‹ La vie de N.-S. Jésus-Christ (volume 2)Chapitre 20 sur 589 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

Le baptême de Jésus - Christ.

« Beaucoup de Juifs croyaient que Dieu avait détruit l’armée d’Hérode pour punir celui-ci du crime qu’il avait commis en ôtant la vie à Jean -Baptiste. Cet homme était un saint, qui avertissait les Juifs de pratiquer la vertu, d’être justes les uns envers les autres et pieux envers Dieu, et de se faire baptiser. Comme le peuple courait en foule vers lui, et se sentait fortifié par ses discours, Hérode craignit que cette grande considération dont il jouissait, et cette influence qu’il exerçait sur tous, ne finît par former contre lui-même un parti redoutable. Il jugea donc plus prudent de prévenir le danger qu’il redoutait, et de se défaire de Jean. Sur ce soupçon , il le fit prendre et jeter dans la forteresse de Machère, et l’y fil décapiter. Mais les Juifs virent dans ladéfaite’de son armée une punition de Dieu à. cause

« de ce crime. » C’est ainsique Josèphe (Antiq., 18, 5, 2) nous raconte l’histoire des derniers événements et la ruine de cette nation autrefois choisie de Dieu , mais qu’il avait réprouvée depuis qu’elle avait rejeté elle-même le Messie. Il semble que la Providence, en conservant miraculeusement cet historien au jour de la destruction , ait i voulu nous laisser un témoin oculaire de ces faits où la main de la Providence a été si visible. C’est ainsi qu’il nous raconte les destinées de Jean-Baptiste , le dernier de tous les prophètes, et comment le peuple attribuait à une punition divine la destruction de l’armée juive par Aretas, roi de l’Arabie Pétrée, dont Hérode Antipas avait renvoyé la fille à cause d’Hérodiade. Nous reconnaissons en même temps ici combien Jean-Baptiste était considéré du peuple, et quelle haute idée on avait de lui.

Que faut-il entendre par cette quinzième année du règne de Tibère dont parle saint Luc , et qui nous conduit avec le baptême de Jésus jusqu’à l’an 782? Le nombre quinze n’est point interpolé; on le trouve dans tous les manuscrits.

Le Christ a-t-il été baptisé à l’âge de trente-quatre ans, et est-il mort âgé de trente-sept ans, quoique l’évangéliste ne lui donne que trente ans au moment où il commença sa carrière publique ? Nous ne pouvons le croire malgré l’odinion du P. Pétau.

La tradition nous donne unanimement la quinzième année de Tibère comme celle de la mort de Jésus-Christ.

Comment a-t-il pu être baptisé dans cette même année, puisqu’il a vécu plusieurs années encore après son baptême? Pour concilier cette contradiction apparente entre la tradition et ce passage de saint Luc, plusieurs explications plus ou moius ingénieuses ont été inventées. Nous

noos contenterons de donner ici celle qui, ne faisant violence ni à la tradition ni à l'Écriture, donne la solution la plus facile et la plus claire.

Le chronologiste Herwart a émis le premier l’opinion que les années du règne de Tibère ont un double point de départ; et le savant Pagi s’est rangé de son avis. De même que Vespasien éleva à l’empire conjointement avec loi Titus, et que Nerva fit la môme chose à l’égard de Trajan, Adrien à l'égard d’Antonin , et celui-ci à l’égard de Marc-Àurèle, ainsi Auguste, dans les dernières années de son règne, partagea l’empire avec Tibère. Et cette opinion peut être considérée comme une véritable découverte; car l'antiquité ne nous fournit sur ce point que des témoignages indirects. Le règne de Tibère a donc une double date. En effet, l’an de Rome 7 62, Tibère, fils adoptif d’Auguste, termina glorieusement la grande guerre de Pannonie et de [hématie, qui renouvela dans Rome l’effroi qu'y avait excité quelque temps auparavant la guerre des Cimbres. La même année, les Germains avaient anéanti dans une grande bataüle l’armée de Varus, et cette défaite avait porté l’épouvante dans la ville de Rome et dans le palais d’Auguste. Celui-ci, déjà vieux, exposa au peuple et au sénat le projet qu’il avait d’associer Tibère à l’empire, de lui donner pour la seconde fois la puissance tribunitienne, qui était chez les Romains le signe de la plus haute puissance, et de la dignité proconsulaire avec le commandement des armées et h direction suprême dans les provinces, puis enfin de partager avec lui la censure. Le sénat et le peuple acceptèrent sa proposition. Tibère partagea donc avec Auguste l’empire, l’an 763, ayant la même puissance que lui dans les années et dans les provinces. Il reçut le commande-

ment suprême des légions sur les bords du Rhin ; et après son retour d'Allemagne, neuf ans après son adoption par Auguste et son premier tribunal, il célébra d'une manière plus solennelle encore son élévation au souverain pouvoir, dans un triomphe magnifique que lui avaient mérité ses victoires sur les Pannoniens et les Dalmates. Tel est le résumé des renseignements que nous trouvons épars çà et là dans les historiens romains, et particulièrement dans Velléius Paterculus, qui avait servi comme lieutenant général dans l'armée de Tibère, et qui écrivait un an après la mort de Jésus-Christ les faits dont il avait été témoin. Cet événement est confirmé d'une manière indirecte par Suétone, Sénèque et Pline le Jeune, qui racontent que Tibère, étant déjà prince et censeur, passa deux jours et deux nuits dans les débauches d'un splendide festin, en société avec Pomponius Flaccus et L. Pison , et que dans l’ivresse il nomma l’un gouverneur de Syrie, et l'autre préfet de la ville ; et Tacite remarque que Pison est mort sous le consulat de C. Domitius et de A. Vitellius, après avoir été préfet pendant vingt ans. Si donc Pison mourut préfet de la ville l’an 785 , Tibère doit l'avoir nommé à cette fonction l'an 765, et ne l'aurait pu faire s'il n’avait, à cette époque, partagé l’empire avec Auguste. Cependant, comme il ne devint proprement empereur et ne prit le nom d'Auguste qu'après la mort de son père adoptif, on ne date que très-rarement son règne du moment où Auguste le choisit pour son collègue.

Mais il est remarquable que cette manière de dater le règne de Tibère a été adoptée par la sainte Écriture et par Clément d’Alexandrie, ce qui semble prouver que cette date était plus en usage dans les provinces dont Tibère avait

pris le gouvernement dès l’année où il était devenu collègue de son père, et qui voulaient par là sans doute lui faire honneur et le flatter. Ainsi Clément d’Alexandrie fait expressément mention de deux dates relativement au règne de Tibère, et lui attribue, d’après l’une, vingt-deux ans de règne, et, d’après l’autre, vingt-six ans six mois et dii-neuf jours. Comme il mourut le 15 mars 790, nous devons conclure qu’Auguste le choisit pour son collègue dans l’empire en 763, le 28 août, qui, depuis la bataille d’Actium, était devenu jusqu’à un certain point sacré pour lui et pour le peuple romain, puisqu’on ce jour il avait élevé dans la Curie un autel à la déesse de la victoire. D’après Dion Cassius, Tibère régna comme empereur vingt-deux ans sept mois et sept jours; d’après Josèphe, vingt-deux ans cinq mois et trois jours. La vérité est qu’il régna vingt-deux ans six mois et vingt-huit jours. De même qu’ici l’Évangile et Clément d’Alexandrie font commencer le règne de Tibère à l’année où il régna conjointement Avec Auguste , ainsi le second livre des Rois et Jérémie «ialent le règne de Nabuchodonosor du jour où son père partagea l’empire avec lui.

En admettant cette chronologie, la quinzième année du règne de Tibère tomba en 778, où nous pouvons placer avec confiance le baptême de Jésus-Christ, puisqu’il avait alors trente ans. Si, au contraire, on fait commencer le règne de Tibère à la mort d’Auguste, en 767, le baptême de Jésus aurait eu lieu la douzième année du règne de Tibère: et c’est aussi l’opinion de Tcrtullien, dont le témoignage ne fait ainsi que confirmer les dates données par l’Évangile. Mais l’évangéliste les détermine d’une manière encore plus précise en disant : « Ponce-Pilate étant

loi LA VIE I)E ÎS.-S. JÉSUS-CHRIST.

« gouverneur de Judée, Hérode, tétrarque de Galilée,

« Philippe, son frère, prince d’iturée et de Trachonite, et « Lysanias, d’Abilène; Anne et Caïphe étant grands « prêtres. » Josèphe nous apprend que Pilate fut gouverneur de Judée pendant dix ans, et que, appelé ensuite à Home pour y rendre compte de son gouvernement, il y arriva lorsque Tibère était déjà mort. L’an 759, Coponius fut le premier gouverneur de la Judée. Bientôt après, en 760, Anne obtint le souverain pontificat. Coponius eut pour successeur Ambivius, puis Annius Rufus. Auguste mourut pendant que ce dernier était gouverneur. Tibère envoya à sa place, en Judée, Valérius Gratus, au mois d’août 767. Celui-ci ôta le souverain pontificat à Anne, et le donna peu de temps après à son gendre, Joseph surnommé Caïphe. Mais dans la suite celui-ci partagea cette dignité avec son beau-père, et Jésus parut devant le tribunal de ces deux personnages. Presque au môme temps où Pilate fut appelé à Rome, vers la Pâque de 7 89, Caïphe fut dépouillé du souverain pontificat parle gouverneur Vitellius, et eut pour successeur Jonathan, fils d’Anne; et cinq fils de ce dernier obtinrent successivement la dignité de grand prêtre. Gratus, de retour à Rome après un gouvernement de onze ans, eut pour successeur Ponce- Pilate, dont la magistrature doit par conséquent avoir commencé dans la seconde moitié de l’an 778, et qui Toccupa plus de dix ans.

Cusèbe, dans son Histoire ecclésiastique, s’appuyait I sur le témoignage de Josèphe, raconte par deux fois que Pilate devint gouverneur de la Judée la douzième année du règne de Tibère, la même où Tcrtullien place le baptême de Jésus; et il ajoute que la quatrième année de

magistrature coïncide avec la quinzième année du règne de cet empereur. Ce qui prouve que Pilate cessa d’être gouverneur l’an 789, c’est que l’année 788 était assignée comme celle de la mort de Jésus, et que l’on était persuadé que Pilate avait été déposé par Tibère à cause de cette mort. 11 est clair par là que Josèphe donna un an de moins à la préture de Pilate. Celui-ci ne devait pas être très- pressé de retourner à Rome, d’autant plus qu’il y allait pour rendre compte de son gouvernement. De plus, nous savons par les anciens que les voyages par mer de Syrie et d’Égypte à Rome étaient très-longs. Ils le sont bien encore aujourd’hui, malgré les grands développements de l’art nautique. Qu’on se rappelle le long voyage de saint Paul tel qu’il est décrit aux Actes des apôtres, et nous pourrons nous faire une idée de ce que devait être an voyage d’Orient en Italie. Nous comprendrons alors comment Pilate, dont le voyage coïncidait avec l’époque des équinoxes, et que les tempêtes forcèrent probablement de s’arrêter pendant l' hiver, n’arriva à Rome qu’ après la mort de Tibère, c’est-à-dire après le 16 mars 790. L’empereur l’envoya à Vienne, dans les Gaules, où, après avoir ïécu dans la misère, il termina lui-même sa vie par le ^icide, en 793. Aucune objection n’empêche donc, de ce côté, de placer le baptême de Jésus dans l’année 778, peu q>rès l’arrivée de Pilate en Judée.

Nous savons d’Hérode Antipas, le même qui tourna le Christ en dérision, qu’après la mort de son père il régna sur la Judée conjointement avec ses frères; mais que, dépouillé de sa puissance en 7 92, il dut suivre Pilate en exil. Quant à Philippe, il mourut en 780. llrestedonc maintenant à examiner quel est ceLysanias dont parle l’Évangile.

L’histoire parle d’un certain Lysanias, fils de Ptolémée Mennée, prince de Chalcis, au pied du Liban, qui avait appelé les Parthes pour placer Antigone sur le trône des Juifs. Mais ce Lysanias, l’an 717, lorsque Hérode renversa le dernier des Asmonéens, fut tué par les ordres de Cléopâtre, comme nous l’apprennent Josèphe et Dion Cassius. Pococke a découvert à Nubi-Abel, à douze milles de Damas, sous les ruines d’un temple bâti par Lysanias, une inscription qui porte son nom. 11 existe aussi une monnaie avec l’image de Pallas, qui porte sur le revers celte inscription : De Lysanias tètrarque et grand prêtre . Cette inscription démontre qu’il était païen, et qu il n’avait aucun rapport avec les princes de Judée. Ce sont là les seuls renseignements qui nous soient restés à son égard.

Après sa mort ses domaines furent affermés à un certain Xénodorc, qui d’abord était soumis à Cléopâtre, et qui le fut ensuite à Octave. Mais comme il s'était allié aux Bédoins, peuples de pillards, Auguste, dans le voyage qu’il fit en Syrie, lui ôta ses domaines, et les joignit au royaume d’Hérode, dans la dix-septième année du règne de celui-ci. Pan 73 i, Hérode étant mort, Archélaüs obtint la moitié de tout le royaume, à savoir : l’idumée, la Judée, la Samarie et les villes maritimes avec 600 talents de revenus. Antipas eut la Galilée, laPérée, c’est-à-dire tout le pays du midi situé au delà du Jourdain jusqu'aux frontières des Arabes, avec 200 talents de revenus. Philippe eut les pays du nord, le Liban et PAnti-Liban ou Biturée avec laTrachonite et les domaines de Xcnodorc vers Damas, et 100 talents de revenus. Or le district de Xénodoreest ici, comme nous Pavons vu, le domaine de Lvsanias, avant pour capitale Abila, au pied de PAnti-Liban, laquelle ville,

pour la distinguer des autres du même nom, fut appelée Albia de Lvsanias; car Abel signifie prairie ou une contrée fertile : c’est ce qui explique le grand nombre de villes qui portent ce nom. Les habitants de Damas disaient que Je paradis terrestre était dans leur voisinage, et que c’était dans les environs de leur ville qu’Abel avait été tué par Caïn ; et ils appuyaient cette légende sur les noms de certains lieux comme Adanas et Abel.

Ce domaine de Lysanias était donc échu à Philippe à l'époque du baptême de Jésus, et Lysanias était mort de-

puis soixante ans déjà. Abilène, après la mort de Philippe, fut donnée par Caligula, en 790, à Hérode Agrippa; et l’empereur Claude le confirma, lui et son fils Agrippa second dans cette possession. Au fond, l’obscurité de cette question repose tout entière sur le mot tétrarchie . Comme ce mot signifie la quatrième partie d’un domaine, on crut que d’après les paroles de l’évangéliste il devait y avoir aussi un quatrième tétrarque ; et il se présentait en quelque sorte de lui-même dans Lysanias. Or il faut remarquer que le mot iétrarchie exprime seulement en général une division de pouvoirs et de domaines. Ainsi Hérode l’Ancien avait déjà été élevé avec son frère Phasaël à la dignité de tétrarque, quoiqu’ils ne fussent que deux; et Dejotar était tétrarque aussi, quoiqu’il fût seul. Au reste, le royaume d’Hérode formait vraiment quatre tétrarchies, c’est-à-dire quatre dotnaines séparés; mais la quatrième partie, qui comprenait la ville et le domaine de Jamnia, Asdod, Phasaël, Archélaüs, avec 60 talents de revenus, était échue à Salomc, sœur d* Hérode, et Auguste y avait ajouté la ville d’Ascalon, comme résidence. Salomé légua ses biens en mourant à l’impératrice Julie. Le royaume

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d’Hérode formait encore quatre tétrarchies, en ce sens que Philippe réunissait deux tétrarchies sous son sceptre. L’évangéliste compte donc avec une exactitude remarquable toutes les possessions de la famille d’Hérode; mais il ne pouvait avoir aucun intérêt à nommer un prince étranger. Lysanias ne forme donc aucune difficulté sérieuse contre notre thèse.

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