CHAPITRE XII
Fuite en Égypte.
Nous avons constaté dans le chapitre précédent le rapport qui existe entre la révolte des six mille pharisiens contre Hérode et le massacre qui eut lieu à la suite parmi les habitants de Jérusalem ; et les traditions des rabbins démontrent d’une manière incontestable l’exactitude de ce rapport. Les mêmes traditions établissent une relation entre la faite de Jésus en Égy pte et le massacre d’un grand nombre de rabbins condamnés à mort. Ceux-ci sont évidemment les mêmes que les pharisiens qui s’étaient révoltés contre Hérode. Les auteurs juifs, dont tout le monde connaît le peu d’exactitude historique, confondent le roi Hérode avec Alexandre Jannée, qui vivait environ quatre-vingts ans plus tôt, et qui avait fait tuer aussi lui près de six mille Juifs de tout âge, de tout sexe et de toute condition, mais particulièrement de la sexte des pharisiens, qui s’étaient soulevés contre lui. En effet, voici ce qu’écrit Abarbanel dans son livre des Sources du salut : « Jannée ayant combattu contre les pharisiens, et en ayant « fait tuer un grand nombre, R. Josua, fils de Pérachia, * s’enfuit à Alexandrie en Égypte avec Jésus, son disciple,
« Ils revinrent ensuite à Jérusalem, où le même Jésus fut
« pendu, deux cent soixante-neuf après la construction
« du temple, et cent cinquante et un ans avant sa destruc- « lion. Tel est le témoignage qu’ont rendu à ce sujet les « sages qui vivaient de son temps, ainsi que ses parents « et ses amis. Comment devrions -nous donc croire le « contraire sur le témoignage des chrétiens qui ne l’ont « pas connu? »
Les rabbins voulaient ainsi, en avançant les dates des événements, échapper aux conséquences terribles pour eux du calcul des soixante-dix semaines de David, dont la fin coïncidait évidemment avec l’apparition du Christ. Mais leur mauvaise foi était moins grande encore ici que leur profonde ignorance de l’histoire. Abraham Sachutus nous en ofire une nouvelle preuve dans le livre intitulé Juchasin. « 11 faut, dit -il, regarder comme exacte la « tradition que cet homme, de qui la secte tire son ori- « gine, était disciple du R. Josua, tils de Pérachia. La vé- « rité est qu’il naquit l’an 4 du gouvernement de Jannée II, « appelé aussi Alexandre , c’est-à-dire l’an 263 après la <t construction du temple, l’an 51 des Asmonéens, quoiu que les chrétiens le fassent naître au temps d’Hérode, « et qu’ils le fassent mourir sur le gibet dans la trentc- <( deuxième année de son âge et trente-cinq ans avant la « destruction du temple. Ils veulent par là nous rendre a méprisables, et pouvoir dire que le temple a été détruit « quarante ans après sa mort, en punition du crime que « nous avions commis contre sa personne. Mais c’est une « fausseté; car il est né quatre-vingts ans plus tôt qu’ils « ne le disent, et il a été pris dans la troisième année du « règne d’Àristobule, fils de Jannée, à l’âge de trente-six u ans, et 299 ans après la construction du temple. »,
Dès qu’on est sur la trace des choses, elles s’appuient et
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se confirment mutuellement. Nous savons maintenant que, par suite du désordre qui s’est introduit dans les traditions juives après la destruction de Jérusalem , et par suite aussi de l’erreur qui leur faisait confondre le massacre des enfants de Bethléhem avec celui qui avait eu lieu antérieurement sous Alexandre Jannée , les rabbins ont fait naître Jésus sous le règne de celui-ci; et ils ont conservé cette opinion avec d’autant plus d’opiniâtreté quils trouvaient là un moyen de nous reprocher une erreur grossière dans notre chronologie.
Le Sauveur avait échappé miraculeusement à celte boucherie des enfants de Bethléhem, et ses parents rataient emporté en Égypte, où avait séjourné autrefois son peuple privilégié, en qui devaient être figurées les destinées de son Église. Plusieurs Pères de l’Église, comme saint Epiphane, nous apprennent sur des documents peu précis, ü est vrai, que Jésus-Christ a passé deux ans en Égypte jusqu’à la mort d’Hérode, c’est-à-dire jusqu’au milieu du mois de mars 750. L'Évangile arabe de l’enfance de Jésus nous dit aussi que le Fils de Dieu a demeuré trois ans eu Égypte, c’est-à-dire de 748 à 750. Mais les rabbins ont mieux conservé les documents qui peuvent nous intéresser sur ce point. .Ainsi on lit dans le Nizzachon du R. Matathia, sur le huitième chapitre de l’Exode : u Le rabbin Abra- » ham a dit que Jésus n’avait point connu le télra- « grammaton ou le nom sacré, et qu’à cause de cela « tout ce qu’il avait fait il le devait à la magie; car « il est écrit dans l’Évangile qu’il passa deux ans en « Égypte. C’est là qu’il apprit la magie; et c’est un pro- « verbe chez nous, qu’il est tombé dix mesures de ma- « gie sur la terre, que l'Égypte en a pris neuf, et qu'il t. i. 5
« n’en est plus resté qu’une pour le reste du monde. »
Si les rabbins nous ont ainsi conservé sur la vie de Jésus tant de renseignements précieux, que nous ne trouvons point dans l’Evangile, et qui nous offrent souvent plus de détails que les écrits des Pères de l’Église, combien ne doit- on pas regretter que dans la ruine de Jérusalem il s’en soit perdu tant d’autres plus anciens et plus importants! Quelle impression la naissance du Messie a-t-elle dû faire sur les Juifs, puisque, comme nous lèverions plus tard , c'est à eux que nous devons de connaître la véritable époque de celte naissance, qui s’était effacée dans la mémoire des chrétiens! Quelle importance l’enfance et la jeunesse de Jésus ont -elles dû avoir à leurs yeux, puisque c’est dans leurs écrits seulement que nous apprenons la cause prochaine du massacre des innocents et la manière dont le fait s’est accompli ; connue aussi c’est par ces mêmes écrits que nous savons d’une manière indubitable que Jésus demeura deux ans en Égypte! Que devait être le Messie enfant pour le prince des Juifs, puisque Jésus n’osa se montrer en Judée pendant tout le règne d’Archélaüs! Et l’on a osé encore après cela prétendre dans notre siècle que l’Évangile n’est qu’un mythe!
Jésus demeura donc deux ans en Égypte, et Hérode mourut vers la fin du mois de mars 750. Comptons un mois et plus pour le voyage que fit Joseph et Marie avec le divin enfant, depuis Bethléhem à travers l’Arabie Pélrée jusqu’à la partie orientale de la terre du Nil, où la tradition place le séjour du Christ; il résulte de là que le meurtre des enfants de Bethléhem a eu lieu vers le milieu de février de l’an 748 , peu de temps après la présentation de Jésus au temple. Or, comme ce fait coïncidait