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fait, que ce langaf^e devint assez clair pour M. Pombelins. Il ne précipita cependant rien; et se voyant sûr d'un jeune homme sans fortune, il étudia la marche de l'impétueuse passion de l'amour dans une âme honnête et neuve, Rien n'était si agréable pour ce père observateur. Rose, la fière Rose, subjuguée par le mérite d'Edmond, avait la satisfaction de conserver encore une apparence de liberté, et se trouvait parfaitement heureuse. Edmond, enivré d amour, seul à seul avec une Beauté ravissante, donnait à sa voix, naturellement douce, des inflexions plus douces encore : chaque mot, les mots les plus indifférents exprimaient un je vous aime, par la manière dont ils étaient dits, par le regard timide et respectueux qui les accompagnait. Une douce familiarité, dangereuse avec tout autre amant, s'était établie entre Rose et Edmond; ils commençaient à se sourire d'intelligence, quand un tiers parlait; Edmond était déjà en possession de rendre à sa maitresse mille petits services, qui sont le lot des préférés; elle lui Commandait avec confiance; il lui obéissait avec liberté, quoique avec un peu de précipitation.
Les choses en étaient là. quand Eugénie revint à la maison paternelle. Elle examina en silence les deux amants pendant quelques jours, au bout desquels elle dit à sa sœur :
— « Ma chère Rose, je vais te faire une confidence. »< — Je l'entendrai avec plaisir, ma bonne amie. — C'est <\ que j'ai aussi un amoureux. — Aussi, ma sœurr — « Oui : c'est mon cousin de Varipon ; il m'a fait sa tendre « déclaration la veille de mon retour ici. je ne lui ai pas « encore répondu, mais je crois que je puis lui répondre : « vous voilà d'accord, notre maitre et toi; ainsi, je suis \\ dégagée de la parole que je lui avais donnée. — En vert rite, ma sœur cadette est d'une pénétration singulière!
94 LA VIE DE jMON PERE
« — Vrai? ma chère ainée? Allons, j'en suis bien aise. « Mon papa m'a dit hier, en parlant de mon cousin, qu'il « le trouvait bien formé, bien raisonnable, et qu'il n'était sv plus du tout Parisien : ainsi, je vois que mes sentiments « ne lui déplairont pas; et nous serons toutes deux heurt reuses. N'est-ce pas, ma sœur? »
La belle Rose rougit, et ne répondit rien. Edmond entra ; car la petite maligne avait eu soin de ne commencer cet entretien qu'à l'heure où il avait coutume de venir à la maison.
— s< Ha! vous voilà bien à propos, Monsieur le Maitre! v< Vous savez ce que je vous ai dit un jour? — Vous « m'avez fait l'honneur de me dire bien des choses, Ma- \< demoiselle! — Quoi! vous rusez!... Je veux dire la « chose que vous n'avez pas oubliée, sûrement, malgré « votre air modeste? — Non, Mademoiselle, je ne l'ai pas « oubliée, et je ne l'oublierai jamais. — Ho! vous le « pouvez, passé aujourd'hui; vous le pouvez, entendez- « vous? — Aurais-je eu le malheur, Mademoiselle... — « Non, vous n'avez pas eu le malheur » (le contrefaisant), <\ mais bien le bonheur de n'avoir pas besoin de ma géné- « rosité... Comme vous voilà tous deux! en vérité! il « semble que je vous apprenne une nouvelle! — A moi, « du moins, Mademoiselle, » dit Edmond. — « A la « bonne heure! mon retour aura donc servi à quelque « chose. — Ma sœur n'en est pas devenue plus sérieuse, « Monsieur, » liit Rose, « pour avoir passe un si long « temps avec la femme la plus raisonnable de Paris, et la « plus affligée. — Gage que vous ne vous êtes pas encore « dit que vous vous aimiez?... Allons, tenez, il faut vous « le dire, là, devant moi; car, en bonne vérité, il n'y a «< rien de si vrai ! »
Kdmond palpitait de plaisir; mais Rose... était en ce moment la plus belle des roses.
— « Vous voilà, Eugénie !.,. Tu vois bien, ma sœur,... « que ce que tu dis là... est, on ne peut pas plus étourdi... X» et je ne sais en vérité quelle opinion Monsieur Edmond « va prendre de toi? — Ho! je le sais bien, moi : l'opi- « nion d une personne franche, qui le veut servir, et qui « lui épargne bien de l'embarras ! Je suis sûre qu'après N> toi, il m'aime de tout son cœur. »
A ce mot. Edmond ne put y tenir ; des larmes de joie roulaient dans ses yeux :
— « Ho! vous l'avez dit, Mademoiselle, » s'écria-t-il... Dieu! quelle famille aimable! et quel est mon bonheur d'en être estimé! j'honore M. Pombelins à l'égal de mon père : c'est le plus sage et le plus respectable des hommes ; je ne saurais dire à quel point je l'aime et le révère. Madame Pombelins est pour moi l'image d'Anne- Marguerite ; et si vous la connaissiez, Mesdemoiselles, vous sauriez que c'est un grand éloge. Pour vous, filles charmantes, je m'abstiens de vous louer : vous êtes la perle de votre sexe. Fasse le Ciel que vous soyez autant heureuses que vous le méritez ! mais si jamais il devait y avoir quelque chose de ma part, je voue à l'une de vous tous les sentiments respectueux et tendres; à l'autre une si vive et si efficace amitié, qu'elle ne se repentira jamais de ses bontés. — Ha! voilà donc une déclaration! « s'écria Eugénie; »< elle est un peu neuve. ou plutôt un peu antique ; mais je suis assez contente de ce qui me regarde... Et vt)us, Mademoiselle? —
•< Monsieur parle en honnête garçon, et son discours est » sage, quoiqu'il réponde à vos folies, ma sœur, v dit Rose en rougissant. — « Et voilà que tu y réponds aussi ». s'écria Eugénie. « Allons; à présent que vous êtes amants
« déclarés, et presque mari et femme, faites-vous l'amour. « et que j'apprenne de vous, moi qui suis la cadette : « dites-vous de bien jolies choses... pas des fadeurs!... « Vous ne manquez d'esprit ni l'un ni l'autre? — Je n'au- « rais qu'à suivre mon cœur, Mademoiselle, » répondit Edmond, »> pour adresser à votre aimable sœur les choses « les plus... Mais j'aime mieux les renfermer respectueu- « sèment dans mon cœur; un plaisir qui coûterait à sa *< modestie cesserait d'en être un pour moi. — Ha! Rose! «voilà l'amant qu'il fallait à ta charmante dignité! — « J'espère, par ma conduite, » reprit Edmond, en s'adressant à Rose, «si vous daignez le permettre, Mademoiselle, « exprimer mieux que par mes discours, des sentiments « solides et durables. Je ne demande à être encouragé que « par un seul regard d'approbation. »
Rose baissait les yeux sans répondre.
— « C'est le moins que cela, » dit Eugénie.
Alors, cette charmante fille leva ses beaux yeux sur Edmond et, lui tendant la main, elle lui dit : — « Vous « êtes le choix d'un père que j'aime et que je respecte, « autant que vous respectez le vôtre ; c'est de lui que « vous apprendrez mes sentiments, s'il veut bien en être « l'interprète. »
M. et M""" Pombelins entrèrent pour lors auprès de leurs enfants. Ils expliquèrent clairement à Edmond leursl vues sur lui, et lui propc^sèrent la main de Rose. Après j avoir reçu les témoignages de sa reconnaissance, M. Pombelins ajouta :
— « Ecrivez à votre père ; je n'attends que son aveu. » Il y avait alors deux ans et demi qu'Edmond était dans
la capitale; et il allait atteindre sa vingt-unième année. Il ne lui vint pas même dans l'esprit de douter qu'un établissement aussi brillant que celui qu'on voulait lui faire