‹ La vie de N.-S. Jésus-Christ (volume 2)Chapitre 16 sur 589 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

Suite du môme sujet.

Si jusqu’ici la naissance de Jésus-Christ était restée inaperçue, il n’en pouvait plus être de même après sa présentation au temple et les choses qui s’y étaient passées. Hérode ne dut pas ignorer longtemps que le Messie avait été publiquement annoncé en présence de tout le peuple, par

un membre du grand conseil et par la vieille prophétesse Anne. 11 ne dut pas ignorer non plus ce qui était arrivé auparavant au prêtre Zacharie. L’historien Josèphe nous raconte que le trouble dontce tyran fut rempli fut partagé par toute la ville de Jérusalem, et qu’en même temps une conjuration s’éleva contre lui dans sa propre famille et parmi ses courtisans. De plus, six mille pharisiens se révoltèrent contre son autorité, et refusèrent pubiiquementde lui prêter hommage, lui prédirent sa ruine prochaine et celle de sa famille, et F arrivée d’un nouveau roi de Juda, qui établirait son empire par tout le monde, et rétonnerait par ses merveilles. Ce roi, c’était le Messie; et leur prédiction dut inquiéter d’autant plus Hérode qu’on leur reconnaissait le don de prophétie. Le tyran, voyant la tournure que prenaient les choses, et craignant que la prophétie ne s’accomplit, fit tomber les têtes des pharisiens les plus coupables, de ceux particulièrement auxquels les femmes s’étaient attachées. Puis il fit étrangler, comme enveloppés dans cette conjuration, l’eunuque Bagoas, un de ses courtisans les plus puissants, et Carus, son favori. Sa fureur s’étendit sur toute sa cour, et il fit mourir tous ceux qu’il crut être dans le complot des pharisiens.

C’est ainsi que le courtisan Nicolas Damascène et après lui Josèphe racontent le massacre des femmes et des enfants, qui eut lieu à Bethléhem à l’époque du recensement, quoiqu’ils ne fassent point une mention expresse de ce crime en particulier, qui n’était après tout qu’un appendice du massacre général ordonné par Hérode. C’est ici qu'il faut appliquer ce que Tacite dit de plusieurs écrivains : à savoir qu’ils ont omis de raconter beaucoup de crimes commis par les princes, pour ne pas provoquer trop le dé-

goût des lecteurs. Pour un tyran tel qu’Hérode, accoutumé à tueries hommes par centaines, ce carnage exercé sur de pauvres enfants de bergers était peu de chose. Bethléhem, comme on le sait, était la plus petite ville de Juda. Sa population et celle des environs devait monter à deux à trois mille; car, même aujourd’hui où elle est assez considérable, elle s’élève à peine à deux mille. Or pour mille habitants, on ne peut compter plus de quinze à vingt naissances masculines par an. Les victimes égorgées par Hérode à l'occasion du Messie, en n’y comprenant pas les pères et les mères, ne peuvent donc guère s’élever à plus de soixante à soixante-dix. C’en était assez pour détruire à jamais l'espérance d’un Messie né à Bethléhem, et pour anéantir peut-être toute la descendance de la famille de Üavid. Mais le massacre le plus considérable se fit à Jérusalem, où les descendants de David, ayant été attirés par l'appât de grandes promesses, furent parqués dans l’hippodrome et égorgés impitoyablement. C’est ce que nous apprend une tradition que le peintre Rubens semble avoir aie en vue en représentant la mort des saints innocents. Il n'est donc pas étonnant que Josèphe n’ait fait dans son livre qu'une mention sommaire de ce massacre, à peine sensible à côté de cette grande boucherie qu’Hérode fit lûre parmi les habitants de Jérusalem de toute condition. Et cette conduite de l’historien est d’autant plus facile a comprendre qu’en général il ne parle pas volontiers du Christ.

Josèphe lui-même nous apprend jusqu’à quel point son prédécesseur Nicolas Damascène, diplomate, courtisan et historien d' Hérode, connaissait et pratiquait l’art de voiler ainsi les tait s au profit de son héros. Car, à l’occasion du

pillage du tombeau de David par le même Hérode, il s’exprime ainsi ( Antiq ., 4 6, 7, 1) : « L’historiographe « Nicolas fait aussi mention de ce crime, qui a été « commis de son temps; mais il ne dit pas que le roi est « descendu dans le tombeau de David , car il regardait « cela comme une sorte de plaisanterie insignifiante. Il « en agit de même dans le cours de son histoire pour « beaucoup d’autres faits. Vivant sous le pouvoir, et « même à la cour d’Hérode, il ne confiait à sa plume que « ce qui pouvait flatter ou tourner à sa gloire et lui mé- « riter ainsi ses faveurs. Aussi a-t-il cherché à présenter « sous un jour favorable, et à embellir autant qu’il a pu, « beaucoup de crimes commis par Hérode. 11 a même su « excuser jusqu’à un certain point le meurtre atroce de « Marianne, épouse de ce prince, et de ses enfants, accu- « sant la première d’un commerce adultère, et les der- « niers d’avoir attenté à la vie de leur père. 11 suit le « même procédé dans tout son ouvrage, élevant au delà « de toute mesure ce qui est glorieux pour le roi, et s’ap- « pliquant à justifier le mal qu’il a fait. Mais comme je « l’ai dit , on doit le lui pardonner; car son but en écria vant n’était pas d’instruire les autres de la vérité, mais « de flatter son roi. » C’est par suite de cette même tactique que Nicolas a si bien dissimulé le fait du massacre des innocents; et Josèphe n’a fait que le copier en ce point. Ceci soit dit pour ceux qui s’étonnent que l’historien juif n’ait rien dit du meurtre des enfants de Bethléhem.

Ainsi, la révolte entreprise contre Hérode, immédiatement après la naissance de Jésus-Christ, et qui avait eu pour résultat le massacre des innocents et la fuite de Jésus

PR£SE>*TÀTIO?i DE JÉSUS AU TEMPLE. 14 i

en Égypte, avait échoué, ü est certain que ce mouvement avait été commencé en faveur du Messie. Nous voyons se développer non-seulement ici, mais encore dans toute la suite de la vie de Jésus-Christ, un accord qu’on n’avait pas soupçonné pendant longtemps entre l’histoire profane et fbistoire sainte, accord qui est le résultat des rectifications chronologiques. Ces deux histoires nous apparaissent, la première comme la trame, et la seconde comme la cbaine de ce tissu que la main du Tout-Puissant forme sur le métier du grand drame de ce monde, tandis que jusqu’aujourd’hui elles paraissaient n’avoir aucun contact réciproque, et qu’on en était venu à regarder l’histoire évangélique comme un simple mythe. De là cette surprise, ce ravissement qui nous saisit lorsque, par suite de nouveaux rapports que l'histoire établit entre la vie de Jésus et les autres événements contemporains, nous voyons la scène s’agrandir devant nous, et l'histoire de Jésus-Christ encadrée, pour ainsi dire, avec une harmonie parfaite dans fbistoire universelle de cette époque.

Ce n’est pas là le seul avantage de cet accord; bien souvent les récits évangéliques se trouvent aussi augnæntés ou éclaircis et confirmés jusque dans leurs plus minces détails. Ce qui dans l’Évangile n’est exprimé qu’en Iraits légers, ou par insinuation , se trouve développé et démontré d’une manière merveilleuse, tandis que les paroles de Jésus, toutes mesurées et calculées d’après les idées de son temps, achèvent le tableau et en rendent la considération plus facile. Malgré cet accord cependant , bien des faits seront encore attaqués ou niés; car on peut douter de tout en ce monde. Et la vie de Jésus- Christ a même quelque chose de particulier sous ce rap-

port. En effet, elle ne se renferme pas, comme Thistoire profane, dans le cours naturel et ordinaire des choses; mais, par la nature même des faits qu’elle raconte, elle est pleine de mystères, et par conséquent voilée et obscure. Il en est des faits qu’elle contient comme des vérités théologiques qui en découlent. Celles-ci, quoique parfaitement incontestables, n’ont point cependant ce degré d’évidence qui force la conviction ; elles laissent toujours à l’esprit de l’homme comme une issue par où il peut échapper à la foi, ou acquérir en croyant le mérite attaché par Dieu à la pratique de toute vertu. Mais vouloir attribuer au hasard l’harmonie qui règne entre les deux histoires, au Heu d’y reconnaître le cachet de la vérité et l’effet d’une providence particulière de Dieu , ce serait admettre une merveille plus étonnante que celle à laquelle on voudrait échapper par un tel subterfuge.

Étendu sur un lit de douleur, courbé sous la main vengeresse de Dieu, que ses contemporains eux-mêmes ne pouvaient s’empêcher de reconnaître, le corps dévoré avant la mort par la pourriture et les vers, Hérode, âgé de soixante-dix ans, le cœur encore plein de haine contre Dieu et contre les hommes, voulut couronner par un dernier forfait une vie remplie de crimes et d’horreur. 11 ordonna sous peine de mort aux Juifs des principales familles de son royaume, aux chefs des différentes tribus, de venir le trouver à Jéricho. Puis, les ayant fait enfermer dans le nouvel hippodrome, il commanda, par un raffinement de cruauté inouïe, qu’aussitôt qu’il aurait rendu l’âme on les fit mourir tous en masse en les perçant de traits, afin qu’à sa mort tout le pays fût jeté dans la consternation, et que son trépas fût pleuré par un deuil

FUTE E5 ÉGYPTE.

universel. 11 n’y a certainement point dans toute l’histoire du monde de tyran dont le caractère justifie aussi complètement le récit des livres saints.

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