‹ La vie de N.-S. Jésus-Christ (volume 2)Chapitre 25 sur 589 · CHAPITRE XVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVIII

Suite du même sujet.

Il est clair , d’après le texte de nos prophéties , qu’il devait s’écouler un espace de 490 ans entre le décret qui permettait la reconstruction de Jérusalem et la mort du Messie. Mais il s’agit de préciser l’époque où parut le decret; car on peut en citer quatre de cette sorte. Le premier parut sous Cyrus, roi des Perses, la vingt-quatrième année de son règne et la première de sa domination à Babylone , à l’époque où se terminaient , d’après la prophétie de Jérémie, les soixante-dix ans de la captivité du peuple juif. (De 607 à 537 avant Jésus-Christ.) C’est en

effet à cette époque que, pour la première fois, quarante-deux mille Juifs, suivis de sept mille esclaves, obtinrent la permission de retourner dans leur pays sous la conduite de Zorobabel , issu de la tribu de Juda et de la famille de David.

Le second décret est celui par lequel Darius Hystaspes, confirmant l’édit de Cyrus, permit aux Juifs, dans la première année de son règne, de retourner dans leur patrie. Ce retour eut lieu l’an 520 avant Jésus-Christ, sous le même Zorobabel, et sous un autre chef nommé Josué. On peut, au reste, le considérer comme une simple continuation du premier. Le troisième est celui par lequel Artaxercès Longue-Main, la septième année de son règne, quatre cent cinquante -huit ans avant Jésus -Christ , soixante-dix neuf ans après l’édit de Cyrus, renvoya Esdras cl son peuple pour achever la construction de Jérusalem , et faire revivre la loi du Seigneur. Le quatrième, enfin, parut la vingt- huitième année du règne de ce même prince, quatre cent quarante-cinq ans avant Jésus-Christ, lorsqu’il envoya son échanson Néhémie pour achever ce qui restait encore à faire, et pour gouverner les Juifs, comme l’avait fait Zorobabel , en qualité de délégué et sous la dépendance des rois perses. Ainsi la prophétie de Daniel, avant son accomplissement , était susceptible ne plusieurs interprétations.

Et d’abord, si l’on fait commencer à l’édit de Cyrus, cinq cent trente-sept ans avant Jésus-Christ, les soixantedix semaines d’années ou les quatre cent quatre-vingt-dix ans dont parle Daniel, la fin de cette période tombe au temps où le sceptre fut ôté de Juda, lorsque Hérode le Grand, ou l’iduméen, monta sur le trône de Judée. Les livres des

anciens nous apprennent combien l'attente du Messie était générale à cette époque. Il n’est donc pas étonnant que les partisans et les flatteurs d’ H érode lui aient appliqué ces anciens oracles, à lui le nouveau roi du peuple de Dieu , d autant plus qu’après avoir reconstruit le temple sur la montagne de Moria , il se persuada bientôt qu’il était le vrai Messie.

Ces prophéties avaient été apportées à Home de bonne heure, du fond de la Chaldée, et répandues dans tout l’univers par des sibylles et des prêtres connus chez les Romains sous le nom de Chaldéens ou de Mages. Mais ces prêtres, s’étant adonnés aux pratiques de la théurgie, de l'astrologie et de la sorcellerie, furent chassés de Rome sous Tibère, Claude et Vitellius. L’antiquité reconnaissait quatre sibylles : une de Perse, une de Chaldée , une d'Égypte, et la quatrième d’Èrythrée. Pausanias et Élien en admettent une cinquième. Juive de Palestime. La sibylle de Cornes apporta à Rome ces prophéties du temps du roiTarquin; mais ce prince orgueilleux ayant rejeté ses instructions, elle brûla un grand nombre de ses livres : ce qui en restait fut acheté et conservé religieusement à Rome, sous le titre de livres sibyllins . C’est dans ces livres que ürgile avait puisé cette prédiction fameuse, renfermée dans sa quatrième églogue, et qui annonçait la venue prochaine du Sauveur promis. Cette églogue fut composée >ou$ le consulat de Domitius Calvin us et D. Asinius Pollio . dans l’automne de l’an 714, précisément à l’époque ou Hérode fut nommé roi des Juifs. Dans cette poésie, qui mérite d’ètre lue attentivement, on croit trouver un reflet des paroles d’Isaïe (vu, 14), ou d’Hésiode lorsque ce poète, chantant la vie céleste de l’âge d’or, s’écrie tout à coup

au milieu de son chant : « Que ne suis-je mort plus tôt ou « né plus lard : car cet âge est l’àge de fer; mais Jupiter « détruira un jour cette race perfide. » Virgile invoque le témoignage de la sibylle. La Vierge doit revenir sur la terre : c'est Astrée, la déesse de la justice, fille de Jupiter et de Thémis, qui, dans Page d'airain, s’est enfuie au ciel à cause des crimes des hommes, et brille dans le zodiaque sous le signe de la Vierge. Il nous représente le paganisme comme un objet d’épouvante qui pèse sur l'humanité, et dont elle doit être délivrée. Le règne universel de Saturne doit revenir en ces jours, et mettre fin au siècle d’airain. Car la grande année du monde a achevé son cours, cette année, dont l'àge d’or est le printemps, l’àge d'argent l'été, l’àge d’airain l’automne, et l’àge de fer l’hiver. Un jour, un grand jour, a passé sur le monde; un jour dont Uranus est le matin, Chronos le midi, Jupiter le soir, et vers la fin duquel Dionysus et Orphée viendront régner sur le monde. D’autres partagent ce jour entre Saturne, Jupiter, Neptune et Pluton; ou bien, comme Hésiode, attribuent à Jupiter les trois premiers âges du monde, et confèrent à Apollon, le Dieu du soleil, la fonction sublime d’amener un nouveau jour.

À ces quatre âges du monde, après lesquels, dans les jours d’Auguste, les païens et les Juifs attendaient également le Sauveur de l’humanité, répondent historiquement les quatre royaumes que Daniel vit en songe sous la forme d’un géant, dont la tète était de l’or le plus pur, dont la poitrine et les liras étaient d’argent, dont le ventre et les reins étaient d’airain, dont les jambes étaient de fer et les pieds de fer et d’argile. Or voici qu’une pierre se détache de la montagne sans le concours d’aucun homme, et frap-

DASIEL ET LES SOUAME-DIX SEMAINES. 175

pant les pieds de fer et d’argile du géant, le met en pièces. Puis, la pierre devient une grande montagne, la montagne de Dieu, le roc et le capitole de l’Église de la nouvelle alliance.

Le prophète a vu dans une autre vision ces quatre âges du inonde, sous la forme de quatre animaux sortant de l'océan des peuples, comme d’une mer agitée. C’est d’abord le lion avec les ailes d’un aigle. Cet animal représente, avec ses deux ailes , la monarchie assyrio-chaldéenne, qui a réuni l’Orient et l’Occident sous les ailes de sa puissance. Puis vient l’ours, qui descend des montagnes d'Iran, portant dans sa bouche trois rangs de dents, expression vivante de l’empire médo-perse de Cyrus, de cet empire composé de trois membres, puisqu’il embrassait dans son unité le royaume de Babvlone, et réunissait sous une même puissance le royaume médo-perse à l’est, le royaume de Babylone et de Chaldée, à l’ouest, et le royaume de Lydie. Dans cette succession des quatre royaumes, deux ont déjà passé. La panthère vient alors , tette bête agile et rusée, image de l’esprit grec , et symbole d'Alexandre se jetant sur les Perses. Elle vient avec quatre tètes et quatre ailes, image de la monarchie grécoaâatique , représentée plus haut par le ventre d’airain ; car l'airain se compose de cuivre et de zinc fondus ensemble, de même que la peau de la panthère présente à i*œil deux couleurs. Ce langage vivant du prophète exprime très-bien les deux éléments divers du nouvel empire, qui réunit les deux parties de l’univers, le royaume gréco-macédonien et le royaume perso-mède. Les têtes signifient la haute intelligence; l’airain signifie la souplesse; les ailes sont l’image de cette ardeur et de cette

promptitude qui distinguaient Alexandre , fondateur de cetle monarchie. Les quatre têtes et les quatre ailes sont le nombre mystique de cet empire, qui, après avoir réuni (rois royaumes à celui de la Grèce, s’est partagé de nouveau en quatre parties, après la mort d’Alexandre.

Voici maintenant que monte du milieu des flots la quatrième bête, plus forte, plus effrayante et plus merveilleuse que les autres. Elle a de grandes dents de fer pour broyer et dévorer le monde; et ce que sa dent a épargné , elle le foule sous ses pieds. De plus, sa tête a dix cornes. Mais du milieu de celles-ci en croît une autre plus petite, et alors trois cornes disparaissent devant elle. Cette corne du milieu a des yeux comme un homme, et une bouche qui dit de grandes choses; elle blasphème contre Dieu, et fait la guerre contre les saints. C’est là le symbole de la quatrième monarchie, représentée dans l’autre songe par les jambes de fer et les pieds de fer et d’argile? Qui ne reconnaît ici l’empire romain, broyant, dévoiant tout autour de soi, foulant sous ses pieds de fer les villes et les royaumes? Strabon ne nous raconte-t-il pas qu’après la conquête de la Grèce par les Romains, plusieurs centaines de villes et plusieurs milliers de villages disparurent de cette contrée? Le fer et le métal qui broie, c’est le symbole de l’àge de fer; c’est le plus pur, et en même temps le plus froid de tous les métaux. Le fer et l’argile forment les pieds de ce géant redoutable. Ces deux substances sont chimiquement étrangères l’une à l’autre, et se repoussent mutuellement. Aussi aucune union ne peut avoir lieu entre elles, ni donner au colosse une fermeté durable.

Celte dichotomie est l’opposition qui, pour le bonheur du

monde, gît dans le fond même de la république romaine ,

comme un germe que le temps doit développer, et qui nous apparaît dès les commencements de son histoire dans la lutte de ses deux fondateurs. C’est l’opposition entre les peuples italiques indigènes et les Pelages venus de la Grèce, et composant avec les premiers la population de Rome. Cette opposition était représentée dans la mythologie italique par la lutte de Janus et de Saturne. C’est encore l’opposition entre les patriciens et les plébéiens qui, malgré le lien naturel du mariage, malgré les liens cimentés par des dangers communs et de communes victoires, ne put jamais se fondre en un tout homogène. C’est l’opposition qui existait entre les comices par curies, d’un côté, et les comices par tribus de l’autre; c’est l’opposition qui se manifestait dans la dualité de toutes les magistratures publiques, des consuls, des tribuns, des censeurs , etc., et qui se reproduit dans toute l’histoire du peuple romain.

Le nombre dix, qui parait dans les cornes et dans les angles des pieds, est le nombre radical et mystique de cet empire. C’est sur lui que repose le partage des trois tribus éu peuple dominant, les Titiens, les Ramnes et les Lucères. disque tribu a dix curies; ces curies ont à leur tête dix putes ou familles, dont chacune envoie un député au sénat, de sorte que chaque branche a dix sénateurs. La masse du peuple est partagée en dix tribus. Les décemvirs, ces premiers législateurs, écrivent la loi des Dix Tables. L’armée est sous-divisée en décuries, centuries, etc. Partout en un mot apparaît le nombre radical de l’empire. Le nombre dix , après s’être reproduit d’une manière plus éclatante dans les dix chefs nommés décemvirs , disparaît et est remplacé par le nombre trois, lors du premier trium-

virât. Sept généraux de la république, à la tète de sept armées, combattent contre les trois armées des triumvirs, et succombent, jusqu’à ce qu’enfin l’unité se fait jour et apparaît dans César et dans la puissance absolue des empereurs romains. C’est là cette corne du milieu, avec des veux comme ceux d’un homme, et une bouche qui dit des choses monstreuses; elle blasphème contre Dieu en déifiant ses empereurs. Elle fait la guerre contre les saints du Seigneur, et remporte la victoire pour un temps, deux temps et la moitié d’un temps, dans les dix grandes persécutions des chrétiens, pendant trois siècles et demi. Mais voici que des trônes sont placés , et que s’assied l’Ancien des jours. Son vêtement est blanc comme la neige, la flamme est son trône, et un feu consumant en forme les roues. Un fleuve de feu sort de son visage. Mille fois mille serviteurs le servent, etdix mille fois cent mille se tiennent debout devant lui. 11 s’assied sur son tribunal, et les livres sont ouverts devant lui. La sentence est portée; la bête est tuée, et on ne peut plus trouver le lieu où elle habitait. Or voici apparaître dans les nuages du ciel quelqu’un comme le Fils de l’Homme , qui se présente devant le trône de F Ancien des jours; et toute puissance lui est donnée, afin que tous les peuples, toutes les races et toutes les langues le servent sur la terre. Sa puissance est éternelle, et son royaume ne sera jamais détruit.

Faut-il faire commencer les soixante-dix semaines de

Daniel avant le dernier décret qui fut porté dans la vingtième année du règne d’Artaxercès, roi de Perse, quatre cent quarante-cinq ans avant Jésus-Christ, lorsque les Juifs sortirent de Babylone sous la conduite de Néhémie? Dans ce cas, la fin des quatre cent quatre-vingt-dix ans tom-

berait dans Tannée où Tbeudas, dont il est fait mention aux Actes des apôtres, se donna pour le Messie des Juifs, c'est-àdire dans le temps même où ceux-ci s’étant révoltés contre la puissance romaine, la ville de Jérusalem fut complètement détraite. Flavius Josèphe écrit à ce propos dans sa guerre des Juifs : « Ce qui encouragea le plus les Juifs à

* entreprendre la guerre, ce fut une prophétie équivoque « des saintes Écritures, qui annonçait que vers ce temps

* il sortirait du milieu d’eux un homme qui soumettrait « à sa puissance l’univers entier. » Tacite et Suétone nous racontent également qu'en Orient on était convaincu que, d’après les anciens livres des prêtres, cette contrée deviendrait en ce même temps puissante et redoutable, et que la Judée produirait un roi qui régnerait sur le monde entier. Josèphe , qui connaissait son époque, eut à s’applaudir d’avoir su appliquer à temps cette prophétie de baniel à Vespasien, lorsque, conduit les mains liées devant le général romain, il lui dit d’un ton prophétique : « Vous

• serez, ô César! non-seulement mon maître, mais celui

• delà terre, de la mer et de tout le genre humain. » Cette prédiction, en effet, lui valut non-seulement la vie & la liberté, mais encore la faveur des Césars, comme 3ous l’apprennent les auteurs cités plus haut et les rabbins eux-mêmes.

Ces anciens livres des prêtres sont les saintes Écritures. Cette prophétie dont parle Tacite et Suétone était celle de üauiel. Elle s’était répandue de Suze dans tout l’Orient; les savants, les juifs, les païens, en avaient eu connaissance; et les Juifs, s’imaginant que le Messie viendrait à leur secours dans l’extrême détresse où ils se trouvaient , s’ils parvenaient seulement à se soulever en masse, halo-

rentpar là leur ruine. Mais que parlons-nous de Josèphe? Les Juifs étaient tellement persuadés que l'époque de cette guerre était le dernier terme de l'accomplissement des prophéties, que nous lisons, dans une multitude de passages des livres des anciens rabbins, que le roi Messie est vraiment né en Judée à l'époque oii ce royaume a été détruit, mais qu’il se tient caché à cause des péchés de son peuple. Et ces traditions sur la retraite du Messie se sont conservées jusque dans ces derniers temps. Cependant l'issue malheureuse de cette dernière tentative ouvrit les veux à un grand nombre d'entre eux, qui se convertirent au christianisme. Et le Talmud lui-même contient ces paroles, ou respirent un profond découragement : « Tous les termes « ont pris fin. »

Jérusalem était détruite, et le dernier terme du salut laissé aux Juifs était dépassé. Mais Élie avait paru et consacré l’oint du Seigneur. Les interprètes des saintes Écritures ont placé le commencement de sa vie publique, les uns trop tôt, les autres trop tard, se méprenant tous également sur l'époque ou avaient dû commencer les soixante-dix semaines de Daniel. Mais les soixante-dix semaines dont parie le prophète ont vraiment commencé dans la septième année du règne d’Artaxercès, roi des Perses, lorsque Esdras, cet homme si savant dans la loi de Dieu, retourna de Babylone à Jérusalem, emmenant avec lui les Israélites, les prêtres, les lévites et les chantres. Ils arrivèrent en cette ville dans le cinquième mois, c’est-à-dire dans le mois de juillet de la septième année du règne d’Artaxercès. Et Esdras rétablit le culte du Seigneur dans son nouveau temple, et releva la maison de Dieu.

Daniel et les soixante-dix semaines.

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