que j'aime ce jeune liommc : mais il est
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tel qu'il faut, pour ne pas ni'inspirer l'éloignement que j'ai toujours eu du mariage. — Hé! voilà tout justement ce que je viens de lui dire ! Nous avons les mêmes idées ! — A qui, de lui dire? — A Edmond. Sa timidité m'a touchée : comme je craignais que tu ne le refusasses, et qu'il est déjà si timide, qu'un refus l'aurait... je lui ai dit, pt)ur lui marquer de la considération, et l'enhardir un peu, que si tu le refusais, je ne le refuserais pas. — Quoi! ma sœur! vous avez... — Il n'y a pas de mal à cela ! II te plait : on m'en trouvera bien un autre; dès demain, je lui dirai que tu consens. — Mais cela ne se fait pas comme ça, ma sœur! Gardezvous bien... — Je ne lui dirai donc pas : mais si tu dois te marier la première, je pourrais bien attendre jusqu'à trente ans. Il ne dira rien ; tu ne parleras guère ; car je te connais, tu vas devenir plus fière encore... — C'est à nos parents... — Ha! tu as raison : je vais le dire à papa... »
Et la petite folle, sans écouter sa sœur qui la voulait retenir, y courut en chantant : // te faudrait un uian...
Les parents de Rose furent charmés d'apprendre le secret de leur fille ainée. Ils ménagèrent cependant son aimable confusion, et la laissèrent donner, tout à son aise, un presque-démenti à sa jeune sœur. Mais dès le même soir. M. Pombelins alla vt)ir M'' Mole, pour lui apprendre que leurs projets étaient en bon train de réussir.
— « 11 ne s'agit plus, » ajouta-t-il, « que de voir si la « conduite présente du jeune homme est bien assurée? «» — Je vous en réponds, » dit M'' Mole; « mais cependant « faites toutes les épreuves que vous jugerez à propos ; je « vous seconderai, et je vous engage ma parole d'hon- « neur de ne pas vous trahir. »
Le lendemain, le jeune Restif fut reçu avec encore plus
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de cordialité que de coutume par M. Pombelins. Ce bon père de famille lui parla pour la première fois de ses desseins, relatifs à l'établissement de ses filles.
— « Mon ami, » lui dit-il, « depuis que j'ai reçu de la « nature le titre de père, j'ai donné toute mon attention « à en bien remplir les devoirs : d'abord, et tant que mes « enfants n'ont eu besoin que du secours de leur mère, « j'ai fait mes affaires, pour mettre ma famille au-dessus « de la nécessité. J'y ai réussi, grâces au Ciel, et les deux « filles qui me sont restées de six enfants, auront une dot v< honnête. A présent que les voilà grandes, d'autres soins. « J'ai, en leur faveur, étudié le cœur humain depuis long- \< temps, et surtout la trempe du caractère des gens de la « ville : c'était l'étude la plus nécessaire, puisqu'elles en « sont citoyennes, et qu'elles doivent s'y fixer. Cette « étude, mon ami, m'a amené à une triste découverte : « c'est que l'homme né à la ville n'a jamais la solidité de « l'homme né à la campagne (i); il est futile, comparé à « ce dernier, en dépit de tous les soins ; il faudrait, pour « le rendre tel qu'il doit être, un homme, le regreffer à la \< campagne, pour ainsi dire, en l'y élevant depuis sa « naissance, jusqu'à quinze ou vingt ans, selon qu'il serait « ou tardif ou précoce. On recherche les causes de la cor- « ruption des Romains et du bouleversement de la Repu- « blique I il n'en est pas d'autre que l'abâtardissement et « l'eflémination des races Romaines à la ville : tant que
(l) Oserai-je répéter ce que j'ai entendu dire à M. l'avocat Restif dans mon enfance? On venait de lire un petit ouvrage de M. de Voltaire : il s'écria comme involontairement : — ^^ Ho ! si cet homme-là n'était pas né à Paris ! » Il regardait ce qu'un si grand homme avait de superficiel, comme un vice, non de son esprit, mais de l'éducation futile de la ville, et de la manière de voir qu'on y prend nécessairement, quelque solidité qu'on ait d'ailleurs. (R.)
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« les jeunes patriciens travaillèrent à la terre, ils furent « vertueux ; et, ctimme le disait très bien un jour M'' Mole. « l'homme exempt des besoins de conservation se livre « tout entier aux passions de luxure, ou d'ambition, ou à « toutes ensemble. J'ai encore fait une autre remarque. »i plus politique que morale : c'est qu'à mesure qu'elles « vieillissent, nos anciennes maisons de commerce périt dent de leur activité, j'oserais même dire, de leur pro- »< bité, plus encore que de leur industrie. Et cela est « naturel, mon ami : perdant de leur activité, et leurs \< besoins de luxe croissant, il faut nécessairement qu'elles « perdent de leur probité. J'en ai inféré de bonne heure « qu'un père de famille, s'il est sage, portera ses fils à un \< autre genre de vie que le sien (i), afin de croiser les « occupations, comme on croise les races pour les perfec- « tionner; et que. lorsqu'il s'agira de ses filles, il rafraî- « chira. pour ainsi dire. l'Espèce humaine, en ne leur « donnant pour maris que des jeunes gens de province. « actifs, laborieux, économes, vigoureux, sains de corps « et d'esprit; c'est-à-dire sans travers dans le dernier. « sans défauts dans l'autre. Quand ces jeunes gens n'au- « raient rien, s'il sait bien choisir, leurs mœurs et leur « activité seront une excellente dot! J'en ai vu des exem- « pies chez des pères de famille qui sont dans mes prin- « cipes; et ces maisons, ainsi renouvelées, sont aujour- « d'hui opulentes. Mais si les pères mettent leurs fils dans « le même état, l'indolence va succéder : s'ils marient
(i) Ceci est bien opposé à la loi des Égyptiens, et à celle des Banians ! Aussi devons-nous regarder ces lois comme des institutions folles et tyranniques, qui ont été la cause naturelle de ce que ces deux peuples font tout par routine, et n'ont jamais rien perfectionné. On peut en dire autant des Chinois, etc. (R.)
« leurs filles à des citadins, je ne donne pas trois généra- « tions avant que tout n'ait dégénéré.
« On m'objectera que les gens des villes ne trouveront « donc pas d'épouses r... Je voudrais bien pouvoir dire « qu'on devrait faire un échange et leur donner des filles *< de province, et nos Parisiennes aux jeunes gens de la « campagne? Elles y languiraient. J'en ai connu deux qui, \> mariées dans votre province, n'ont pu s'accoutumer ni « à la solitude, ni aux manières de leurs maris, et qui « sont mortes de langueur. Elles sont d'ailleurs incapables ■>< de tous les détails rustiques, et ne sauraient pas même \< commander. C'est donc le cas de dire : Sauve qui peut! « Je ferai pour ma famille ce qu'il est impossible à tout \< le monde de faire. Je n'entrerais pas dans ces détails « avec un jeune homme moins modeste que vous, Mons< sieur Restif... Je préfère pour mes filles un parti de pro- « vince, et surtout de campagne, avec rien, à un Parisien « qui aurait un établissement considérable. >,*
M. Pombelins crut s'être suffisamment expliqué par ce discours; et pour faire encore mieux entendre à Edmond que c'était la belle Rose qu'il lui voulait donner, de ce jour il n'eut plus qu'elle pour écolière : on envoya Eugénie passer quelque temps chez une de ses tantes, nommée M""-' de "Varipon, qui venait de perdre son mari, et dont le fils unique était alors absent.
Malgré les fréquents tête-à-tête des deux amants, Edmond fut deux mois entiers sans parler de sa tendresse, qui pourtant était extrême. Mais la distance que la fortune mettait entre lui et la demoiselle, le rendait timide; outre une certaine pudeur native, qui ne lui permettait pas d'ouvrir la bouche sur ses sentiments. Mais il était tendre et respectueux envers le père et la mère, et il marquait à Rose une estime, un attachement, un dévouement si par-