‹ La vie de N.-S. Jésus-Christ (volume 2)Chapitre 13 sur 589 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Sur le jour de la naissance de Jésus-Christ.

« Le roi Hérode, se voyant trompé par les mages, « entra dans une grande colère. 11 envoya des gens pour « tuer tous les enfants de Bethléhem et de la contrée t voisine, dès l’àge de deux ans et au-dessous, d’après « l'époque que lui avaient fournie les mages. Joseph se « leva donc, prit pendant la nuit l’enfant et sa mère, et « s’enfuit en Égypte. Enfin, Hérode étant mort, il revint « dans la terre d’Israël. Mais, ayant appris qu’Archélaüs « régnait en Judée à la place d’ Hérode son père, il des-

* cendit dans le pays de Galilée. »

Cest là le massacre de Bethléhem, dont fait mention Macrobe, auteur païen, qui, parmi les mots plaisants de l'empereur Auguste, rapporte que celui-ci, ayant appris qu Hérode, dans le massacre des enfants de deux ans fait par son ordre en Syrie, n’avait pas épargné son propre fils, dit par ironie : « 11 vaut mieux être le porc d’Hérode

* que son fils. » C’était une allusion à la loi qui défend de tuer aucun porc. La personne du Christ contient dans sa réalité un mythe si puissant et si large, que même les plus petites circonstances de sa naissance ont été connues aux contrées les plus lointaines, depuis l’Orient jusqu’à l'Occident, et que ni les empereurs romains ni les auteurs païens ne les ont ignorées. Au reste, si Tacite et Suétone ne nous disent comparativement que peu de chose du Christ, c’est que la nation juive était très-peu connue des

peuples classiques, et qu’ils l’estimaient trop peu pour la

croire digne de fixer leur attention. Le nom même de Juif était devenu, du temps de Strabon (17, 1), une injure. Hérodote, qui pourtant vivait à une époque ou Rome était déjà devenue puissante , ne nomme pas même une seule fois cette ville. Comment pourrions-nous après cela nous étonner que des écrivains contemporains n’aient pas fait plus d’attention à la ville de Jérusalem, qui, dans les desseins de Dieu, devait être le point de départ de l’empire spirituel du monde.

Quant au meurtre du fils d’Hérode, rapporté par Macrobe, Josèpbe, précisant le fait, nous apprend que ce tyran fit mourir trois de ses fils, mais déjà devenus grands. 11 fit étrangler à Samarie Alexandre et Àristobule, qu’il avait eus de l’infortunée Marianne, morte avant eux et de la même manière, peu de temps avant le massacre des innocents. Pour Antipater, qu’il avait eu de Doris, et qu’il destinait pour être son successeur sur le trône, il le fit étrangler à Jéricho lorsqu’il était lui-même près de mourir, et après avoir essayé de se tuer lui-même dans un accès de douleur et de désespoir. Il mourut cinq jours après ce fils. Celse, cet ennemi acharné des chrétiens, avait aussi connu par ses Juifs le massacre de Bethléhem et la fuite en Égypte, comme on peut le voir dans Origène, Contre Celse (1, ch. 58, p. 375).

Le sort qu’Hérode préparait au Fils de Dieu après sa naissance, Auguste fut sur le point de l’éprouver lui-même dans sa première enfance. Suétone, son contemporain, raconte dans la vie de cet empereur, que, peu de temps avant sa naissance, une prophétie se répandit dans Rome annonçant que la nature enfantait un roi pour le peuple romain. Cette prédiction fit craindre au sénat l’anéantisse-

NAISSANCE DE JÉSUS- CHRIST. H 3

ment de la république, de sorte qu’il défendit à tous les pères d’élever aucun enfant mâle qui naîtrait dans cette année-là. Mais les sénateurs dont les femmes étaient enceintes éludèrent secrètement la loi , parce que chacun interprétait en sa faveur la prophétie et les hautes espérances qu’elle pouvait donner.

Le Christ est comme le point central du monde et de F histoire : sa personne et sa vie sont comme le centre de tous les événements historiques. 11 est donc naturel et nécessaire que ce caractère se manifeste, et que nous retrouvions dans l’histoire, soit avant, soit après Jésus-

Christ, un reflet de sa propre vie. C’est en effet ce qui a eu lieu, et ce que prouvent abondamment les histoires et les my thologies des différents peuples : car la plupart des héros, des demi-dieux, des grands hommes que l’antiquité a vénérés ou même honorés d’un culte idolàtrique, reproduisent dans leur vie, d’une manière confuse et obscure il est vrai, mais néanmoins facile à reconnaître, les traits principaux de la vie de Jésus-Christ, telle que les évangélistes nous la racontent. C’est ainsi que nous retrouvons un reflet de sa première enfance, et des persécutions auxquelles elle fut en butte, dansZeusetChronos, eu Jupiter et Saturne, dans Apollon et les Dioscures, éans Hercule et Persée, dans Cyrus et Romulus, comme aussi, mais d’une manière bien plus claire et bien plus sainte, dans Abraham, Moïse et Joseph. Ceux qui ne comprennent rien aux rapports réels de la conscience humaine peuvent considérer ces choses comme de simples mythes, où l’humanité aveuglée par les préjugés cherche à rendre sensibles ses croyances. Mais s’il en était ainsi , si ces mythes et ccs symboles n’ont jamais été réalisés

dans la vie d'un homme individuel , s'ils ne sont pas les reflets d’un type véritable et réel, comment expliquer l’accord qui existe sous ce rapport entre les traditions et les légendes des peuples les plus éloignés et les plus divers? Ainsi le roi Hérode est tout à la fois un être réel et un mythe, qui se reflète dans le passé chez Zohac ou Nemrod, chez Pharaon ou Typhon, chez Vicramaditya et Acrisios, chez Astvages, et enfin chez Amulius. Tous ces divers personnages sont comme un reflet prophétique de ce tyran, qui se reproduit et se continue dans toute la suite des temps. Hégésippe, Juif de naissance, raconte dans Eusèbe (Hist., 3, 15) que l’empereur Domitien, effrayé de la diffusion rapide du christianisme et de la puissance de cet illustre inconnu, qui était venu de l’Orient pour conquérir l’empire du monde, donna l’ordre aussitôt de rechercher et d’anéantir tout ce qui restait de la maison de David. Quelques hérétiques, probablement des Nazaréens, faisant l’office de traîtres, et un certain Jocatus, livrèrent alors à l’empereur deux petits-fils de l’apôtre saint Jude, les seuls qui restassent de la famille de Jésus. Mais dès que l’empereur eut aperçu leurs mains, que les travaux des champs avaient endurcies et rendues calleuses, il eut pitié d’eux, et les renvoya libres. L’empereur Trajan publia aussi contre les descendants de David un édit de proscription ; mais ce fut le dernier, et cette illustre race s’est perdue depuis. Cependant l’adversaire du Christ continue toujours, tantôt ici, tantôt là, et sous des formes diverses, le massacre d’Hérode; et les disciples fidèles de Jésus, ceux surtout qui portent son nom, ont eu et auront toujours à supporter la meme persécution qui menaça Jésus dans sa crèche.

* Hérode fit mourir tous les enfants de deux ans et au- « dessous, selon l’époque qu’il avait apprise des mages. » La nouvelle étoile apparut pour la première fois à l’Orient vers le commencement de mai : le reste de l’année se passa dans les préparatifs et l’accomplissement du long voyage que les mages entreprirent; et lorsqu’ils arrivèrent à Jérusalem , en 748, la seconde année était déjà astronomiquement commencée. Mais il ne faut pas oublier ici que les Grecs appelaient Pentétèrika ou fêtes quin quemales leurs solennités principales, telles que les grandes Eteusinies, les anciennes fêtes d’Héra, les fêtes de Bacchus et les grandes Panathénées. Les Romains aussi appelaient nwtdinœ leurs semaines, de même que pour nommer la nôtre nous disons huit jours, quoiqu’elle n'en compte que sept. C’est par le même principe que nous disons que Jésus-Christ a été trois jours dans le tombeau, quoiquau fond il n’y soit resté qu’environ trente heures. Celte manière de compter le temps depuis le point de départ jusqu'au point d’arrivée inclusivement, était commune originairement à tous les peuples : elle était surtout familière aux Juifs, de telle sorte que c’est un proverbe dans le Taimud, qu 'une heure de plus compte pour un jour, un jour de plus pour une année.

Il est vrai que le récit pseudonyme qui est venu jusqu’à nous sous le nom de Jules Africain , et sous le titre de yarration des choses qui sont arrivées en Perse à la naissance du Christ; il est vrai, dis-je, que ce récit rapporte que les mages étant venus à Bethléhem , Marie leur présenta Jésus comme ayant deux ans, ou ayant déjà commencé la seconde année. La même chose nous est indiquée dans un fragment d’Hippolyte de Thèbes, qui se

trouve à la bibliothèque impériale de Vienne. On y lit ce passage* qu’avait déjà remarqué Munter : « 11 y eut un in- « tervalle de deux ans entre l’incarnation du Sauveur et « l’apparition des mages. » Mais il est probable que les deux passages que nous venons de citer s’appuient uniquement sur ces paroles de saint Matthieu, prises à la lettre : « Hérode fit tuer les enfants au-dessous de deux « ans. » Pour remplir ces deux premières années de la vie de Jésus-Christ, plusieurs ont prétendu, je ne sais sur quel motif, que la sainte famille était retournée depuis longtemps de Bethléhem à Nazareth , mais qu’ensuite elle était revenue à Bethléhem au bout d’un an, et que c'est là que les mages avaient trouvé Jésus, et lui avaient rendu leurs hommages. Cette opinion compte même un assez grand nombre de partisans; mais elle n’a aucun fondement réel. C’était bien la seconde année déjà depuis l’Incarnation que l’étoile merveilleuse brillait au ciel, comme on doit le conclure des renseignements que les mages donnèrent à Hérode. Mais celui-ci, confondant la naissance avec l'incarnation de Jésus - Christ , pouvait croire qu’il était déjà dans sa seconde année. Il est encore un fait qu'il ne faut pas oublier, et qui jette un grand jour sur cette question. Tous les peuples de l’antiquité, sans exception, plaçaient la création de l’homme, et par suite le commencement de leur année, dans l’équinoxe d'automne. Les Juifs commençaient leur année civile au premier jour du mois de thisri* c’est-à-dire à la fin de septembre. Or l’étoile apparut aux mages au commencement de mai, par conséquent dans l’année qui précéda celle de la naissance de Jésus-Christ : et c'est ainsi que s’explique l'énigme des deux ans, qui a embarrassé tant d'auteurs.

Il nous reste maintenant à décider quel est le jour où ia lumière divine a été manifestée au monde. Si nous consultons la tradition tout entière, elle nous crie dès les premiers temps que le Christ est né dans le neuvième mois de la trente - huitième année d’Auguste : et Ton peut croire que le souvenir de ce fait a dû se conserver comme un renseignement de famille dans la maison de Nazareth. Lorsque le royaume de la lumière commence à l’emporter sur les ténèbres dans la nature, au jour du solstice d’hiver, lorsque le soleil arrivant dans le signe du Capricorne commence à s’élever au-dessus du point solsticial, et à monter de nouveau vers le printemps, l’humanité peut d'abord à peine en croire ses yeux, et doute en quelque $orte si elle n’est point le jouet d’une illusion d’optique. Aussi les anciens avaient établi douze jours caractérisques depuis celui où le soleil recommence sa brillante carrière, ou bien, d’après les fastes romains, depuis le 25 décembre jusqu’au 6 janvier. L’antiquité célébrait cet espace de temps comme les douze nuits saintes de l’année. A ces jours mystérieux succèdent immédiatement l’Épiphanie ou le jour de la manifestation. En effet, à ce moment, le soleil a réellement dépassé le point solsticial ; et ce dieu de la nature, que l’on croyait perdu, est enfin retrouvé. Le deuil a cessé, une joie universelle éclate et se manifeste dans l’antiquité par des fêtes religieuses. Les Romains célébraient au 24 décembre , par des jeux publics, la naissance de l’invincible, c’est-à-dire du soleil ( natales Imrieti), et le commencement de la nouvelle année. Les Égyptiens, au contraire, commençaient l’année au 6 janvier, et fêtaient ce jour avec de grandes démonstrations de joie. C’était en effet à l’époque où les inon-

dations du INii avaient complètement cessé, où la nature reprenait ses habits de fête et où reparaissait le printemps. Les habitants d’Alexandrie, sachant que le Christ était né dans les saintes nuits, pensèrent aussitôt à leur 6 janvier, à ce jour si important et si sacré pour eux; et c’est de là que s’est répandue dans l’Église orientale la coutume générale de fêter la nuit de Noël le 8 des ides de janvier. Rome, au contraire, et l’Église d’Occident avec elle, fêtait la naissance du Sauveur le 8 des calendes de janvier. C’est là ce qui explique cette parole de saint Augustin (de Trinitate, 4, 5) : « L’Église a reçu de l’antiquité, et « garde avec soin, la tradition qui enseigne que Jésus a « été conçu et a souffert le 8 des calendes d’avril, et qu’il « est né le 8 des calendes de janvier. »

La chrétienté tout entière célébrait l’Incarnation du Verbe le 25 mars, à cette époque si importante pour la nature où la création reçoit, pour ainsi dire, un nouveau souffle de vie et se rajeunit sous les rayons plus chauds du soleil. Or il faut compter deux cent soixante-quinze jours depuis le moment de l’incarnation jusqu’à celui de la naissance; de sorte que celle-ci coïncide avec l’époque où le soleil commence une nouvelle carrière. Déjà dans l’antiquité, les Perses, adorateurs de Mithra, célébraient la naissance du soleil le 24 décembre, au solstice d’hiver; et l’on trouve un souvenir de celte fête dans plusieurs de leurs sculptures, où le soleil est représenté ayant sur la tète un nimbe de rayons entouré des animaux sacrés d’Or- • muzd, couché dans une grotte et recevant les hommages et les présents des mages. Ces représentations ont une très -grande analogie avec celles des premiers siècles chrétiens telles qu’on les voit dans les catacombes. D’ur\

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autre côté, les Égyptiens fêtaient aussi le 24 décembre, comme le jour où le soleil, sous le nom d’Harpocrate, élait néd’Isis; et dans cette fête les prêtres criaient : « Réjouissez-vous, nous l’avons trouvé! » Le soleil enfant est représenté chez ce peuple sous le nom et l’image d’Horus naissant et reposant sur le sein de la Vierge céleste, la tète couronnée d’un nimbe. 11 en est ainsi du Chrishna indien. Or le Christ est proprement le soleil de justice , la lumière qui s’élève pour ceux qui habitent dans l’ombre de la mort, et pour le peuple qui marche dans les ténèbres, comme le dit Isaïe (ix, 2). Il était donc convenable qu’il parût sur la terre à cette époque de l’année où le soleil semble naître.

La naissance de Jésus -Christ coïncide avec cette période historique où, d’après le calcul de tous les peuples,

s’est terminée l’année de Dieu, composée de quatre mille

trois cent vingt de nos années lunaires. Elle coïncide avec lépoque où la grande étoile des Orientaux, promise depuis si longtemps, apparut au ciel, accompagnée d’une conjonction générale des planètes. Cette époque était un jour de fête, et pour l’histoire, et pour le firmament; die devait être un jour de fête aussi pour la terre. C'est à la naissance du Sauveur, en effet, que celle-ci célèbre le srand mystère de son renouvellement; c’est alors qu’après avoir achevé sa carrière elle en recommence une nouvelle.

Par la même analogie, la glorification du Sauveur eut lieu à l’époque oii le soleil, an milieu de sa carrière, avait atteint le plus haut degré de sa splendeur; et il sortit du tombeau avec les premiers feux de l’aurore. De sorte que, dans sa vie, les mystères de la nature et ceux de la mythologie, ou la révélation naturelle et la révélation divine, sc

donnent continuellement la main et se pénètrent mutuellement. La nature, en effet, telle qu’elle a été produite au commencement par le Verbe éternel, n’est qu’une révélation écrite en caractères plus grossiers. Faut-il donc s’étonner si l’ordre de la nature s’harmonise si parfaitement, dans tout le cours de l’année, avec l’ordre des fêtes de l’Église et. du firmament? L’Église elle-même a reconnu dans les premiers siècles ce rapport, et a entendu dans ce double sens les paroles de saint Jean : « 11 faut qu’il croisse et que je décroisse. » (Évang. saint Jean, ch. tu, vers. 30.) Jean-Baptiste avait vu la lumière au solstice d’été, où les jours commencent à diminuer : le Christ, au contraire, est né au solstice d'hiver, où les jours commencent à croître. Ces rapports de la nature avec l’ordre surnaturel sont un motif de plus pour placer la naissance de Jésus- Christ au 25 décembre.

Mais cette date nous est indiquée d’une manière non moins précise dans l’Ancien Testament; car le Seigneur des armées parle ainsi par le prophète Aggée (ch. ii) : « Encore un peu de temps, et j’ébranle le ciel et la « terre, la mer et le sol; j’ébranle les peuples, et alors « viendra le Désiré de toutes les nations, et je remplirai « cette maison de gloire. Édifiez donc vos cœurs à partir « de ce jour, et dans l’avenir à partir du vingt-quatrième « jour du neuvième mois, parce que c’est en ce jour que « le temple du Seigneur a été fondé. » Or Jésus-Christ luimême compare son corps mortel avec le temple bâti sur la montagne de Moria, quand il dit en saint Jean (ch. u,v. 19): « Renversez ce temple, et je le rebâtirai en trois jours. Puisque la maison matérielle de Dieu avait été fondée le vingt-quatrième jour du neuvième mois, il était

naturel que le temple de son corps sortît le même jour du sein de sa mère, puisqu’il les compare lui-même l’un à l’autre ; or tout dans la vie de Jésus-Christ doit être pris d’une manière plastique. C’est pour cela peut-être que les Juifs croyaient que le Christ naîtrait dans le neuvième mois, c’est-à-dire dans notre mois de décembre, qui porte chez eux le nom de cisleu.

Au reste, ce n’étaient pas seulement les chrétiens de l’Occident qui fêtaient la naissance du Seigneur le 25 de ce mois : l’Orient lui-même avait dès les premiers temps adopté la même tradition. Clément d’Alexandrie écrit déjà qu’une partie des chrétiens, prenant les choses d’une manière plus exacte, célébraient la naissance de Jésus-Christ le 25 du mois de pachon , qui répond à notre mois de mai. En eflet, les Égyptiens, apprenant par la tradition de l’Église que le Christ était né dans le neuvième mois de l'année, entendirent par là, non le neuvième mois des Juifs appelé cisleu, mais le neuvième mois de leur année civile, laquelle commence le 20 août; et c’est ainsi que se forma chez eux la tradition qui place la naissance de Jésus-Christ au 25 du mois de pachon. Ideler (2, p. 387) a déjà exprimé cette conjecture avant moi. Les Cappadociens, au contraire, d’après le témoignage de saint Grégoire de Nysse, fêtaient, dès les temps les plus anciens, la naissance du Sauveur au 25 décembre. Au reste, la tradition des chrétiens d’Occident prit bientôt le dessus, et celle d'après laquelle on fêtait au 6 janvier la naissance de Jésus-Christ disparut peu à peu. Jusqu’au temps de saint Épiphane ( Hæres ., 51), Alexandrie avait célébré le 8 janvier la fête de Noël. Ammien Marcellin lui-même fait mention de ce fait, lorsqu’il dit ( Hist . , 21, 2) que

« Julien entra dans l’église des chrétiens un jour du mois « de janvier où ils célébraient une fête qu'ils appelaient « Épiphanie. »

Mais, déjà dans le concile de Constantinople , l'Église orientale, appuyée principalement sur l’autorité de saint Chrvsostome, se réunit à l’Église d’Occident pour célébrer d’accord avec elle la naissance de Jésus-Christ le 25 décembre. Toutefois elle prit cette mesure par des motifs tout autres que ceux que nous avons mis en avant jusqu’ici. C’était alors une croyance générale, que Zacharie, père de Jean-Baptiste, était entré comme grand prêtre dans le Saint des saints, lorsque l’ange lui apparut au pied de l’autel et lui promit un fils. Cette croyance est partagée par saint Ambroise, saint Chrvsostome, saint Augustin, Denys le Petit et Baronius. Or la fête des Expiations se célébrait chaque année, chez les Juifs , le 23 septembre. On plaçait donc au 24 la conception de Jean ; et comme, d’après saint Luc (ch. i, v. 26), Jésus^Christ était de six mois plus jeune que lui, sa naissance devait tomber précisément au 25 décembre. D’ailleurs, presque toute l’antiquité plaçait au 23 septembre, à l’équinoxe d’automne, la création du monde : il devait donc paraître assez naturel de faire commencer, avec la conception de Jean, le mystère de la rédemption au même jour où avait commencé celui de la création. Mais des raisons mystiques plus convaincantes encore confirment sur ce point la tradition et la pratique de l’Église romaine.

A côté de l’année commune, l’antiquité reconnaissait encore une année sacrée, rituelle et sacerdotale, composée de dix mois ayant chacun vingt -sept jours sept heures treute minutes, et faisant un tout de deux cent soixante-

treize jours ; ce qui est précisément le temps pendant lequel l’enfant repose dans le sein de la mère, et celui qui s’écoule d’une inondation du Nil à l’autre. Cette année sacrée commençait au 25 mars, à l’équinoxe du printemps, et finissait le 25 décembre au solstice d’hiver. C’était le temps de la lumière, des bénédictions et de la joie; tandis que les mois d’hiver qui précédaient cette époque étaient consacrés, chez les Romains, aux dieux de la nuit et du monde inférieur, à Janus et à Februus. L’hiver représente 1 époque qui a précédé le déluge : et le Christ a paru tout à la fois à la fin de la grande année de Dieu, composée de quatre mille trois cent vingt années de la terre, et à la fin & une année simple de la terre. Cette année sacrée et sacerdotale n’était donc qu’un symbole du temps bien plus acre encore où le Fils de Dieu se manifesta dans la chair. U terre, en effet, avait parcouru cinq mille six cent vingtcinq de ces années, ou quatre mille cent quatre-vingt-douze muées solaires, lorsqu’à la fin de l’année qui terminait ce cycle mystérieux elle enfanta le Sauveur. Chez les Égyptiens, au contraire, l’inondation du Nil se faisant à l’époque du solstice d’été, ils regardaient ce temps comme des jours d’hiver et de ténèbres , et commençaient leur année cyclique ou sacrée au mois d’octobre; de sorte que, par *oilede cette manière de compter, ils plaçaient au mois de mai la naissance de Jésus-Christ; tandis que tout le reste de 1 Eglise a toujours considéré l’année sainte qui s’écoule du 25 mars au 25 décembre comme le temps de l’incarnation et de la naissance du Fils de Dieu. Et, sous ce rappori, l’Église grecque est d’accord avec l’Église latine depuis le IVe siècle , et cela malgré l’imperfection de *on calendrier. Celui-ci, en effet, est déjà en retard de

douze jours sur le nôtre; et chaque siècle ajoute à ces douze jours un jour de plus : inconvénient que les Grecs pourraient facilement éviter en intercalant un jour de plus dans l’année qui finit chaque siècle. Mais la différence qui existe entre le calendrier de l’Église grecque et celui de l’Église latine rend plus significative encore l’harmonie entre l’une et l’autre sur la question qui nous occupe. Les Grecs sont encore déterminés en cela par un motif particulier. 11 est dit, dans l’Écriture, que Dieu envoya son Fils dans la plénitude du temps; et comme dans la nouvelle langue grecque le mot xpovo; signifie également temps et année , les Grecs traduisent ce passage en ce sens, que Dieu envoya son Fils dans la plénitude de l’année. Or, d’après eux, la plénitude de l’année n’est autre chose que son achèvement astronomique qui tombe au 25 décembre.

Tout ce que nous avons dit jusqu’ici a dû nous démontrer que Y Esprit-Saint conduit et dirige son Église, nonseulement dans les choses qui regardent la foi et la discipline , mais jusque dans l’ordre de ses fêtes et la disposition de son année; puisque tout, et dans les mythes des différents peuples, et dans les mystères les plus profonds de la nature, puisque l’histoire, la terre, le ciel, la tradition, la science et la philosophie s’accordent pour nous montrer le jour où tombe la naissance du Fils de Dieu , cette fête

; centrale du peuple chrétien, autour de laquelle se grou-

pent toutes les autres, et qui détermine, pour chacune de

celles-ci, l’époque précise où elle doit être célébrée. Il aurait été toutefois difficile de fixer d’une manière aussi certaine cette époque sacrée , si le calendrier des anciens n’avait été réformé par Jules César, l’an de

Rome 709, qui, par suite de cette réforme, est devenu la première année de l’époque julienne; et l’on ne peut s'empêcher de reconnaître encore ici une disposition particulière de la Providence, qui, afin do fixer d’une manière précise la date si importante pour le monde de la naissance de Jésus-Christ, écartait d’avance toutes les difficultés qui auraient pu l’obscurcir et la rendre incertaine.

L’astronomie moderne, toutefois, place le commencement de l’année solaire, non au 25 décembre, comme les fastes romains, mais au 21 de ce mois. Afin de donner à la solution du point qui nous occupe toute l’exactitude dont il est susceptible, nous pourrions chercher quel a été le jour de la semaine où Jésus-Christ est né. S’il est né dans la nuit du 24 au 25 décembre de l’an de Rome 747, il a du naître entre le jeudi et le vendredi. Si, au contraire, comme les Grecs l’ont prétendu au sixième concile de Constantinople, et comme le croit Baronius, Jésus est né un dimanche, il a dû naître alors entre le 20 et le 21 décembre, de sorte que le moment de sa naissance coïnciderait exactement avec celui où le soleil atteignait son point solsticial. On peut voir, par tout ce que nous avons dit, combien les calculs de l’Église romaine sont supérieurs à ceux de l’Église grecque, quoiqu’il n’y ait, à la première vue, entre les deux qu’une différence de quelques jours. Car si Jésus-Christ était né le 6 janvier, il faudrait placer sa naissance dans l’année 748, ce qui ne peut se faire, comme nous l’avons amplement démontré.

Mais les savants semblent avoir mis leur gloire à se combattre les uns les autres relativement au sujet qui nous occupe, plaçant la naissance du Messie, ceux-ci

dans tel mois , ceux - là dans tel autre mois de Pété ou du printemps, sous prétexte que pendant Thiver les nuits sont trop froides et les chemins trop mauvais pour que les bergers aient pmgarder pendant la nuit leurs troupeanx aux environs de Bethléhem. Il est facile néanmoins de répondre à cette difficulté. Deux saisons principalement rendaient impossibles les pacages en Palestine à cause de la pluie. Les premières pluies tombaient ordinairement

par trois fois différentes dans le mois de novembre, et les

dernières dans le mois de mars. Vers le 17 novembre, les troupeaux quittaient les solitudes de Juda et les pâturages de Syrie pour retourner dans les bergeries, comme cela se fait chez nous à la Saint-Michel. Ils revenaient vers Pâques dans les pâturages que leur offraient en Palestine les déserts de Mahon, Engaddi et Jéricho. Mais l’Évangile ne parle point de celte sorte de pacages où d’immenses troupeaux étaient réunis : il ne parle que des bergers qui gardaient leurs troupeaux dans les prairies voisines de Bethléhem. Or les voyageurs n’ignorent pas que vers la tin de décembre, après la pluie, les fleurs reparaissent déjà dans ces contrées; chacun de nous sait aussi qu’il y a souvent une grande différence de température entre deux hivers. Les Arabes, après les pluies de décembre, ont coutume de descendre des montagnes avec leurs troupeaux pour les faire paître dans les plaines, et c’est ce que firent les bergers de Bethléhem. « Allons jusqu’à Bethléhem, » se dirent -ils. Même dans les contrées froides comme l’Angleterre , les troupeaux paissent presque tout l’hiver dans les champs; et Lange nous assure que la même chose se pratique en Danemark. Cette coutume existait aussi, d’après le témoignage de Cicéron, parmi les

bergers arabes, ceux de Cilicie et de Phrygie. La Genèse (ch. xxxi, 40) nous donne à entendre qu’il en était ainsi en Mésopotamie. Il n’en pouvait donc être autrement dans la terre promise, voisiue de ces pays, et d’un climat bien plus chaud que les nôtres. S’il en est autrement aujourd'hui, on doit l’attribuer à cette malédiction qui depuis la mort de l’Homme-Dieu pèse sur le peuple juif et sur le sol qu’il habitait autrefois.

Dans la campagne de Bethléhem était aussi cette tour où les pasteurs de la contrée s’abritaient, et dont parle le prophète Michée (iv, 8) : « Tour nuageuse de la fille de

* Sion , où les troupeaux s’abritent, elle viendra vers toi , « elle viendra vers toi, l’ancienne domination, le royaume

• de la fille de Jérusalem. » C’est cette tour près de Bethléhem où Israël avait autrefois dressé ses tentes, la tour où s’abritaient les troupeaux pendant la nuit, et dont on lit dans le Targum de Jonathan sur la Genèse (xxxv, 21) : et Au « delà de la tour d’Éder, qui est le lieu d’où se mani- « Testera le Roi Messie à la fin des jours. » Nous pouvons, en substituant le passé au futur, dire : « qui est le « lieu où le Messie est né. » Il y avait de ces tours d’observation dans les campagnes et sur les hauteurs, comme daos ce vignoble dont il est parlé en saint Marc (xii, 1); et elles sont encore aujourd’hui nécessaires aux Arabes, pour prévenir les attaques des Bédouins. Mais il y avait sous ce rapport quelque chose de particulier pour les campagnes situées entre Jérusalem et Bethléhem, car c’était là qu'on élevait les troupeaux d’agneaux, de brebis et de jeunes taureaux qui étaient destinés pour les sacrifices journaliers du temple. Les bergers qui rendirent les premiers hommages au Sauveur du monde gardaient ces sortes

de troupeaux; ils faisaient leur tour de veille, réunis autour d’un feu de bivac.

Une veille de nuit comprenait, chez les Grecs et les Romains, la quatrième partie, et chez les Hébreux la troisième partie de la nuit entière : elle alternait donc toutes les trois heures pendant l’été, et toutes les quatre heures pendant l’hiver. La première durait jusqu’à dix heures de la nuit, la seconde jusqu’à deux heures après minuit, et la troisième enfin jusqu’au matin. Les gardiens se retiraient à mesure qu’ils étaient remplacés. C’est donc un fait parfaitement établi qu’au 25 décembre de l’an 747, à l’époque où tous les peuples étaient dans la plus vive attente, Jésus naquit comme le Messie promis depuis longtemps aux Juifs et aux païens; et c’est là l’heure où ont commencé les temps nouveaux.

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