DU DEVOIR DE SE RÉCONCILIER
Il semblerait que le chevalier romain Pilate, semblable à Verrès, son collègue, devenu fameux dans l’histoire par ses concussions, se serait aussi servi de la prison et de la torture dans ses exactions. Philon, du moins, écrit qu’il fut accusé auprès de l’empereur et déposé de sa charge à cause de sa dureté envers ses subordonnés, et parce qu’il vendait la justice. H ne paraît pas cependant que cette parabole lui soit applicable. Le maître désigué ici est probablement l’empereur Auguste lui -même. Le débiteur est un certain Xénodore , qui avait obtenu en ferme, de Cléopâtre d’abord, et puis d’Octave, la tétrarchie de Lysanias, Abila , Blatha et Panéas avec ses environs. Cet homme avait organisé un système régulier de pillage et de concussion, afin que son marché lui fût profitable. 11 prenait à son service des Trachonitiens pour piller les Damascéniens, pendant que d'un autre cûlé il sous -affermait aux Arabes l’Auranite. Auguste, dans son voyage de Syrie, lui aurait peut-être pardonné ses exactions si les voisins, désignés ici dans l'Évangile comme ses compagnons, ne l’avaient accusé auprès de l'empereur à cause de ses violences ; sur quoi il fut déposé de sa charge, et alla mourir misérablement â Antioche. Notre-Seigneur continua en ces termes :
« Réconcilie-toi à temps avec ton adversaire : mais si « tu vas avec lui chez le juge, tâche de te débarrasser de a lui pendant que tu es encore avec lui en chemin , afin «i que ton adversaire ne te livre point au juge, et que le « juge ne te livre point aux archers, et que l’archer ne « te jette point en prison. En vérité , je te le dis, tu n’en a sortiras point que tu n’aies payé la dernière obole, a Si quelqu’un te prends ta tunique, abandonne -lui
« encore ton manteau plutôt que d’aller avec lui devant « le juge; car quelle justice peux-tu attendre du juge a temporel ? » Cette parabole nous apprend de quelle manière se rendait alors la justice. Le maître dont elle parle pouvait, d’après le droit des Romains, des Grecs et des Juifs, se saisir de son débiteur insolvable avec tous les siens, et les garder comme esclaves. (Nombre, xxv, 39. — Second livre des Bois , iv, i.) Il aime mieux lui remettre sa dette , conformément à cet esprit de douceur et de miséricorde qui caractérisait les Juifs des anciens temps. Mais ce débiteur agit bien autrement à l’égard de ceux qui lui doivent.
La parabole fait ici clairement allusion à la loi romaine alors en vigueur, d’après laquelle le débiteur en retard était adjugé sans formes de procès à son créancier, qui s’en emparait aussitôt, in nervum ducebat, le gardait dans sa maison comme prisonnier, et le traitait selon son bon plaisir. Cette loi avait été, il est vrai, adoucie par J» loi Pœtelia; mais celle-ci n’avait duré que peu de temps. Lorsque Notre -Seigneur recommande à ses disciples de se réconcilier promptement avec leurs adversaires plutôt que de paraître devant le juge, le conseil qu’il leur donne est tout à fait en rapport avec la loi romaine de injuriis , d’après laquelle le plaignant traînait lui -même de ses propres mains devant le juge celui dont il avait à se plaindre, sans avoir besoin d’aucune autorisation, in jus rapit. Celui-ci, néanmoins, pouvait encore, pendant le trajet, s'accommoder avec son accusateur; sinon, dans le cas où il était reconnu coupable, il était puni d’une amende ou retenu en prison jusqu’à ce qu’il l’eût payée. Notre -Seigneur blâme donc ici d’une manière implicite
SERM0IS SUR LE LAC
la dureté de la législation païenne des Romains, à rencontre de laquelle la loi mosaïque, malgré toute sa sévérité , paraisssait douce et bienveillante. Mais il blâme en même temps la dureté et l’envie des Juifs à l’égard des païens. Ils croyaient, en elïet, que toutes leurs souffrances ici-bas leur tiendraient lieu d’expiation pour leurs fautes; mais que Dieu donnait, au contraire, le succès et la prospérité aux Gentils afin de pouvoir, après cette vie, les damner éternellement. Ils croyaient qu’au jugement dernier Jéhovah pardonnerait aux siens tous leurs égarements, mais qu’il plongerait les païens dans les prisons de l’enfer, sans aucun espoir de rédemption. (Avoda Sara, fol. 4.)